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n°211-212 La Revue des Sciences de Gestion – Editorial par Philippe Naszalyi – 40 ans…

40 ans…

par Philippe Naszályi,
Directeur de la rédaction et de la publication

Vous avez dit : « responsable… »

Nous avons choisi de consacrer ce 1er numéro de la 40e année à l’éthique de la responsabilité…

Le « management responsable » doit être étudié, analysé, mis en pratique, … avec tout ce qui caractérise nos propresconceptions de l’entreprise et de la société que nous vivons mais aussi que nous voulons.

Cela ne peut, cela ne doit pas être d’abord une pâle copie de ce que l’on pratique Outre Atlantique voire Outre Manche.

Non que ces méthodes soient condamnables en soi, mais bien parce qu’à la suite de Montesquieu, Aristote, Hippocrate, … nous pensons
qu’il existe réellement une théorie des climats, (1) que Max Weber a admirablement, et, à mon sens, fort bien décrite ce qui fait la particularité du capitalisme anglo-saxon (2) qui malgré tous les « thuriféraires de la décadence » n’est pas le nôtre !

Ce n’est pas critiquer les Américains, et l’actualité très récente le montre bien, que de considérer que le proverbe « right or wrong, my country » (3) continue d’avoir un sens pour eux, alors qu’il est incompréhensible pour un Français. C’est ce que l’on appelle tout simplement le management interculturel dans la lignée de Geert Hofstede. (4)

Les codes éthiques d’Enron, de Wordcom, les arrangements financiers de la justice californienne dans la fâcheuse affaire du Crédit
lyonnais et consorts sont là pour nous rappeler que justice, éthique, morale n’ont pas tout à fait le même sens des deux côtés de l’Atlantique !

Bon nombre de notations éthiques pour les « investissements responsables » qui y sont pratiquées, encore que la mode (c’est-à-dire le manque d’idées) nous  les apporte de plus en plus, n’ont normalement aucun sens pour nous : alcool, tabac, violence, sexe, …Ces notations, ces engagements sont souvent là pour satisfaire aux relations publiques et au marketing des groupes de pression internes plus qu’à un engagement réel des sociétés.

Il y a même souvent duplicité, tromperie, à mettre en place des politiques industrielles et commerciales qui ne visent qu’à contenter les puissants du moment, avec un management en fait totalement, « irresponsable » à moyen ou long terme. Cette pratique a déjà ses émules en France, depuis quelques années, aussi bien dans certaines grandes entreprises privées que dans le management directorial de certaines entreprises publiques ou semi publiques… les télécommunications naguère, les chemins de fer aujourd’hui. L’utilisation du  mot éthique dans les affaires, la pseudo recherche de satisfaction des « usagers/clients » masquent l’absence totale et réelle de morale de certains dirigeants  qui sacrifient de très belles entreprises à leurs soucis carriéristes.

Ce n’est évidemment pas cela que nous appelons le Management responsable et qui constitue un très complet et copieux dossier de ce
numéro double qui ouvre cette année anniversaire.

Ce dossier est le fruit d’une collaboration étroite entre notre rédaction et les organisateurs d’un colloque sur ce thème en 2004, à
Lyon, l’ESDES.

Comme le souligne Philippe de Woot dans un ouvrage récent et remarquable : « en matière d’éthique, l’évolution culturelle consiste à développer celle-ci comme une pensée qui imprègne les différents niveaux de l’entreprise et chacune de ses fonctions : finance, marketing, recherche, etc. » (5)

Dans cet esprit, nous avons sélectionné les meilleures contributions à ce Colloque et notre Comité scientifique de Lecture a effectué, comme à chaque fois, le choix final pour ne retenir que les articles que nous présentons ici.

La Revue de recherche… libre :

Permettez-moi de saluer ceux qui contribuent à faire de notre revue à la fois la référence académique dans la recherche managériale,
mais aussi à préserver son indépendance.

Qu’il me soit permis un mot particulier pour le Professeur Pierre Lassègue alors professeur à la faculté de Droit de Paris et Directeur de l’Institut d’administration des entreprises qui faisait parti du comité de patronage du premier numéro. Devenu depuis professeur émérite à l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne, il est à l’heure actuelle toujours  un éminent  et efficace membre du Comité Scientifique de Lecture présidé par Alexandre Baetche, lui aussi professeur à la Sorbonne, et qui ne compte jamais son temps et son action de directeur et d’âme du comité.  Il n’est pas possible de citer tous ceux qui furent du comité de patronage de la revue :

Universitaires, comme le Doyen Georges Vedel, le professeur Pierre Tabatoni de l’Université de Paris IX Dauphine, aujourd’hui membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, Jacques
Lesourne
qui présida ensuite aux destinées de notre confrère Le Monde ;

Grands commis de l’Etat, comme Pierre Massé, Commissaire au Plan, François Bloch- Lainé qui présida aussi aux destinées du Crédit lyonnais ou François Xavier Ortoli, qui fut également Ministre des Finances mais également président de la Commission européenne ou Olivier Giscard d’Estaing qui dirigea aussi le comité de perfectionnement de l’INSEAD ;

Grands patrons, comme Paul Huvelin, président du CNPF, Arnaud de Vogüe, Président de Saint-Gobain ; Gérard Chevalier, PDg de Cybel, mais aussi, et on leur réservera une attention particulière, Marcel Boiteux qui présida aux destinées d’EDF GDF après Pierre Massé, mais  avant, Pierre Gadonneix qui s’occupait alors de la rubrique stratégie et structure de la revue et qui est devenu depuis
président de GDF puis d’EDF…

Syndicalistes, comme G. Nasse  Secrétaire Général de la Confédération Générale des Cadres

Comme toutes les énumérations, celle-ci n’échappera pas à la règle des oublis que l’on ne me pardonnera pas… Citons pourtant encore
parmi les membres du comité de patronage ou du comité de rédaction : Michel Fitoussi, chargé des modèles économiques et dont on connaît la carrière…, Jean Bénassy, ingénieur général, qui avait en charge les questions de production et dont on retrouve des papiers recherche très récents, Henri Moingeon qui dirige la
recherche à HEC…

Rappelons bien que direction et gestion des entreprises est  née, en mars 1965,  de la volonté de Roger Labourier et de l’Institut de Contrôle de Gestion (ICG), devenu Institut Français de Gestion (IFG) et qu’elle a conquis son indépendance complète, depuis 1985, grâce à son rédacteur en chef d’alors, Jean-Pierre Gravier.

Nous n’appartenons de près ou de loin à aucun groupe financier, à aucun groupe d’entreprises, à aucune académie, aucune association,
aucune  fondation…

Nous n’avons aucune dépendance d’aucune école, université, groupe de pression ou coterie …

En un mot, et pour paraphraser le plus grand des Français du siècle dernier, nous n’appartenons à personne car nous
appartenons à tous
,… c’est-à-dire à  la Recherche managériale, riche, diversifiée, ouverte aussi bien aux  jeunes chercheurs qu’aux plus reconnus, aux hommes d’entreprise pour que la revue puisse « offrir à l’ensemble des Cadres de Direction, une publication qui fasse une synthèse utile également au spécialiste » comme Roger Labourier l’écrivait en 1965 (6) avec les obligations et les contrôles d’une véritable société de presse que nous sommes depuis l’origine.

Comme Michel Berry l’écrit,  nous appartenons à ceux qui «  en France et à l’étranger… pensent qu’il y a des voies fécondes en dehors du mainstream américain. » (7)

Généraliste, mais toujours référence dans chacun des domaines traités, la revue s’est étoffée, internationalisée. Elle est devenue la
référence francophone dans tous les domaines de la recherche et de la pratique managériales, tant pour les entreprises que pour les organisations au sens le plus vaste.

C’est sur le site de recherche universitaire et américain www.proquest.com de Abbi inform que nous comprenons toute la responsabilité  internationale qui est la nôtre.

C’est pour rendre cette action et cette présence internationales plus lisibles que nous sommes devenus La RSG, La Revue des Sciences de Gestion, en conservant bien entendu notre titre originel, direction et gestion des entreprises.

Publier la recherche managériale en français, c’est-à-dire les travaux de chercheurs qui pensent que la culture francophone et européenne a un sens, quel que soit le pays auxquels ils appartiennent ou dans lequel ils travaillent sont une vaste et difficile mission.

La gestion : instrument au service de la domination géopolitique.

Le mot n’est pas trop fort en effet, puisque, comme le montre si bien notre confrère Michel Berry, qui s’opposait à juste titre au classement surprenant et dénué de bon sens des revues, fait par une commission Théodule  du CNRS  faisant la part belle aux revues américaines et plaçant en 4e catégorie, les revues françaises pour autant qu’elles étaient nommées !

Citons encore,  le directeur de Gérer et Comprendre : « Comme beaucoup, j’ai été abasourdi par le classement des revues d’économie et de gestion publié récemment par la commission 37 du CNRS : comment peut-on à ce point nier l’identité du CNRS et est-ce vraiment le moment de s’aligner, en gestion, sur les nonnes dominantes américaines, alors même qu’elles sont l’objet de remises en cause aux USA ? » (8)

Comme nous ne recevons pas de subventions de ce comité, d’ailleurs composé essentiellement de personnes qui ne font pas de gestion…
notre revue n’est jamais classée…

Avec humour, ces doctes apôtres de la recherche publique se  retrouvent aux côtés de Libéraux de tout bord qui ont déjà admis, selon les mots de Léon Bloy, l’auteur impérissable du « Salut par les Juifs » (9)  que leur adversaire a raison et qu’il vaut mieux passer avec armes et bagages à l’anglo américain et à ses pratiques entrepreneuriales. (10)

Sans aller jusqu’à lancer l’anathème, rappelons-nous ce qu’écrivait déjà en 1927 Julien Benda ; « La loi du clerc est, quand l’univers entier s’agenouille devant l’injuste devenu maître du monde, de rester debout et de lui opposer la conscience humaine. »
(11)

« Le parti de l’Etranger » n’est jamais vraiment mort…

Que dire des gouvernements successifs : Qui du Ministère de la Culture et de la Communication arc-bouté sur les « arts » ou
le  Ministère de la Recherche, plus archaïque encore dans son positivisme scientiste, ne comprend pas que « Les Etats-Unis consolident leur domination à travers le savoir en science managériale », comme le rappelle si bien Jean-Claude Thoening qui ajoute : «  De même que leurs normes comptables s’imposent à ous les pays, la formation en gestion devient géopolitique. » (12)

Il existe bien une idéologie gestionnaire telle que la décrit pour la stigmatiser Vincent de Gauléjac  dans un très récent et très roboratif ouvrage. (13)

Sans partager toutes ses convictions, il faut être conscient que, dans une économie mondialisée, la recherche managériale est bien un
enjeu de domination  et que la première chose offerte par George W. Bush aux Irakiens consiste en  des bourses d’études en gestion aux Etats-Unis. (14)

Comme le rappelle encore Jean-Claude Thoenig : «  ce sont les rentes académiques (qui) induisent des rentes financières. » (15)

La Recherche en gestion : outil de management interculturel

Plus pragmatiquement, nous relevons ce que  souligne avec justesse Richard D. Lewis, « la question vitale est de savoir comment l’esprit est culturellement conditionné… » (16) aussi  pensons-nous que le management interculturel signifie d’abord qu’il existe une coexistence des cultures, y compris dans celui de la gestion des entreprises.

La langue est à l’évidence un des éléments déterminants, il est donc indispensable, que promoteur d’une pensée managériale
euro-méditerranéenne, La Revue des Sciences de Gestion,
bien que fondamentalement et intrinsèquement  francophone, cherche à
développer son audience auprès de publics toujours plus variés et souvent non francophones.

A partir de ce numéro, les articles sélectionnés et publiés seront précédés, non seulement de résumés en anglais comme cela était le
cas depuis fort longtemps, mais également dans la langue de Cervantès dont nous célébrons cette année aussi l’anniversaire.

Bâtir la recherche managériale euro méditerranéenne, non pas contre les autres cultures mais à côté et en collaboration avec elles, en
particulier l’anglo américaine, tout en demeurant certains de son droit à l’existence propre, originale  et autonome, est notre but depuis
1965.

Faire commencer cette année anniversaire par un dossier sur le management responsable  et ses implications, voilà qui me conduit à  laisser conclure Julien Benda : « il existe des hommes qui veulent unir les peuples, des hommes qui pensent à “faire l’Europe”. Je ne m’adresse pas à tous. Parmi ces hommes certains cherchent ce que l’Europe devra faire pour exister dans l’ordre politique, d’autres dans l’ordre économique, d’autres dans l’ordre juridique. Je n’ai point qualité pour retenir leur audience. D’autres pensent à la révolution qu’elle devra accomplir dans
l’ordre intellectuel et moral. C’est à ceux-là que je parle. »

« Bien entendu, je ne viens pas nier les graves transformations économiques que l’Europe devra réaliser pour se faire. Je dis que ces transformations ne lui seront vraiment acquises, ne pourront être tenues pour stables que lorsqu’elles seront liées à un changement profond de sa moralité, de ses évaluations morales. »

(1) Hafid – Martin (Nicole) : Evolution et critique de la théorie des climats à travers le XVIIIe siècle en France. Du déterminisme géographique à la liberté politique. Acura di Paolo Quintili – quintili@lettere.uniroma2.it (2001).

(2) Weber (Max) : L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Erfurt (1904-1905), traduction française, Gallimard (2003).

(3) cité par  Fèvre (Jean-Marie) : Manuel de gestion interculturel. Sarreguemines (2004).

(4) Hofstede (Geert) :Culture’s Consequences, Comparing Values,
Behaviors, Institutions, and Organizations Across Nations
Newbury Park, CA: Sage Publications (1980) ; 2nd Edition; (2003)- édition renouvelée et enrichie de l’édition de 1980, Culture’s Consequences : International differences in work-related
values
.

(5) Woot (Philippe de) : Responsabilité sociale de l’entreprise. Faut-il enchaîner Prométhée ?
Economica, Paris (2005).

(6) Labourier (Roger) : Direction et gestion des entreprises. N°1, mars-avil 1965

(7) (8) Berry (Michel) : Classement des revues : le CNRS va-t-il perdre son âme ? Lettre ouverte au CNRS.
(2003)

(9) Bloy (Léon) : Le Salut par les Juifs. Paris, Adrien Demay, 1892, iii-143 p. Édition nouvelle revue et corrigée par l’auteur, Paris, Victorion, 1906, vii-163 p.

(10)  voir la démission de Thomas Legrain,  PDg de Coach’ invest, de l’association des diplômés de l’ESSEC dont il était le vice-président.  A la suite de son article dans les Echos,  4 mars 2005 (Grandes écoles de gestion : oser le débat ! ).

(11) Benda (Julien) :La  Trahison des clercs, Paris (1927). Julien Benda dénonce la capitulation des intellectuels français.

(12) Thoenig (Jean-Claude) : Décider, gérer, réformer. Les voies de la gouvernance. Revue Sciences humaines, n° 44 (hors série), mars-avril-mai 2004.

(13) Gauléjac (Vincent de) : La société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social. Seuil, Paris (2005).

(14) Thoenig (Jean-Claude) : ibid.

(15) Thoenig (Jean-Claude) : ibid.

(16) Lewis  (Richard D.) When Cultures Collide : Managing Successfully Across Cultures; Published by Nicholas Brealey,
Londres (1996) 2ème édition ( 2001).

(17) Benda (Julien) : Discours à la nation européenne. Gallimard, Paris (1933)

n°263-264 La comptabilité dans tous ses états

consultersommaire

Editorial : Comptez sur moi ! Count on me ou trust me ?

par Aude d’Andria – Rédactrice en chef
et Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

aude d andriaPhilippe NaszalyiCompter ou faire confiance ? Ce jeu de mot, plus compréhensible en anglais, pose bien les fondements de toute pensée, toute action en matière de chiffres. Sont-ils indicateurs ou résultats des organisations ?

C’est un fait, nous vivons dans un monde de chiffres. Et chaque jour, nous sommes davantage sommés de devoir rendre des comptes. Ce qui nous semble familier nécessite cependant d’être réinterroger afin d’envisager des perspectives renouvelées.

Or, et c’est bien là le fond du problème, quel crédit, c’est-à-dire quelle confiance leur accorder ? Car, ne nous y trompons pas, dès lors qu’il s’agit de vouloir quantifier la vie, résumer l’action, réduire la part d’erreur de l’appréciation humaine, le risque est grand alors de scléroser l’innovation, l’intelligence et l’efficience… Comme le souligne d’ailleurs Hervé Dumez dans l’ouvrage collectif qu’il coordonne1, la tendance actuelle pousse à devoir rendre des comptes de façon quasi continue, de sorte que s’installe la confusion entre la définition des objectifs et la construction de l’action. Par conséquent, plus il est demandé de rendre des comptes, et ce en permanence, et plus il devient difficile de prendre des risques et de laisser la place à la créativité même de l’action. Évidemment, il ne s’agit pas de contester l’idée louable de vouloir fixer des objectifs, fussent-ils chiffrés, et de rendre des comptes « aux parties prenantes », mais bien de questionner l’idée de la pertinence de la conformité qui bien trop souvent ne rime pas avec efficacité.

Dans un tel contexte, la loi sur les universités et son application en France par ceux qui avaient tant vilipendé l’autonomie et l’omni président (d’université), donne le pouvoir mortifère aux mauvais gestionnaires que sont tous ceux qui ne savent pas ce que gérer veut dire… « Une chose trop sérieuse pour être confier à des économistes2 » raillons-nous ; il y a quelque temps… en paraphrasant Clémenceau ; plus en vogue que jamais ! Nous étions prémonitoires pour certaines universités françaises, voire pour certains ministères…

Or, à vouloir tout quantifier, comme si les chiffres possédaient par eux-mêmes des vertus intrinsèques, il est à craindre qu’ils finissent par manquer la cible et incitent à « lâcher la proie pour l’ombre ». Ainsi comme l’illustrait au tout début du siècle dernier dans ses mémoires sur sa famille, M.J.-D. Rockefeller racontait comment « ayant commencé ma vie comme teneur de livres, j’ai toujours eu le plus grand respect pour les chiffres, et mes carnets de jardinage ont toujours été tenus avec la même scrupuleuse régularité que les registres d’une maison de commerce. De tout temps, nous avons eu, dans la famille, l’habitude de tenir une comptabilité en règle de chaque végétation particulière dans chacune de nos propriétés » (M.J.-D. Rockefeller, 1908)3. Loin d’être anecdotique, cette allégeance inconditionnelle aux chiffres annonçait déjà à sa façon la croyance dans un ordre comptable, omniprésent en ce monde néo-monétariste et le « reporting » à tout va.

Ne s’improvise pas gestionnaire qui veut ! La gestion, loin d’être une vision comptable sommaire, comme la regardent parfois avec dédain certains Trissotins, est tout à fois stratégie, organisation et management, en un mot : « direction ». Elle est également, et ce numéro le montrera, travail au plus près du terrain et de son intelligence par une appréhension méthodique : « gestion » dans son deuxième sens : direction et gestion des entreprises, notre titre originel de 1965 et notre sous-titre depuis 1997.

Doyenne des revues françaises de gestion, La Revue des Sciences de Gestion, direction et gestion des entreprises s’est toujours donnée pour ambition d’être un espace de diffusion des idées, des courants de pensée, des méthodes… qui naissent et se développent dans tous les domaines qui intéressent la vie des organisations (entreprises, associations ou organismes publics…). Aussi, la revue se réjouit-elle de son classement par la FNEGE 2013. Classement aux vertus rassurantes auprès des (jeunes) chercheurs, de leurs laboratoires et plus largement pour les institutions à la recherche d’étoiles et d’accréditation en tout genre, il nous rappelle sans cesse aux responsabilités qui sont les nôtres. Bien évidemment, la vie et le rayonnement de notre revue ne s’arrêtent pas à son classement. Il induit également de nouvelles contraintes que nous ne pouvons nier.

Ainsi, certains auteurs se sont-ils émus des retards dans la publication des derniers numéros ainsi que des délais accrus dans l’évaluation de leur manuscrit. Ils ont eu raison. Revue internationale francophone de premier plan, tant de par l’origine de ses contributeurs que de ses évaluateurs, La Revue des Sciences de Gestion doit faire face à un flux quotidien d’articles pour évaluation, révision, et publication. Aussi œuvrons-nous actuellement à réduire du mieux possible l’ensemble de la chaîne. Chacune de ses étapes repose sur des valeurs qui mobilisent des ressources, d’abord et surtout humaines, des compétences et des expertises, de l’investissement en temps de relecteurs désintéressés et si peu valorisés… Nous remercions chaleureusement les très nombreux collègues qui ont répondu positivement en accompagnant notre démarche fondée sur le partage à la collectivité.

Et nous réaffirmons ici que l’esprit de la revue est bien de présenter la recherche en gestion au plus près du terrain et non celle qui, de recensions en résumés, sclérose tout par son académisme poussiéreux qui n’innove en rien.

C’est donc à raison et avec légitimité que, pour clôturer l’année 2013, l’équipe de direction éditoriale deLa Revue des Sciences de Gestion a décidé de consacrer ce dernier numéro à la thématique de la comptabilité, cette « science des comptes » comme la dénomme Georges Reymondin dans une publication de Société Académique de la Comptabilité paru en 19094. Aussi surprenant que cela puisse paraître elle n’avait pas fait l’objet d’aucun éclairage spécifique depuis l’origine de notre revue et nous sommes heureux que la « comptabilité dans tous ses états », après les « diversités de la gestion » et la mise en perspective du « marketing avec les cultures », clôture cette année de l’innovation dans des domaines souvent laissés pour compte. Et pourtant, l’innovation managériale comme le présentait il y a 10 ans déjà, à la suite de sa thèse de 1992, Simon Alcouffe, trouve aussi son origine en comptabilité5…

Historiquement, la comptabilité plonge ses racines dès le IVe millénaire avant JC où l’on en retrouve les prémisses sur des tablettes d’argile et des papyrus. On en retrouve les traces d’abord en Mésopotamie et en Égypte, puis en Grèce et dans l’Empire romain. Par conséquent, comptabilité et écriture ont longtemps été intimement liées6. Pour autant, bien que l’activité comptable au sens de « décompte des valeurs » soit l’une des plus vieilles activités du monde, elle ne se limite pas seulement à l’enregistrement des actes commerciaux. Plus qu’un moyen d’écriture, elle est aussi et surtout porteuse d’une démarche politique et pour laquelle il convient d’en décrypter le sens.

Ce double numéro est donc aujourd’hui l’occasion de mettre en lumière les spécificités anciennes et nouvelles de la comptabilité.

Quatre dossiers le composent. Ils encadrent le cahier central, fruit d’un excellent colloque sur « le désordre, une vertu créatrice ? » et pose en perspective l’ordre, le désordre…

le chaos, sans bien sur le résoudre totalement7et inscrit un paradoxe dans cet « ordre » apparemment immuable qu’est la comptabilité.

Le premier dossier intitulé « Modernisation comptable et sphère publique » s’intéresse aux liens entre la comptabilité et les répercussions de sa prise en compte par la puissance publique. Différents niveaux du déploiement de la sphère publique sont analysés. Madina Rival et Olivier Vidal ouvrent ce premier dossier en s’interrogeant sur les liens nombreux et complexes entre la comptabilité et la politique. Simon Wangani explore la logique actuelle des fusions dans les organisations publiques et illustre sa recherche par l’étude au sein d’une organisation publique d’insertion professionnelle « Pôle Emploi ». El Mehdi Lamrani se focalise sur la mise en place d’une démarche ABC au sein d’une mairie française. Comme en écho avec les trois premiers articles, Sabrina Bellanca et Julien Vandernoot nous éclairent sur les réformes entamées pour moderniser la comptabilité publique belge en particulier et leurs conséquences sur l’ensemble du système comptable en général.

Le deuxième dossier intitulé « Comptabilité et réglementations » s’intéresse quant à lui aux différents impacts des nouvelles réglementations comptables et financières. Christophe Collard et Christophe Roquilly placent leur analyse au niveau des risques juridiques et réaffirment l’importance d’une collaboration étroite entre toutes les fonctions de l’entreprise. Faïza Bouguerra poursuit la problématique de la gestion du risque de défaut en réinterrogeant la responsabilité des agences de ratings et la faillibilité de leur notation. Complétant cette dimension, Xavier Brédart revient sur la multiplication des codes et des lois de gouvernance. Il rappelle leur vocation première à savoir la volonté de renforcer les mécanismes de contrôle mais souligne que leur caractère inopérant impose d’explorer des pistes alternatives fondées sur la diversité et la « compliance ».

En réponse Benoit Pigé et Robert Sangué-Fotso illustre la mise en place d’une gouvernance des transactions d’une exploitation forestière au Cameroum. Et Fabrice Roth conclut ce dossier par une réflexion d’un modèle « biologique » de l’organisation.

Le troisième dossier intitulé « Informations comptables et transparence » interroge sans concession la question de la confiance que l’on peut accorder aux procédures et résultats comptables et des possibles manipulations de l’information comptable, sous couvert de transparence. Aubry Springuel et Romain Zerbib entament ce troisième dossier. Ils pointent le rôle des médias de référence sur les marchés financiers et tout particulièrement l’influence des informations issues du Wall Street Journal sur la valeur des titres et des volumes échangés lors d’une nouvelle introduction en bourse. De la même manière, Olfa Nafti et Olfa Errais poursuivent sur les possibles manipulations du fait d’un usage discrétionnaire des informations comptables par les dirigeants dans le cadre de l’application des normes IAS-IFRS. Ce que corrobore d’ailleurs Yosr Hrichi dans son analyse sur la gestion des résultats de 100 entreprises françaises du SBF 120. De même, les innovations comptables ne sont-elles pas sans conséquence sur la perception de l’activité d’une entreprise. Comme le montre Narjess Hedhili, la méthode « du temps requis pour exécuter les opérations » ou « time driven activity based costing » (TD ABC) apporte une simplification appréciable à la méthode ABC (comptabilité à base d’activité) pour les praticiens pour peu qu’ils en maîtrisent les principales différences au niveau du cheminement pour le calcul du coût de revient. Pour autant, reste la question des divergences observées entre comptabilité et fiscalité. En contexte tunisien, Ines Bouaziz Daoud et Mohamed Ali Omri montrent que les dirigeants optent pour un comportement opportunisme où les choix comptables et fiscaux leur permettent de s’approprier de la richesse tout en réduisant si possible la charge fiscale. Il en va de même concernant la prise en compte des catastrophes de nature environnementale. Karima Bouaiss, Jean-Philippe Lafontaine et Jean-Laurent Viviani montrent à ce sujet que les accidents industriels n’ont que très peu d’impact sur les cours boursiers des grandes sociétés qui les provoquent. Concernant plus particulièrement les conséquences de deux accidents industriels imputables en partie à l’entreprise Total (Erika, 1999 et AZF, 2001), les auteurs montrent que les parties prenantes ont été plus sensibles aux conséquences humaines (i.e. l’explosion de l’usine AZF, 2001 sur Toulouse a fait 31 morts et 2500 blessés) qu’environnementales (i.e. le naufrage de l’Erika a provoqué une des plus grandes marées noires que la Bretagne ait jamais connue). Ils relativisent toutefois le réel impact sur la valeur boursière d’une entreprise comme Total.

Le quatrième et dernier dossier intitulé « Méthodes comptables et performance » clôture de ce numéro. L’article de Jonathan Bauweraerts et Olivier Colot porte sur la mesure de la performance des entreprises familiales (EF) et met en exergue les aspects de rentabilité, de solvabilité et de liquidité. Les auteurs montrent notamment qu’en contexte belge, les EF affichent des niveaux de rentabilité commerciale supérieure avec des conséquences positives en termes d’autofinancement, d’endettement et de liquidité. De son coté, Jean-Paul Méreaux analyse les processus d’intégration ou non des systèmes comptables à l’issue de fusions-acquisitions. A partir d’une étude sur les 7 dernières acquisitions d’un groupe de vins et spiritueux pour la période 1992-2007, ils montrent que le degré d’intégration dépend de la volonté chez le groupe acquéreur de ne pas uniformiser en fonction de la taille et du niveau de performance des systèmes comptables des entreprises acquises. L’article d’Azzouz Elhamma revient sur la perception des responsables d’entreprises dans un contexte marocain et confirme que le système de comptabilité par activité entraîne une meilleure performance pour les entreprises qui l’ont adopté.

Pour finir, Mouna Ben Rejeb Attia examine les déterminants de la relation entre le lissage comptable du résultat et la couverture du risque par les produits dérivés et met en avant l’importance des effets d’opportunités dans les choix comptables.

Gageons que ce numéro consacré à « la comptabilité dans tous ses états » fournisse à ses lecteurs de stimulantes et nouvelles réflexions. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà »8 comme l’écrivait Pascal, paraphrasant Montaigne9 ou poursuivant plutôt cette idée que la perception de certaines vérités reste dépendante de nombreux facteurs. Il signifiait déjà que ce qui est une vérité pour les uns à un moment ou un lieu donné ne l’est peut-être pas pour les autres. « Ce que l’Europe admire, l’Asie le punit, ce qui est un vice à Paris est une nécessité quand on a passé les Açores. Rien n’est fixe ici-bas, il n’y existe que des conventions qui se modifient suivant les climats ». Telle est la philosophie de l’argent et de ses lois qu’expose « l’illustre Gobseck10».

Ainsi, en va-t-il de la comptabilité en particulier comme de la gestion en général, plus qu’une question de culture ou de géographie, le débat est aussi sans aucun doute celui d’une époque !

À toutes et à tous, nous vous souhaitons une très bonne lecture et une très bonne année 2014 !

Dernière année avant le cinquantenaire de notre revue !

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1. Hervé Dumez (sous la dir.), Rendre des comptes : nouvelle exigence sociétale, Dalloz-Sirey, coll. Présaje, mars 2008, 149 p.

2. « L’entreprise est une chose trop sérieuse pour être confiée à des économistes ? », La Revue des Sciences de Gestion, 2006/3 (n° 219), https://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RSG_219_0005.

3. Extrait de : « Les mémoires des Rockefeller », Journal Le Matin, 17 novembre 1908, cité par G. Reymondin (1909) à la page 15. 4. Georges Reymondin (1909), Bibliographie méthodique des ouvrages en langue française paru de 1543 à 1908 sur la science des comptes, Publications de la Société Académique de la Comptabilité, Réimpression de l’édition de Paris, 1909.

Ouvrage consultable : target= “_blank”>http://books.google.fr/books?hl=fr&lr=&id=0-SopGbRjRsC&oi=fnd&pg=PA5&dq=ouvrage+sur+histoire+de+la+comptabilit%C3%A9&ots=p6-gSWPtZ0&sig=0Jx4Ok6i3xguoDPlUm2qPh2_k20#v=onepage&q=ouvrage%20sur%20histoire%20de%20la%20comptabilit%C3%A9&f=false.

5. Simon Alcouffe, (2003) « La Recherche et les innovations managériales en comptabilité et en contrôle de gestion : proposition d’un modèle théorique intégrant les perspectives de diffusion, d’adoption et de mise ne oeuvre de l’innovation », http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/58/78/23/PDF/Alcouffe.pdf.

6. Comme le rappellent François Engel et Frédéric Kletz (2007), dans leur ouvrage initiatique sur la comptabilité générale, il s’agissait à l’origine de trouver le moyen de suivre sur un compte le flux des biens entrants et sortants afin de garder trace des échanges. La comptabilité était alors l’affaire des propriétaires terriens, des marchands, des administrateurs des temples, des banquiers, et plus près de nous, des commerçants de la fin du Moyen Age et de la Renaissance. Ce sont les intendants qui ont eu pendant longtemps la charge de la comptabilité chez riches ; en étaient le plus souvent leurs esclaves, certes érudits mais esclaves tout de même. François Engel, Frédéric Kletz (2007), Comptabilité générale, Presses de l’École des Mines. Ouvrage consultable : http://direns.mines-paristech.fr/Sites/ComptaG/co/comptagenerale_ULcg01.html.

7. Colloque international ISEG Group qui s’est déroulé à la Maison de l’Europe à Paris le jeudi 11 avril 2013.

8. Pascal, Pensées 294 (1re partie, chap. De la justice. Coutumes et préjugés).

9. Montaigne, Essais, livre II, ehap. xn ; éd. Lefèvre, 1823, t. III, P, 304.

10. On notera qu’avant d’être un roman éponyme de la vaste Comédie humaine de Balzac, l’ouvrage parut dès 1830, sous le nom de « L’usurier », puis dans le Journal « Le Voleur », en 1830 !

n°266 Management stratégique

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Editorial : « Pas plus loin que le bout de son nez… »

par Aude d’Andria – Rédactrice en chef
et Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

aude d andriaPhilippe NaszalyiQui ne s’est pas entendu dire cette réplique ironique dans sa prime jeunesse, voire pour les moins matures, un peu plus tardivement ? Normalement, avec l’expérience que l’âge permet d’acquérir, cette incapacité à « voir plus loin que le bout de son nez » s’estompe ou disparaît. Du moins, cela devrait être !

Ce n’est hélas pas le cas de nombre de nos dirigeants. Et notamment de ceux qui mesurent tout à l’aune de leur « pouvoir » et qui pensent que tout commence avec eux et prennent pour rien ce qui a été fait par d’autres. On les nomme souvent réformateurs car ils ne s’attaquent pas au fond des choses, mais juste à leur apparence. Cette extrême faiblesse, que le beau mot venu du latin qualifie d’« imbécillité » au sens physique est bien là où se conjuguent cécité et surdité. Elle leur fait oublier que nous ne sommes que « des nains juchés sur les épaules de géants », selon l’excellente formule attribuée à Bernard de Chartres, un penseur toujours actuel, du XIIe siècle !1

On rencontre ces modernes Trissotins à tous les postes du pouvoir et souvent même lorsqu’ils ont réussi l’épreuve de « culture générale » des concours d’entrée des Grandes Écoles.

D’autres, encore plus Trissotins, et qui n’ont pas lu La Princesse de Clèves, entendent supprimer au nom d’une forme d’égalitarisme que donne l’ignorance, cette culture générale qui permet de ne pas cantonner les hommes à l’utilitarisme immédiat de la consommation. Il est vrai que dans le même temps, Patrick Lelay qui fut le patron de la 1re chaîne de télévision française, résumait ainsi la pensée « moderne » : « soyons réalistes, à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…). Pour que le message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible.

Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.2 »

Or, vouloir du temps de cerveau humain qui ne penserait désormais qu’à court-terme, c’est prôner la « décérébrarisation ». Le contexte, il est vrai est peu favorable à ces femmes ou hommes qui entendent voir au-delà de trois semaines, voire plus court encore.

Nos lecteurs l’ont compris, c’est bien de tout le contraire que traite ce numéro, puisqu’il entend aborder la stratégie et le management stratégique. La vision d’avenir est ce qui manque le plus à la gestion qu’elle soit celle d’un État, d’une organisation ou d’une entreprise.

Les scientifiques depuis Hubble, savent que « voir loin, c’est voir dans le passé » et comprendre ainsi l’expansion de notre monde car « l’homme, qui croit à partir d’un passé complexe, est tourné vers l’avenir et il est en même temps préoccupé par son propre avenir, par l’avenir du monde.3 »

Plus préoccupés de son propre avenir que de l’avenir du monde, telle pourrait être la caractéristique de la seconde catégorie de ces « courts termistes » ou stratèges à l’envers qui garnissent les places des directions des groupes publics et privés dans cette endogamie mortifère que l’Étranger nous reproche. Dans les régions reculées jadis, ces pratiques entraînaient des retards physiques voire pire. Ce fut le « crétin des Alpes », cher au capitaine Haddock ! Il n’est pas sûr que de nos jours, cela n’entraîne pas aussi une malformation congénitale qui atteigne la pensée libre et ouverte. Cela s’étend du monde politique ou des affaires à celui des médias guère différents, mais aussi et de manière plus grave, à celui des universités ou de la recherche. Après de nombreux éditoriaux de notre revue4, après des études dont celles menées depuis 2000 par l’AFEP5 sur le recrutement des enseignants d’économie, deux rapports6 viennent de faire le constat amer de l’absence de pluralisme dans la pensée des économistes français. Ce que l’on peut appeler le « mainstream » est si fort qu’il ne permet même plus de voir ce qui, au premier abord, est incohérent pour tous ceux qui ont conservé un grain de « bon sens ».

Prenons quelques exemples qui, loin d’être exhaustifs, en sont pourtant éclairants !

Le sous-investissement

Droite ou gauche tombent en pâmoison devant le Rapport Gallois pompeusement intitulé « pacte pour la compétitivité de l’industrie française » publié le 5 novembre 20127. Tout le monde oublie que, président de la SNCF de 1996 à 2006, la politique de « sous-investissement persistant » de son auteur visait à verser des dividendes à l’État actionnaire selon la doxa néo-libérale toujours en vogue. Ce n’est donc pas seulement « le tout TGV », c’est le « tout monétariste à court terme » qu’il faut lui reprocher par capitulation au courant dominant ! Et pourtant en 2005 déjà, l’École polytechnique de Lausanne dans un audit, pointait du doigt la dégradation continue des voies ferrées et estimait que, faute d’entretien, 60 % des lignes devaient être inutilisables en 20258. La Cour des Comptes qu’on préfère, comme ici, dans son véritable rôle qui est de « s’assurer du bon emploi de l’argent public et d’en informer les citoyens » (selon l’article 47-2 de la Constitution) que dans celui qu’elle s’adjuge de croire qu’elle a une compétence de gestionnaire (depuis quand apprend-on la Gestion à l’ENA ?), rapportait en 2010 que « Les difficultés récurrentes de qualité du service rendu sur le réseau Transilien (…) résultent surtout d’un sous-investissement persistant sur le réseau existant »9.

Certes la sagesse populaire prétend que « les conseilleurs ne sont pas les payeurs », mais quand même ! Il y a eu un accident mortel (7 morts) en 2013 sur ce Transilien ! Heureusement, ce sympathique représentant de la caste court-termiste s’investit personnellement dans la réparation des fruits des politiques qu’il prône. Il est devenu le président de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (FNARS), qui regroupe 870 associations de solidarité et organismes qui vont vers et accueillent les plus démunis10. Cela ne s’invente pas !

Les méthodes archaïques

Nul doute que l’actuel président de La Poste ne se range aussi dans cette catégorie. La vieille dame créée par Louis XI doit être inoculée de ce que nous appelions déjà en 1996, la « gestionite »11. Cette maladie est imposée par tous ceux qui se croient gestionnaires sans n’avoir jamais rien dirigé d’autre que ce que la brigue ou la naissance leur ont apporté.

La compétence de Philippe Wahl en matière de courrier, est celle que l’on attribue à un camarade de promotion du ministre qui l’a nommé. Chaque jour, l’on en mesure les méfaits et les entreprises comme les particuliers souffrent de sa pratique idéologique déconnectée des réalités, mais sûre d’elle-même !

Quant à la finance, ce « patron » de la banque postale l’a apprise à la meilleure source. Dès 2007, il est directeur général à la Royal Bank of Scotland (RBS). Dans la tourmente financière, l’antique banque ne dut son salut qu’à la nationalisation par le gouvernement de Sa Majesté. Ce dernier depuis, envisage de loger les actifs toxiques dans une structure de défaisance (« badbank ») interne en vue d’en céder la majeure partie et d’accélérer la privatisation12. Toujours le vieux principe néo-libéral : « privatiser les profits et mutualiser les pertes » ! Ils appellent cela la bonne gestion du privé !

Rappelons que mêlée au scandale du Libor, révélé fin juin 2012 qui avait été constitué de ces manipulations des taux interbancaires entre 2005 et 2009, la RBS a reconnu avoir dû se séparer de salariés mêlés à cette affaire13. En 2011, notre sympathique énarque passait donc de ces « actifs toxiques » aux antiques chèques-postaux, rebaptisés pour « faire genre », mais pas seulement hélas, la Banque postale. Il lui infligeait un traitement destiné à en faire une vraie banque, comme la RBS, sans doute, sur les fonds publics préexistants cette fois. Déjà dans un ouvrage prémonitoire, en 1999, le Sénateur Gérard Delfau14 s’inquiétait pour cette entreprise publique « que Bercy ne cesse de sacrifier, sous la pression du lobby bancaire » !

Pas plus loin que le bout de son nez !

Faut-il chercher plus loin ce qui est la plaie des entreprises et de cette économie où la micro ignore ce que fait la macro et inversement. Ceux qui en appellent aux charges excessives le matin après quelques licenciements, débattent entre pairs de la baisse des dépenses publiques à midi et s’époumonent le soir, au collège, sur le manque de moyens de l’école de leurs enfants !

La doxa qui veut que « l’égoïsme rationnel » d’Ayn Rand permette de faire avancer une société, est dans l’impasse.

Penser à court terme ne mène qu’aux errements comptables des pseudo-gestionnaires à la petite semaine qui peuplent les allées des pouvoirs et se propagent partout. La boutique et surtout l’esprit boutiquier, sont aux affaires !

Un film américain sorti en 2011, Moneyball que l’on a traduit par le « Stratège », résume bien par son titre et son histoire (pitch) ce que ce numéro 266, entend apporter.

Billy Beane, incarné par Brad Pitt, le responsable des Oakland Athletics, est confronté à une situation difficile : sa petite équipe a encore perdu ses meilleurs joueurs, attirés par les grands clubs et leurs gros salaires. Bien décidé à gagner malgré tout, il cherche des solutions qui ne coûtent rien et auxquelles personne n’aurait pensé avant… Il engage un économiste amateur de chiffres, Brand, issu de Yale.

Ensemble, contre tous les principes, ils reconsidèrent la valeur de chaque joueur sur la base des statistiques et réunissent une brochette de laissés-pour-compte oubliés par l’establishment du baseball. Trop bizarres, trop vieux, blessés ou posant trop de problèmes, tous ces joueurs ont en commun des capacités sous-évaluées. Avec leurs méthodes et leur équipe de bras cassés, Beane et Brand s’attirent les moqueries et l’hostilité de la vieille garde, des médias et des fans, jusqu’à ce que les premiers résultats tombent…

On pourra nous objecter que le cinéma n’est justement pas la réalité et qu’il est bien loin de la gestion. En est-on sûr ?

Le spécialiste du cinéma qu’est Emmanuel Ethis rappelle que « décider de « partager » un film signifie également que l’on prend le risque de « se partager » à propos du film »15.

Assumons donc notre conviction profonde en la valeur réaffirmée de l’intelligence collective.

On la trouve ailleurs qu’au cinéma. L’expérience de Foldit (« plie-là », en anglais), est organisée tous les deux ans depuis 1994 par le Centre de prédiction de la structure des protéines de l’université de Californie. Ce concours a pour but de déterminer le meilleur outil de prédiction de structures protéiques tridimensionnelles. Les résultats ont dépassé les espérances des initiateurs « devant tous les laboratoires académiques travaillant de manière traditionnelle ». Ce travail sous la forme d’un jeu, a permis trois grandes avancées scientifiques qui ont été publiées dans Nature (2010), les Comptes-rendus de l’Académie américaine des sciences (2011) et Nature Biotechnology (2012). « C’est la faculté de raisonner en sortant du cadre prédéfini, propre à l’être humain, celle-là même que nous utilisons pour résoudre des puzzles, visualiser des structures dans l’espace, ou reconnaître des motifs, qui permet le succès du jeu » qui est « la clé (…) de « la capacité des joueurs à anticiper les modifications prometteuses ».16.

Cela démontre que la prospective naît de la coopération qui est là encore, plus enrichissante que la concurrence effrénée, chère à nos court-termistes. Le management stratégique, la réflexion à moyen et long terme pour faire mieux, plus, avec des équipes ouvertes dans un environnement maîtrisé et respecté… tel est le sujet de ce numéro que la rédactrice en chef a ordonné autour des valeurs quinquagénaires de La RSG. Deux dossiers composent ce numéro.

Le premier dossier intitulé « Stratégies du dedans ou du dehors ? » aborde la question de la territorialité en organisation. Où produire ? Faire ou faire faire ? Contrôler ou accompagner l’émancipation ? Maîtriser l’information ou faire confiance ?.. Autant de choix décisifs auxquels sont confrontés responsables et managers et qui les engagent à moyen et long terme. Ouvrant ce dossier, l’étude de Nicolas Dufour et Gilles Teneau apporte dès lors un éclairage sur les pratiques d’externalisation des centres de services sur site et hors site. Au-delà de la convergence entre qualité et maîtrise du risque, ils montrent que c’estle choix du niveau de contrôle ou du transfert de la responsabilité qui importe. Vient ensuite la recherche de Manuelle Guechtouli qui met en avant la nécessité d’une formalisation structurée du système de veille stratégique afin de gagner en efficacité et en légitimité. Comme en écho à la formalisation, Salma Fattoum et Sophie Vallet s’intéressent ensuite aux motivations et enjeux de l’essaimage de dix grands groupes français. Elles montrent comment ce dispositif entrepreneurial dans lequel se retrouvent trois politiques distinctes mais complémentaires liées à l’innovation, la GRH et la RES, est porteur de synergies en interne et ouvre des opportunités en externe entre partenaires.

Poursuivant dans cette voie, Foued Cheriet et Laure Dikmen Gorini mettent en avant qu’un mode de gouvernance mêlant une instabilité dynamique (contrôle-confiance) peut aider au maintien de la relation dans le temps dans les alliances stratégiques asymétriques dues à un effet de taille entre partenaires.

Addelilah Yassine aborde ensuite les effets des manœuvres stratégiques lorsque les entreprises sont rivales. Dans son étude sur le marché de la presse « people », il montre que plus les changements sont porteurs d’innovation et plus les délais de réactions des concurrents pour y répondre sont longs.

Le deuxième dossier est consacré aux : « Comportements d’ici et d’ailleurs ». Au fil des cinq articles qui ont été sélectionnés, les lecteurs chemineront de thèmes en thèmes à travers les continents. Après une synthèse de la littérature sur les motivations entrepreneuriales, Sabrina Bellanca et Olivier Colot propose une typologie des entrepreneurs belges. Dans un registre différent, l’article de Sophie Nivoix et Prateek Gupta nous proposent une analyse comparée des caractéristiques économétriques de trois marchés des actions en Asie : Chine, Inde et Japon. Il fournit des résultats intéressants pour la connaissance de la dynamique de ces marchés et pour les investisseurs qui y interviennent. Pour la troisième recherche de ce dossier, La RSG se félicite de pouvoir présenter la recherche venue du Brésil, vers lequel par ailleurs, sont tournés tant de regards au travers des travaux de Marcos Ferasso et Lilia Maria Vargas (page 89). Leur contribution est une proposition théorique stimulante du processus de création de la connaissance au sein des stratégies de clusters industriels. Vient ensuite l’étude d’Amel Chaabouni et Abdelfattah Triki qui se focalise sur l’usage d’un système de gestion intégrée (de type ERP) en montrant que se diffuse progressivement la capitalisation des connaissances au sein de deux PMI tunisiennes. Pour finir, l’article de Salah Koubaa analyse les relations coopétitives issues des interactions compétitives et coopératives. À partir d’une étude de 110 PME au Maroc, l’auteur met en évidence l’importance des coopérations inter et intra-organisationnelles dans la capacité d’absorption et le partage des connaissances favorisant alors l’innovation en contexte de PME.

Depuis cinquante ans, La Revue des Sciences de Gestion (de son premier titre Direction & Gestion des entreprises) vise à offrir une tribune à des recherches originales en gestion. Sans se limiter à une thématique, sans exclusivité disciplinaire, sans parti-pris méthodologique, La RSG privilégie les articles innovants et s’attache à toujours essayer de « voir plus loin que le bout de son nez ».

C’est pourquoi, à l’occasion de l’anniversaire de la parution du 1er numéro (mars-avril 1965), une journée d’étude organisée le jeudi 26 mars 2015 sur le campus de Télécom École de Management (Évry, France) abordera les enjeux et les perspectives de la publication en français en sciences de gestion (voir page 8). Les recherches réflexives sur les pratiques professionnelles de la communauté académique seront particulièrement bienvenues. En outre, à l’image de la politique éditoriale de La RSG, toute recherche innovante peut être proposée dès lors qu’elle se fonde sur des réflexions stimulantes et rigoureuses.

À vos agendas et à vos plumes !

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1. Nani gigantum humeris insidentes

2. Patrick Le Lay, PDg de TF1, « The digital Deluge », « The Harold Innis lecture », Innis College, Université de Toronto, 16 novembre 2000, cité par Mario Cardinal : « Il ne faut pas toujours croire les journalistes », Bayard Canada, Montréal 2005, page 49.

3. Jean-Paul II, Action de grâce.

4. Ph. Naszalyi, (2006) « L’entreprise est une chose trop sérieuse pour être confiée à des économistes ! », n° 219.

5. AFEP http://www.assoeconomiepolitique.org/spip.php?article503

6. « Sortir de la crise de l’enseignement supérieur d’économie », Rapport Idies 2014, par Philippe Frémeaux (Idies-Alternatives Économiques), Gérard Grosse (Idies-Apses) et Aurore Lalucq (Idies-Institut Veblen) http://www.idies.org/public/Publications/1406RapportEnssupEcoIDIESFinal2.pdf

« L’avenir des sciences économiques à l’Université en France », Rapport à Monsieur le ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et à Madame la secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur et à la Recherche, remis par Monsieur Pierre-Cyrille Hautcoeur, Président de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, le 5 juin 2014 http://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/Formations_et_diplomes/05/1/Rapport_Hautcoeur2014_328051.pdf

7. http://medias.lemonde.fr/mmpub/edt/doc/20121105/1786014_53da_rapport_de_louis_gallois_sur_la_competitivite.pdf

8. Localtis.info, le quotidien en lignes des collectivités territoriales et de leurs partenaires, 8 juillet 2014, http://www.localtis.info/cs/ContentServer?pagename=Localtis/LOCActu/ArticleActualite&jid=1250267463727&cid=1250267459531

9. Cour des Comptes, Rapport public thématique : les Transports ferroviaires régionaux en Ile de France, La Documentaion française, 2010, 210 pp. page 89

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapportspublics/104000612/0000.pdf,

10.  http://www.fnars.org/images/stories/nous_connaitre/organisation/IS001-Membres-du-Bureau-federal.pdf

11. « La Gestionite » direction et gestion des entreprises n° 155-156.

12. Le Monde économie, 1er novembre 2013. http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/11/01/royal-bank-of-scotland-va-creer-une-badbank_3506727_3234.html

13. Le Monde économie, 3 août 2012. http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/08/03/libor-rbs-reconnait-avoir-renvoye-un-certain-nombre-d-employes_1742242_3234.html

14. Gérard Delfau, « La Poste, un service public en danger, Constat et propositions. », 172 p., L’Hramattan, 1999.

15. Emmanuel Ethis, Sociologie du cinéma et de ses publics, Armand Colin, coll. « 128 Paris », 2005, 128 pages, page 8

16. Notre source pour ce paragraphe se trouve dans l’article de Fanny Bernardon, Maxime Borry et Maria Pothier : « Foldit, un jeu pour faire de la recherche » La Recherche, n° 467, septembre 2012, page 68

n°265 Ressources humaines (RH)

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Pré-éditorial

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe NaszalyiAude d’Andria, notre rédactrice en chef vient brillamment de se voir diplômée de l’HDR, «habilitation à diriger des recherches» qui «sanctionne la reconnaissance du haut niveau scientifique du candidat, du caractère original de sa démarche dans un domaine de la science, de son aptitude à maîtriser une stratégie de recherche dans un domaine académique suffisamment large et de sa capacité à encadrer de jeunes chercheurs…»[1].

Le jury prestigieux qui lui a conféré ce diplôme qui assez spécifique à la France, a reconnu une double spécialisation (voir page 60 de ce numéro) : Gestion des ressources humaines et entrepreneuriat…

Parce que ce couronnement n’est pas un achèvement, bien au contraire, mais la reconnaissance par ses pairs de ses qualités à développer, encourager, sélectionner, corriger…, il m’aurait paru incongru de ne pas lui passer la main pour l’édito de ce 1er numéro de 2014 qui, justement, et après plusieurs années un peu pauvres en contributions sur cette matière, est consacré à la GRH.

«Le management des ressources humaines, un travail de Sisyphe?» telle est bien la question que fort judicieusement, pose Aude d’Andria en introduisant ces huit articles sélectionnés par la triple évaluation que nous pratiquons désormais dont au moins un évaluateur étranger! Nous entendons justifier toujours, la distinction conférée naguère par Raymond Barre à nos prédécesseurs d’être la «Première revue francophone de Management».

Je m’associe aux remerciements de notre Conseil Restreint de Rédaction et de la Rédactrice en chef pour tous les évaluateurs (voir page 10) qui prennent une part primordiale au maintien de nos engagements à toujours privilégier la compétence la plus pointue et la plus acérée, signe de travaux originaux, innovants et internationaux que nous sélectionnons pour les publier et ainsi les valoriser.

C’est notre marque, depuis bientôt 50 ans… (1965-2015)


Editorial : Le management des ressources humaines, un travail de Sisyphe ?

par Aude d’Andria – Rédactrice en chef

aude d andriaPrésenté tour à tour comme un voleur, un traître et un criminel, le personnage de Sisyphe apparaît comme un incontournable de la mythologie grecque[2]. Fils d’Eole, le dieu du vent et de Mérope, la fille d’Atlas, il serait le fondateur de la ville de Corinthe. Décrit comme rusé, son nom signifie d’ailleurs «homme sage». Son épopée raconte comment il trahit les dieux, et pas des moindres: Zeus lui-même, en révélant des secrets divins. Puis comment, il enchaîna et séquestra Hadès, le dieu des Enfers, l’empêchant de «gérer» son royaume… Finalement, c’est seulement à sa mort qu’il reçoit son châtiment: pousser indéfiniment un énorme rocher jusqu’au sommet d’une montagne. Dès que le but est atteint, le rocher roule de nouveau en bas et Sisyphe doit alors tout recommencer. Ainsi, pour les Grecs anciens, ce mythe rappelait aux hommes que quiconque défiait les dieux encourrait tôt ou tard non seulement leur implacable justice mais également un châtiment éternel.

Dès lors, et avec des conséquences moins dramatiques sans doute, l’expression passée maintenant dans le langage courant de «travail de Sisyphe» est utilisée pour qualifier une tâche difficile dont le résultat mitigé, voire incertain, nécessite de recommencer sans cesse. Par un rapprochement, certes rapide, n’en serait-il pas ainsi de la gestion des ressources humaines (GRH) ? C’est l’objet de ce premier numéro 2014 de La Revue des Sciences de Gestion.

Si l’on se rapporte à une approche communément diffusée, la GRH est «l’ensemble des activités qui permettent à une organisation de disposer des ressources humaines correspondant à ses besoins en quantité et en qualité». Mais comme le soulignent L. Cadin, F. Guérin, F. Pigeyre et J. Pralong dès le début de leur ouvrage à la page 5, «cette définition ne dit rien sur la manière dont la ressource humaine est ou non convoquée/invitée/associée pour participer à l’ajustement besoins/ressources. (…) La question du statut de la ressource fait débat»[3]. En effet, si l’on considère que la ressource humaine est de nature «conditionnable», il convient de définir les objectifs et de déployer des «bons» outils pour y parvenir. Mais si la ressource est un acteur relativement autonome, comme nous le croyons, son management doit être reconsidéré et réinterrogé sans cesse. Ce changement de perspective nous invite alors à beaucoup de circonspection face à une ressource qui est tout sauf uniforme et homogène. Loin d’être un choix rationnel de politiques sociales en réponse à des objectifs internes ou à des environnements contraignants, le management des ressources humaines est surtout le résultat du jeu entre les acteurs[4], à partir des rôles, des intérêts ou des objectifs que chacun poursuit. Par conséquent, «pour comprendre une GRH locale, il est utile de passer par les acteurs. Car si la gestion des hommes est un compromis entre des rationalités de divers ordres (sociales, juridiques, économiques, opératoires), c’est aussi le résultat d’un équilibre entre individus et groupes représentant des identités professionnelles, des intérêts collectifs ou des ambitions privées» (P. Louart, 2006, p.579)[5].

Dans ces conditions, s’intéresser au management des ressources humaines peut se montrer une tâche ardue et vaine tant ses tenants sont la plupart du temps implicites et ses aboutissements parfois confus… sauf évidemment pour celles et ceux qui sont animés par le désir de progresser pour comprendre et accompagner le formidable potentiel des êtres humains en situation de travail.

Deux dossiers composent ce numéro.

Le premier dossier intitulé «la gestion différenciée des ressources humaines» se focalise tout d’abord sur le management des ressources humaines dans une conception plutôt arbitrale[6]. La ressource humaine est ici perçue comme fortement orientée par les dispositifs mis en œuvre pour sa gestion. Postulant que l’efficacité économique repose sur une efficacité sociale (et vice versa), les pratiques de management des ressources humaines visent à accompagner les décisions stratégiques des responsables tout en ménageant les enjeux sociaux. C’est dans cette démarche que s’inscrivent les cinq articles de ce dossier. Tout d’abord, celui de Delphine François-Philipp de Saint-Julien dans lequel elle aborde la démarche des plans de sauvegarde de l’emploi. Elle montre comment les accords de méthode sont des «codes de bonne conduite» indispensables à la mise en œuvre de cette procédure délicate et douloureuse pour les salariés. Vient ensuite l’article de Michèle Van De Portal sur les apports des dispositifs d’auto-évaluation des salariés pour un management par les compétences comme des éléments positifs qui donnent sens à la démarche d’un management par les compétences. Comme en écho à ce management par les compétences, l’article de Monique Pontier se focalise sur les modalités de contrôle dans des cadres de travail reposant sur l’autonomie des acteurs. Du contrôle à la norme, le pas est franchi avec l’article d’Anne Maurand-Valet T qui s’intéresse tout à la fois au langage issu des formations et à son impact quant à la diffusion de l’image des normes qu’il véhicule. Enfin l’article de Soufyane Frimousse et d’Abdelaziz Swalhi nous invite à réinterroger les conceptions managériales des ressources humaines, trop souvent encore oublieuses, des contextes culturels et organisationnels et proposent une réflexion pour plus d’hybridation des pratiques de RH.

Le second dossier s’organise autour des dirigeants, des acteurs sous contraintes? Abordant le management des ressources humaines sous un angle moins instrumental mais plus instrumentalisé, ce dossier aborde concrètement ce que «le jeu des acteurs» signifie. Évaluant les risques et les opportunités que représentent les politiques de GRH, ils œuvrent et manœuvrent en fonction de leurs stratégies, négociant en permanence leur degré de coopération. Benjamin Chapas nous propose alors un article particulièrement éclairant sur la justification de la rémunération des dirigeants et explique comment celle-ci perdure venant nourrir leurs désirs de voir se réaliser leurs espérances. Dorsaf Ben Taleb poursuit sur cette voie et montre, en contexte tunisien, les interconnexions qui s’établissent au fil du temps entre le contrôle institutionnel et le pouvoir des dirigeants en place, tandis qu’Anis Jarboui et Jamel Chouaibi s’intéressent quant à eux à l’apport cognitif des actionnaires dans la mise en place des stratégies d’innovation technologique.

Last but not least, et dans le droit fil du thème général de ce premier numéro de l’année 2014, nous voudrions rappeler qu’une revue académique comme La Revue des Sciences de Gestion ne pourrait fonctionner sans le soutien, l’aide et l’investissement de ses relecteurs. Nous le soulignions dans notre dernier éditorial[7], «La Revue des Sciences de Gestion doit faire face à un flux quotidien d’articles pour évaluation, révision, et publication. (…) Chacune de ces étapes repose sur des valeurs qui mobilisent des ressources, d’abord et surtout humaines, des compétences et des expertises, de l’investissement en temps de relecteurs désintéressés et si peu valorisées…» (p.2). Aussi, le comité éditorial adresse-t-il à toutes celles et ceux qui contribuent au processus d’évaluation des manuscrits ses sincères remerciements. Nous leur sommes gré de nous accompagner dans notre démarche fondée sur le partage à la collectivité et une diffusion originale et féconde de nouvelles connaissances.

Gageons que ce nouveau numéro de l’année 2014 vous apporte une nouvelle fois un éclairage de la richesse et du dynamisme de la recherche en gestion.

Sans cesse recommencés et renouvelés, tous les travaux n’ont qu’un sens: aider Sisyphe à remonter son rocher!

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[1]. Extrait de l’arrêté interministériel du 23 novembre 1988 relatif à l’habilitation à diriger des recherches.

[2]. Claude Pouzadoux (2010), La mythologie grecque, Collection Contes et légendes, Nathan.

[3]. Loïc Cadieux, Francis Guérin, Frédérique Pigeyre et Jean Pralong (2012), Gestion des Ressources Humaines. Pratiques et éléments de théorie, Dunod, 4e édition, 726 p.

[4]. En référence à l’indémodable notion de stratégie d’acteurs telle que développée par Michel Crozier et Erhard Friedberg (1977) dans leur ouvrage L’acteur et le système. Le Seuil, coll. Sociologique politique.

[5]. Pierre Louart (2006), Les acteurs de la GRH, in José Allouche (coord.), Encyclopédie des ressources humaines, 2e édition,Vuibert, p.579-591.

[6]. En référence à Julienne Brabet (1993), La gestion des ressources humaines en trois modèles», in Julienne Brabet (dir.), Repenser la GRH?, Economica, p.69-141.

[7]. Aude d’Andria et Philippe Naszályi (2013) «Comptez sur moi ! Count on me ou trust me ?», La Revue des Sciences de Gestion, Direction et Gestion, Editorial du n°263-264, p.1-3.

n°269-270 Coopérations

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Editorial : « Coopérations »

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe Naszalyi

Le titre de ce numéro de fin 2014, n’est pas seulement dû à la présence du cahier central consacré aux coopératives. La rédaction a entendu privilégier, en marketing ou en RSE, en finance ou en ressources humaines, en stratégie ou en organisation, des contributions qui démontrent que co-construction, collaborations, compromis même, des coopérations donc, sont un élément constitutif fondateur de l’entreprise telle que nous la concevons.

Deux jeunes auteurs, Julien Granata et Pierre Marquès(1), viennent d’ailleurs de faire connaitre au public francophone, le néologisme que constitue le mot « coopétition ». Le mot est issu de la théorie des jeux. Il entend mettre en évidence ces situations, ignorées par les théoriciens de la compétition hélas à la mode, comme Porter, mais qu’on rencontre souvent. J’entends celles où le résultat de la collaboration entre deux joueurs en compétition sera supérieur à celui qu’ils auraient pu obtenir par une pratique classique de concurrence. Il s’agit de remplacer les attitudes de type « gagnant-perdant » (l’un remporte tout et l’autre rien) par des attitudes « gagnant-gagnant » (tous les adversaires devenus ainsi partenaires, gagnent quelque chose). C’est un paradigme, né comme il se doit en gestion de la pratique, celle du P-DG de Novell, Raymond Noorda qui le premier utilise le terme « co-opetion » en 1992. Adam M. Brandenburger d’Harvard et Barry J. Nalebuff de Yale en offrent, en 1996, un développement théorique(2).

coopetiteur

Le réseau de valeur : source : Julien Granata et Pierre Marquès, page 10.

La coopétition, stratégie opportuniste ou machiavélique au sens littéral et non péjoratif, offre des voies d’application qu’il ne sera pas inutile de travailler en sciences de gestion. Les « cartes d’infidélité » que l’on rencontre aux États-Unis ou dans certains pays européens, procèdent de cette idée. En effet, pour écarter un consommateur de Starbucks, quoi de mieux que de l’habituer à fréquenter des établissements similaires au sien, certes concurrents, mais finalement dans le même esprit de qualité du café et lui offrir pour le fidéliser un dixième café gratuit. Cela crée un niveau de concurrence acceptable, celle que l’on ne peut éradiquer et amène à une union face à un géant qui lui, est mortel pour tous les « petits » cafés. C’est une véritable coopétition(3).

Dans un tout autre secteur, Romaric Servajean-Hilst et Frédéric Le Roy, dans un article du Monde, consacré à Alstom la prônent avec conviction. Les deux chercheurs en gestion y voient même l’alternative à la braderie de ce fleuron industriel hexagonal et le moyen « d’arrêter l’hémorragie des savoir-faire français ». «Les exemples de réussite » écrivent-ils « de projets industriels basés sur la coopétition sont légions. Les programmes Airbus, Eurocopter ou Ariane sont tous, à l’origine, fondés sur la coopération entre concurrents. Sans le recours à la coopétition, aucune des entreprises européennes impliquées dans ces projets n’avait la taille suffisante pour affronter les marchés mondiaux. (4) ». Louis Pouzin, ingénieur, polytechnicien, Président d’honneur de la société française de l’Internet ne dit pas autre chose. Cet homme méconnu en France, est considéré par les Anglo-américains comme l’un des pères d’Internet. Il a inventé le « datagramme », ces sortes de petits paquets d’informations circulant librement et indépendamment sur un réseau, avant d’être recomposés en bout de course. Ses travaux ont été repris par Vinton Cerf pour créer le protocole de transmission TCP/IP. S’inspirant d’arpanet, il a développé en Europe, le réseau « Cyclades » à partir de 1971. On doit évidemment au successeur de Georges Pompidou d’avoir mis un terme à cette expérience de coopération, jugée « trop universitaire » et pas assez « industrielle ». On sacrifia la recherche fondamentale comme on continue de le faire bien souvent, au profit du gain, certes important, mais immédiat et limité qu’était le minitel. « Nous aurions pu être parmi les pionniers du monde Internet (…), écrit Maurice Allègre, « nous n’en sommes que des utilisateurs, fort distants des lieux où s’élabore le futur »(5). » On sait en revanche ce qu’en ont fait les Américains. Ce projet européen, tué dans l’œuf par le « libéralisme avancé » et la cabale des ingénieurs des télécoms, était pourtant un bel exemple de coopération. Poussées par le désir gaullien d’indépendance face à l’Amérique, les firmes européennes s’unissaient en un consortium C2I. Olivetti, Philips, Siemens ou l’anglais Place s’alliaient à un CII, renforcé de Bull pour faire bonne mesure ; déjà une coopétition innovante.

À l’instar de Richard D. Lewis qui pense que « la question vitale est de savoir comment l’esprit est culturellement conditionné…(6)», Louis Pouzin préside le conseil d’administration du Native Language Internet Consortium (NLIC) dont l’objectif est de promouvoir des technologies de gestion multilingue du Réseau. L’ingénieur français estime ainsi que « s’attaquer au monolinguisme d’Internet, c’est s’attaquer à l’hégémonie américaine sur Internet. Voilà encore quelques années », poursuit-il, « les Américains légitimaient par un baratin technique la nécessité de faire fonctionner le système d’adresses du Réseau (le Domain Name System, ou DNS) avec des caractères latins non accentués. Il n’y a aucune nécessité technique à cet état de fait » (7). Le réseau est de fait, sous le contrôle de l’Icann (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), une organisation de droit californien qui est chargée depuis 1996, de relier les noms de domaine (assigned names) et les adresses IP (numbers). « L’Icann, monopole autoproclamé, prétend qu’il n’y a qu’une seule racine, dont Verisign assure le fonctionnement, par contrat avec le département du commerce (DOC) étasunien. Toute modification de cette racine doit être approuvée d’abord par l’Icann, puis par le DOC. En réalité, il existe de nombreuses racines créées par d’autres organismes, pour permettre aux internautes d’utiliser des sites dont, pour diverses raisons, les TLD (Top Level Domain) n’existent pas dans la racine Icann » explique encore Louis Pouzin(8). L’Icann a assoupli sa position en 2014. Toutefois, il a longtemps imposé un alphabet américain (l’ASCII), inaccessible à des milliards d’êtres humains utilisant d’autres alphabets (russes, chinois, arabes, indiens, etc.) ainsi qu’un modèle économique qui reste très contestable : la location des noms de domaine. C’est à l’évidence, un sérieux avantage qui permet au Gouvernement étatsunien de disposer de la capacité technique d’espionner la toile mondiale. L’Icann et ses correspondants comme l’Afnic(9) en France, contrôlent les serveurs racines d’Internet. Cela permet aux internautes – 3,07 milliards en 2015, soit 42,4% de la population mondiale (10) – de trouver en quelques clics leur chemin sur les millions de serveurs hébergeant des données sur la toile. A l’heure des « grandes oreilles » de la NSA, de l’espionnage d’hommes ou de femmes d’État, mais aussi d’entreprises innovantes, la menace est à prendre très au sérieux et les solutions alternatives toujours à privilégier. 2015 doit être l’année de « la création d’une organisation chargée de superviser tout ou partie des fonctions de gestion de la racine à la place du gouvernement américain »(11). A 84 ans, le lauréat du prix « Queen Elizabeth for Engineering » 2013(12), le Prix Nobel de l’ingénierie, n’entend donc pas laisser à d’autres cette opportunité. Il est aujourd’hui à l’origine d’une « start up », Open Root, qui se veut une solution alternative à celle de l’Icann puisque le sujet est d’actualité.

open-root-Eurolinc

Cela suscite comme toujours, la résistance des « titulaires de la rente », agrippés à leur pré-carré et les moqueries des suiveurs, ces « matons de panurge », selon la formule de Philippe Muray. Les mauvais choix français et de ce fait, européens, des années 1975 et suivantes sont lourds de conséquences. « Ce sont les rentes académiques (qui) induisent des rentes financières. » (13) et la baisse des crédits à la recherche fondamentale aboutit toujours à terme, à la régression et à l’obsolescence. « Innovation » comme le parcours de Louis Pouzin le rappelle, rime évidemment avec « coopération », car « Internet n’aurait pas été aussi mondial s’il n’avait pas été conçu et développé par une multiplicité d’équipes issues de divers domaines »(14). C’est l’un des credo de notre revue depuis 50 ans. « Pour faire changer les choses, pour inciter les scientifiques à réfléchir au système, il faut créer un journal, sinon la communauté scientifique n’existe pas. La presse scientifique a un rôle de connaissance sociale. Si vous voulez rendre le changement possible, il faut créer un journal. La science est un monde ouvert. Si vous êtes isolés des autres, ce n’est pas favorable au développement des innovations, de la créativité collective »(15). Il est toujours bon de le rappeler tant les vents contraires soufflent toujours de très mauvaises solutions. Nous appartenons à ceux qui « en France et à l’étranger… pensent qu’il y a des voies fécondes en dehors du mainstream américain. »(16) Les articles de ce numéro double de nouveau, tant il y avait matière à publier, s’articulent autour d’un cahier central et de deux dossiers thématiques. Nous avons confié à des chercheurs du jeune laboratoire LITEM(17) dont le cœur de la recherche est l’innovation, Sandrine Ansart, Stéphane Jaumier, Séverine Le Loarne et Virginie Monvoisin de Grenoble École de Management, le soin de sélectionner et d’ordonnancer un dossier sur les coopératives, à partir des travaux d’un workshop dont notre revue était partenaire en décembre 2012, à Grenoble. Comme nous aimons à le faire, cette réflexion, née des communications et des échanges au cours d’une journée de réflexion, a maturé pour aboutir à ce travail en six articles, qui est présenté ; finis coronat opus. Mon prédécesseur, Jean-Pierre Gravier, disparu il y a bientôt dix ans, et qu’en ce cinquantenaire de notre revue il convient plus particulièrement de ne pas oublier le rôle fondateur, avait coutume de dire qu’un article soumis à notre revue et qui ne peut attendre plus d’un an, n’est pas un article pour elle, car elle privilégie la solidité de la recherche à l’information immédiate qui s’apparente de plus en plus à la communication et son asservissement aux commanditaires. « La presse spécialisée s’inscrit dans la durée. C’est une presse qui va tranquillement, dans le bon sens du terme, vers la durabilité. »(18) Les « coopératives » sont enchâssées, si j’ose la métaphore, dans deux puissantes thématiques liées : « constructions et collaborations entrepreneuriales » qui réunit quatre contributions pluridisciplinaires et « comportements et responsabilité sociale » que nous avons ordonné autour de six approches territoriales ou sectorielles. Le Réseau des Pays du groupe de Vysegrad (PGV), partenaire de notre revue, célèbre le 20e anniversaire de sa création. Coopération de chercheurs et coopération de pays, il est à lui seul emblématique de ce numéro. L’article qui interroge « La cohésion européenne », proposé par son fondateur, Claude Martin qui, depuis 1977, accompagne notre revue de recherche, nous paraissait symbolique de l’esprit que nous entendions donner à ce numéro. Il l’introduit donc. « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun ; en s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant » est l’ambitieux programme, l’utopique programme que le Contrat social assigne, c’est celui à n’en pas douter des coopérations !

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  1. Julien Granata et Pierre Marquès (2014), Coopétition : s’allier à ses concurrents pour gagner, Pearson, 215 pages.
  2. Adam M. Brandenburger and Barry J. Nalebuff (1996), Co-opetition by, Currency/Doubleday, 290 pages.
  3. http://www.merkapt.com/entrepreneuriat/business_model/la-coopetitioncomme-strategie-dinnovation-de-sa-concurrence-4800.
  4. Romaric Servajean-Hilst, et Frédéric Le Roy, Alstom : la « coopétition », une alternative à la vente. Il faut arrêter l’hémorragie des savoir-faire français, Le Monde Editions, 20/06/2014.
  5. Courrier des lecteurs du Monde, en 1999 cité dans http://www.lemonde.fr/technologies/article/2006/08/04/louis-pouzin-l-homme-qui-n-a-pas-invente-internet_801052_651865.html#pf78Hgu3W14exuTv.99
  6. Richard D Lewis. (1996), When Cultures Collide : Managing Successfully Across Cultures; published by Nicholas Brealey, London, 2nd edition (2001).
  7. http://www.lemonde.fr/technologies/article/2006/08/04/louis-pouzin-l-homme-qui-n-a-pas-invente-internet_801052_651865.html
  8. http://www.silicon.fr/open-root-louis-pouzin-internet-gouvernance-79985html#IJFHoIdmcdy51xuT.99
  9. Association française pour le nommage Internet en coopération.
  10. http://www.journaldunet.com/ebusiness/le-net/le-nombre-d-internautesdans-le-monde-en-2015-1114.shtml
  11. Mathieu Weill (Afnic) : « Nous restons préoccupés par les dysfonctionnements de l’Icann », propos recueillis par Pascal Samama, 01net, 31 octobre 2014. http://www.01net.com/editorial/630234/mathieu-weill-afnic-nous-restonspreoccupes-par-les-dysfonctionnments-de-licann
  12. Le prix Queen Elizabeth for Engineering, en 2013 récompense cinq ingénieurs, créateurs d’Internet et du Web pour leur innovation qui a révolutionné la manière de communiquer et permis le développement de nouvelles industries. Ce sont : Louis Pouzin, Robert Kahn, Vinton Cerf, Tim Berners-Lee et Marc Andreesen.
  13. Jean-Claude Thoenig : Décider, gérer, réformer. Les voies de la gouvernance. Revue Sciences humaines, n° 44 (hors série), mars-avril-mai 2004.
  14. http://www.01net.com/editorial/589033/le-francais-louis-pouzin-recompense-par-le-prix-queen-elizabeth-for-engineering
  15. Prononcé par Marion Guillou, Polytechnicienne, Ingénieur Général des Ponts, eaux et Forêts et docteur en Sciences de l’aliment, Présidente d’Agreenium, établissement Public de Coopération pour l’enseignement et la recherche, en agriculture, alimentation et environnement, ancienne présidente de l’Inra, lors du 40e anniversaire de la FNPS, Paris, 25 novembre 2014.
  16. Michel Berry, (2003), Classement des revues : le CNRS va-t-il perdre son âme ? Lettre ouverte au CNRS.
  17. Laboratoire en Innovation, Technologie, Economie et Management, créé en juillet 2013.
  18. Prononcé par Thierry Jeantet, directeur Général d’Euresa (Groupement européen d’Intérêt économique rassemblant 14 mutuelles et coopératives d’assurance européennes rassemblant 23 millions de sociétaires). Il est Président de l’association des rencontres du Mont-Blanc-Forum International des dirigeants de l’économie Sociale depuis octobre 2005, lors du 40e anniversaire de la FNPS, Paris, 25 novembre 2014.

n°271 Esprit d’entrepreneurs

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Editorial : « Comment peut-on être entrepreneur ? »

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe Naszalyi

Comme Rica, le Persan, l’entrepreneur est l’objet de toutes les attentions, de toutes les curiosités, de tous les intérêts lors de ces grands «raouts» qui se tiennent régulièrement ou les hommes politiques s’affichent volontiers auprès de «patrons» sans doute, mais qui ne sont pas tous, loin de là des entrepreneurs pour professer des amours souvent éphémères ou contre nature. Tout comme Rica encore, l’entrepreneur entre « tout à coup dans un néant affreux »(1), lorsqu’il se présente avec les habits et les soucis du quotidien de l’entreprise, dont les réalités apparaissent si rudes et si inconnues aux hauts fonctionnaires, préposés à l’économie et si grossières ou si ennuyeuses à ces politiciens que les faits dérangent toujours !

Et pourtant quelle part de rêve, d’optimisme et de volonté est la marque de celui ou des ceux qui entreprennent.

Commencer l’année du cinquantenaire de la revue est choix délibéré de notre rédactrice en chef, Aude d’Andria qui a composé ce premier numéro de 2015.

En effet, Direction et gestion des entreprises, premier titre de La Revue des Sciences de Gestion a été créée en avril 1965, par Roger Labourier alors responsable de l’Institut de Contrôle de Gestion (ICG). Véritable entrepreneur, il s’appuyait sur un groupe pionnier d’universitaires, à l’origine de la création en France des études de gestion : Pierre Lassègue, premier directeur de l’Institut d’administration des entreprises de Paris, Georges Vedel et Pierre Tabatoni (Paris IX Dauphine), aujourd’hui tous deux disparus, qui ont été membres de l’Académie des sciences morales et politiques. Cette revue voulait (déjà) être ouverte à la recherche originale.

Il posait alors la bonne question : « A quelles préoccupations devrait répondre une revue consacrée à la Direction et à la Gestion des entreprises, pour servir d’outil de travail aux Cadres supérieurs ? »

Il poursuivait sa démonstration ainsi : « Ceux auxquels nous avons posé cette question ont exprimé un triple besoin :
– se tenir informés de l’ensemble des problèmes de l’entreprise ;
– mieux connaître les possibilités offertes par les diverses méthodes permettant de résoudre ces problèmes ;
– faire périodiquement le point de l’évolution de ces méthodes et des progrès réalisés dans leur application.

Direction et gestion, devenue en 1997 La RSG, continue à répondre à ce triple besoin.

« Quelles que soient ses fonctions, un Cadre de Direction, a fortiori un chef d’entreprise, doit être en mesure aujourd’hui de saisir dans leur interdépendance les problèmes soulevés par la conduite des Affaires.

S’il n’a de ces problèmes qu’une vue partielle ; limitée a son champ de responsabilité, il ne peut jouer pleinement son rôle car pour être efficace, l’action doit être solidaire, intégrée et coordonnée dans un plan d’ensemble.

Enfin, pour avoir une vue complète de l’activité de l’entreprise, chaque responsable sable doit pouvoir la situer dans le contexte où elle s’exerce. Il lui faut de plus en plus étendre son horizon au-delà des frontières du secteur d’activité qui lui est familier.

Donner cette vision globale de l’entreprise constitue notre premier objectif.

Avec l’apport des diverses disciplines scientifiques, et des techniques nouvelles qui en sont résulté, ces méthodes de gestion tendent à se multiplier en se spécialisant. Ce faisant, elles deviennent plus hermétiques et plus disparates.

Il est de plus en plus difficile de les relier entre elles, d’en délimiter les champs d’application, d’en apprécier les possibilités d’utilisation.

Or, tout Cadre de Direction doit être en mesure, de situer dans une perspective globale, non seulement les problèmes de l’entreprise, mais également, les méthodes permettant de les résoudre.

C’est pourquoi, il nous a paru nécessaire, à cote des revues spécialisées consacrées à ces différentes méthodes, d’offrir à l’ensemble des Cadres de Direction une publication qui en fasse une synthèse, utile également pour le spécialiste.

Tel est notre deuxième objectif.

Enfin, les méthodes de Direction et de Gestion évoluent rapidement. Parmi les innovations dont elles font l’objet,
– les unes, d’ordre théorique, n’ont dans l’immédiat, que des applications limitées. Il est bon cependant d’en connaître les principes, quand ce ne serait que pour se préparer à les mettre en pratique ;
– les autres ont déjà fait leur preuve et sont susceptibles de recevoir de larges applications. Mais présentées dans un langage souvent ésotérique, elles sont encore peu connues.

Tous ceux dont le rôle est de faire évoluer les entreprises dans le sens du progrès, doivent pouvoir se tenir au courant des perfectionnements ainsi apportés aux méthodes de direction et de gestion.

Présenter ces perfectionnements en les illustrant par des exemples concrets, voici notre troisième objectif.

Direction et gestion n’est donc pas une revue de plus, elle est tout simplement comme le voulait son créateur, La revue, c’est-à-dire « un instrument de travail efficace».

Cela passe notamment par des collaborations avec des partenaires de recherche : Laboratoires, Ecoles, Universités, mais et dont nous produirons les travaux suite à des colloques notamment, tout au cours de l’année 2015. Des rédacteurs en chef invités présenteront sous leur responsabilité, des cahiers thématiques.

Comme en 1965, contre vents et marées, contre les modes et les capitulations intellectuelles, nous sommes toujours partie prenante sur le plan académique, de la réflexion sur les moyens d’exprimer et de faire comprendre, la multi culturalité du management.

Et parce que former est une des belles tâches où l’entrepreneur peut s’associer au professeur, nous donnons la parole à la nouvelle présidente du Mouvement des Entreprises de la Région capitale, pour développer l’initiative sur l’apprentissage… (page 3).

Académique n’a jamais voulu dire pour nous, comme pour les fondateurs, des travaux hors-sol, une gestion en chambre…

Cela dérange, mais nous ne nous différencions pas en cela des revues américaines qu’admirent tant nos modernes Trissotins, sans en comprendre la philosophie.

L’entreprise, cette réalité multiforme, aux statuts très variables, de « l’entreprenant », cet entrepreneur individuel dans la législation togolaise à la pieuvre la plus multinationale, en passant par l’association, la PME ou la société d’économie mixte, pour ne pas citer tous les modèles, ne se résume pas à la société par actions, et nécessite que l’on prenne le temps d’écouter ceux qui la font. En premier lieu, comme dans ce numéro, les entrepreneurs : Entrepreneuriat et intrapreneuriat, analyse grâce à cinq approches différentes les motivations de l’entrepreneur. Son environnement notamment les difficultés qu’il peut rencontrer dans le domaine de la finance, avec les banquiers, qu’il faudra bien un jour faire revenir à leur vocation première après tant de dévoiements, ou simplement avec l’Administration. Quatre études solides traitent des parties prenantes extérieures. Et parce ce le mot d’entreprise et la vaste acception qu’il prend dans le domaine des actions humaines, empruntons à Corneille notre envoi… est-il si loin de nos préoccupations depuis 1965 !

« Jamais contre un tyran entreprise conçue
Ne permit d’espérer une si belle issue. »(2)

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  1. Lettres persanes : Comment peut-on être Persan ? (Lettre 30) – Montesquieu, 1721.
  2. Cinna, acte I scène 3.

n°267-268 La finance dans tous ses états !

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Editorial : « Du fer à la finance »

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe NaszalyiTel est le titre d’un film documentaire[1] qui retrace la lente évolution de la dynastie des Wendel, rattrapés à partir de 2008, par les effets judiciaires, fiscaux et entrepreneuriaux des choix financiers faits par son célèbre représentant d’alors, Ernest-Antoine Seillière ! « Un parcours qui épouse l’évolution du capitalisme français des quarante dernières… » en conclut le journal Le Monde[2]. Il est vrai que le vibrionnant baron, aidé en cela par un ancien des jeunesses communistes d’HEC, qui lui aussi avait été converti à la finance, Denis Kessler, a rebaptisé le CNPF de la Libération en « Mouvement des entreprises de France » (MEDEF), avant de présider aux destinées du patronat européen[3], et de « moderniser » et américaniser celui-ci, en « BusinessEurope » en 2007.

Loin d’être anecdotique, cette volonté de « re-baptiser », s’inscrit dans une perspective quasi religieuse de faire école pour « se démarquer d’un terme qui renvoie davantage au propriétaire d’une entreprise familiale qu’à la figure moderne du manager »[4]. Curieux, mais pas le moindre des paradoxes pour l’héritier d’une maison créée en 1704 et dont le successeur porte le nom de l’entreprise éponyme, François de Wendel.

Ce passage obligé à la finance est un élément majeur pour les entreprises en cette période qui n’en finit pas de s’achever de crise en crise, du moins pour un observateur qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Ce passage obligé, depuis la fin des années 1970, qui découle de l’esprit du « Compromis de Washington » de 1992[5] conduit à faire de la possession du capital un droit absolu. Le gouvernement des entreprises, n’est alors que « le simple usage du droit de propriété » dans cette « idéologie actionnariale »[6] qu’on a imposée. « Les systèmes de reporting, de contrôle de gestion et de normes ont abstrait de plus en plus la réalité matérielle de l’activité humaine dans les entreprises pour ne repérer que sa participation à la création de valeur en termes de profits financiers.[7]»

La finance, c’est bien sûr, dans l’imaginaire collectif, comme dans la réalité des chiffres, les dividendes que l’on distribue. « Les investisseurs mondiaux ont vu leurs dividendes progresser au cours du deuxième trimestre (2014) de 11,7 % par rapport à l’année dernière pour atteindre un nouveau record de 426,8 milliards de dollars US, soit une progression de 44,6 milliards de dollars US », constate Henderson Global Investors[8]. « La France », poursuit le même analyste, pour l’année 2014, « est le pays qui a réalisé la meilleure performance et est également le plus important payeur de dividendes en Europe (hors Royaume-Uni), en hausse de 30,3 % pour atteindre 40,7 milliards de dollars US… Le secteur financier s’est distingué, celui-ci commençant d’effectuer un retour à la normale. Le Crédit Agricole a rétabli ses versements (1,2 milliard de dollars US), Société Générale a réalisé une forte hausse et BNP Paribas a continué ses versements de dividendes malgré la forte amende imposée par les régulateurs américains. AXA fut le plus important payeur en France (2,7 milliards de dollars US). La société de télécommunications Orange a également rétabli son niveau de versement de dividendes après le versement réalisé l’année dernière. »

Cette distribution qui dure depuis plus de 30 ans, n’est pas sans poser plusieurs problèmes de fond que sont une hausse préjudiciable des inégalités et un recul de l’investissement.

– Le blocage de la part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises a conduit, via la distribution des dividendes et de très hauts salaires, à un creusement[9] de l’inégalité des revenus. Celle-ci s’est aggravée dans la plupart des pays comme le constate le Bulletin du FMI de mars 2014[10] qui précise que « des inégalités excessives risquent de peser sur la croissance, par exemple en réduisant l’accès à la santé et à l’éducation, en provoquant de l’instabilité politique et économique qui réduit l’investissement et en mettant à mal le consensus social requis pour faire face à des chocs de grande envergure. » L’analyse est claire pour Jonathan D. Ostry et Andrew Berg, experts au Fonds monétaire[11], puisque « de récentes études montrent comment les inégalités ont intensifié le cycle d’endettement et de financement, devenant la source de la crise, ou comment des facteurs d’économie politique, en particulier l’influence des riches, ont permis aux excès financiers de s’accumuler avant la crise. ». Le graphique ci-dessous, emprunté à Michel Husson, illustre bien que depuis le triomphe de la pensée friedmanienne des « shareholders » et de ses différents avatars ou excroissances, l’on a favorisé un système qui accentue la prégnance des revenus financiers. Ce ne sont pas des crises, comme nous l’avons plusieurs fois écrit, c’est un échec ! Au contraire, c’est la redistribution budgétaire qui va de pair en moyenne avec une croissance plus élevée, parce qu’elle contribue à réduire les inégalités, reprend encore une autre étude due à Sanjeev Gupta et Michael Keen, toujours au nom du FMI[12].

salaire dividendes 1950 2009

Cette inégalité croissante, cette « source du mal social », selon Fréderic Le Play, n’est donc pas seulement moralement condamnable, ce qui n’entrerait pas forcément dans une analyse scientifique, mais est aussi une absurdité qui explique perte de confiance et inefficacité actuelles. « Les 85 personnes les plus riches du monde, qui tiendraient dans un bus à étages londonien, contrôlent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la population mondiale, soit 3,5 milliards de personnes » a déclaré pour le dénoncer Christine Lagarde, à Londres, le 27 mai dernier.[13]

– L’effet le plus visible de cette concentration excessive est ensuite que la richesse accumulée n’inspire ni la prise de risque, favorable à toute croissance et à toute innovation, ni la nécessité d’investir. C’est le goût du court terme qui l’emporte toujours dans les arbitrages d’un système qui donne le pouvoir aux détenteurs de capitaux contre les « managers » que la théorie de l’agence veut assimiler aux premiers et pas aux salariés, devenus coût et non plus ressource. Les arbitrages aberrants, faits par Bercy, lors des discussions de la loi dite Hamon qui prévoyait un droit des salariés à la reprise de leur entreprise en cas de vente de celle-ci, illustrent cette vision d’une économie de la rente contre celle de l’entreprise.

profits en dividendes
(Source : Christian Chavagneux, 10 mars 2014)[14]

Pire qu’un conservatisme politique louis-philippard favorisant l’une des formes du capital, c’est une erreur économique qui obère durablement l’avenir des entreprises. « Le problème majeur de l’expansion du capitalisme moderne n’est pas celui de l’origine du capital, c’est celui du développement de l’esprit du capitalisme[15] », ici dans son acception la plus étroite et la plus obsolète, celle qui ne considère que le revenu dédié à la propriété qu’incarnent jusqu’à la caricature, les suiveurs de ces « neocons » qui nichent depuis un trop long moment à Bercy et à Bruxelles.

Il est frappant en effet, que la vision qu’on véhicule en France sur l’entreprise ne le soit que par des diplômés de certaines grandes Ecoles où la gestion n’est pas enseignée ou si peu et si mal ou par des « économistes » qui ne s’y connaissent pas plus ! C’est une malédiction française que ce goût d’entreprendre soit incarné tant autour des gouvernants que sur les ondes de la radio et de la télévision voire de la presse écrite par des économistes qui émargent dans la plupart des cas, aux meilleures sources de la finance, mais bien loin de l’entreprise. Nous n’aurons pas la cruauté de citer ces thuriféraires de la libre entreprise qui prônent pour les autres, les efforts salariaux qu’ils ne font pas, fustigent les égoïsmes des chômeurs tandis que leur statut de fonctionnaire les épargne, envisagent les innovations qu’il convient de fonder sur la recherche, eux qui ressassent à l’infini les mêmes idées recuites dans des ouvrages qui doivent plus à leurs nègres qu’à une pensée originale. Ils n’ont à peu près rien vu venir de ce qui s’est déroulé depuis 30 ans. Jadis, les souverains écoutaient les astrologues. Nos Nostradamus modernes, avec leurs « modèles mathématiques », parfois leur numérologie, n’ont guère à leur envier leurs prédictions sentencieuses et absconses. Ils empruntent aux pronostiqueurs de courses de chevaux autant qu’aux bonimenteurs de bazar. Comme tout sophiste, ils ne fondent leur raisonnement que sur des modèles indéfiniment faux, comme la célèbre courbe de Laffer[16], puisque déconnectés de la réalité humaine. Les moins honnêtes les manipulent même pour appuyer le courant dominant et s’y fondre. Quant à leurs solutions, le brio de leurs résultats se lit en nombre de chômeurs, de faillites ou d’endettement quand il n’est pas tout simplement un risque de déflation et un taux de croissance négatif. Leur dernière imposture qui tend à convaincre les moins intelligents, est, sans nul doute de penser que toute croissance est désormais impossible et qu’on ne reverra jamais ce que l’on a vécu. C’est une idée toujours étrange pour qui scrute les faits au-delà de sa propre myopie que d’entendre régulièrement ceux qui n’ont rien à dire, pronostiquer un monde nouveau. A part, les dangereuses idéologies totalitaires, toujours propres à faire accroire à l’arrivée d’un « homme nouveau », le propre des incultes est de penser que le monde commence avec eux. Quelle immodestie ou quelle pauvreté d’esprit que de réduire l’avenir à sa propre petitesse.

Quelle raison pourrait bien empêcher les femmes et les hommes à venir de trouver des voies nouvelles de développement et de croissance ?

Quelle force pourrait empêcher les femmes et hommes d’entreprise au sens premier de ce terme, de créer, inventer, innover… ?

Écouter les gestionnaires, serait enfin, peut être une solution, en tout cas innovante, pour refonder un système qui fonctionne si mal : Les gestionnaires, c’est-à-dire, ceux qui connaissent assez les entreprises pour les faire fonctionner, en déceler les forces et les faiblesses, en prévoir ou en imaginer les évolutions. Un premier pas semble se réaliser avec la présence d’un « représentant spécial des entreprises auprès du Premier ministre »[17] qui est un véritable industriel. Ce ne peut être qu’un début car les entreprises sont diverses, leurs impératifs sont différents et surtout, elles ont besoin aussi de réflexion et de recul sur leur fonctionnement. Et nous savons que les « pratiques managériales ne font qu’un usage très limité des connaissances accumulées par la recherche en management[18] » ?

La véritable innovation sera certainement de vivifier, de renforcer ou simplement de créer les passerelles entre la recherche publiée et les pratiques entrepreneuriales. Il ne peut y avoir de solutions que par ce travail commun. Notre revue, il y a bientôt 50 ans, s’est assigné cette tâche. Elle entend notamment l’illustrer, le 26 mars 2015 lors d’un colloque consacré à la publication francophone du management. « La Presse professionnelle », comme le rappelle Axel Kahn « a une 1re vertu totalement essentielle qui est de structurer, de consolider, de créer une discipline. Il n’y a pas de discipline sans lieu où puisse s’exprimer cette discipline[19] ». Les sciences de gestion sont une discipline qu’il convient de prendre enfin en considération en France si l’on veut valoriser l’entreprise.

Il est vrai que les sciences de gestion, sciences encore jeune au regard de l’histoire de l’Université, ont parfois besoin de balayer devant leur porte. Quelques uns de ses représentants, parvenus à des rangs professoraux de manière curieuse, vue leur absence de publications et de recherche, parfois aussi par leurs façons de faire et leur vocabulaire de maquignons, épris de lucre, déconsidèrent un ensemble de chercheurs et d’enseignants-chercheurs d’une très grande qualité.

Et pourtant, il faut écouter les gestionnaires parce que la modélisation que la micro-économie présente, n’est pas la solution.

Et pourtant, il faut écouter les gestionnaires parce que l’importation sans réflexion de systèmes, souvent nés Outre-Atlantique, est un échec.

Il faut que les gouvernants comprennent que les « gestionnaires » ont un message à délivrer, des exemples à développer, des pistes à faire émerger pour que l’entreprise puisse être cette réalité innovante et créatrice de richesses qu’ils appellent de leurs vœux, mais sans écouter ceux qui savent réellement de quoi ils parlent ! La suppression du Commissariat général au plan fut à cet égard, l’une des nombreuses erreurs du Gouvernement de l’époque. A quand un Conseil du management et des entreprises plutôt que le conseil d’Analyse économique dont on attend depuis sa création, qu’il apporte enfin une idée utile !

Qu’on ne s’y méprenne pas ! Il ne s’agit pas de penser que la recherche est immédiatement opérationnelle. C’est une illusion que les petits esprits essaient d’accréditer, souvent pour discréditer la recherche qu’ils qualifient de fondamentale. Du décryptage du génome humain au lit du patient, il est évident pour tous, que des étapes sont indispensables…

De la même manière, on ne fait pas d’un article de gestion, un mode d’emploi pour je-ne-sais-quelle manipulation ! L’analyse et la réflexion nécessitent des étapes avant leur entrée en fonction. En revanche, l’on ne peut attendre d’un chef d’entreprise, des innovations si son esprit est sans cesse ramené au quotidien. « Dans la communauté des scientifiques, l’information est un élément constitutif du métier. D’ailleurs, une découverte est jugée par ce qui a été publié. C’est comme un brevet. C’est donc un moteur, un outil constitutif de la pensée.

Dans la recherche finalisée, nous sommes là pour transmettre et sans presse, nous vivrions sur une planète isolée » l’affirme Marion Guillou[20]. Le temps de lecture d’un article est un élément de cette vivification de l’esprit d’entreprise qui éviterait à nos entrepreneurs d’être si souvent distancés. On prétend que les industriels allemands lisent un tiers de temps plus que les cadres français. Est-ce si étranger au fait que leur économie se porte mieux ?

Notre revue a été créée en 1965, pour être une revue de gestion pour des cadres d’entreprise dont le triple objectif était de :
– se tenir informés de l’ensemble des problèmes de l’entreprise ;
– mieux connaître les possibilités offertes par les diverses méthodes permet- tant de résoudre ces problèmes ;
– faire périodiquement le point de l’évolution de ces méthodes et des progrès réalisés dans leur application.

Les cadres que formaient alors l’IFG, lisaient. Les entreprises innovaient et nous connaissions la croissance. Que dire aujourd’hui ?

Ce serait prétentieux que de croire que de la simple lecture de notre revue puisse sourdre la croissance, mais il n’est pas illusoire de penser que la formation, et particulièrement celle qui a lieu tout au long de la vie, est l’une des clés de la réussite des entreprises. La lecture de la presse professionnelle, celle qui informe et qui forme, est un élément constitutif de cette formation. Car comme insiste Thierry Marx, à la fois Chef étoilé et chef d’entreprise, elle « est une presse où l’on peut débattre, analyser, se tromper aussi, sans tomber sous les foudres de la critique et avancer ensemble. Avoir raison tout seul, je ne suis pas sûr que cela soit très productif, mais avoir raison ensemble, c’est encourageant. L’idée même que la presse professionnelle soit un cerveau collectif est intéressante. Et quand je parle de presse “amie”, je ne veux pas dire béni-oui-oui. Mais une presse qui accompagne, qui est un relais, qui diffuse de la connaissance dans toutes les strates de l’entreprise, c’est une « alliée »[21].

À côté de ces témoignages de véritables chefs d’entreprise, il est plaisant de rappeler pour mémoire que c’est ce même gouvernement qui abolissait en 2005, le Commissariat au Plan qui supprima la possibilité d’inclure le montant des abonnements à la presse professionnelle dans le budget de la formation continue. Décidément c’est bien une vision erronée des réalités entrepreneuriales que « ces gens-là » véhiculent et qu’il faut changer

Ce numéro double placé sous le vocable de la « finance dans tous ses états », permet en trois forts dossiers d’illustrer en quelque sorte « la règle des 3 C (capital social, capital économique et capital informationnel) »[22] en posant deux questions de fond :
– Éthique et finances : la difficile cohabitation ?
– Information ou communication financière ?

avant de présenter quelques « différentes formes de capitalisation financière ».

Le sujet n’est pas épuisé loin de là, mais il ouvre des voies de réflexion et d’action d’une finance au service d’un projet commun qu’est l’entreprise.

Après Christine Lagarde, nous faisons nôtre cette formule de Winston Churchill : « Je préférerais que la finance soit moins fière et l’industrie plus prospère[23] », en quelque sorte un retour « de la finance au fer » !

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[1]. « Du fer à la finance, l’empire Wendel », (2014), documentaire de Patrick Benquet, production de La Compagnie des Phares et Balises avec la participation de France Télévisions.

[2]. Ernest-Antoine Seillière : la retraite à 75 ans, 23 mars 2013, http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/03/26/ernest-antoine-seilliere-la-retraite-a-75-ans_3148076_3234.html#7tPZayv2z7df0BHR.99.

[3]. Président de l’Union des confédérations des industries et des employeurs d’Europe (UNICE) de 2005 à 2009.

[4]. Sylvain Laurens et Louis Weber, (2009), Entretien avec Michel Offerlé : “Un patronat entre unité et divisions. Une cartographie de la représentation patronale en France”, Savoir/Agir, n°10, décembre 2009, pp. 73-84.

[5]. Texte signé le 20 novembre 1992 entre les États-Unis et la CEE, dans le cadre des accords du GATT et souvent « traid not aid ».

[6]. Jean-Philippe Robé (2009), « À qui appartiennent les entreprises ? », Le débat, mai-août, n° 155, page 33.

[7]. Pierre-Yves Gomez, http://www.atlantico.fr/decryptage/tous-pression-comment-entreprises-ont-tue-valeur-ajoutee-salaries-grands-coups-management-intrusif-ecologie-humaine-pierre-yves-1873643.html#GYBGtdCD1XIUQxud.99.

[8]. Henderson Global Dividend Index (HGDI), 3e édition, aout 2014, http://www.reporterre.net/IMG/pdf/entreprises-forte_hausse_des_dividences_actions-henderson-aout_2014.pdf.

[9]. Michel Husson (2010) Compression salariale et inégalités de revenus, http://hussonet.free.fr/solineg.pdf

[10]. http://www.imf.org/external/French/pubs/ft/survey/so/2014/POL031314AF.htm, 13 mars 2014.

[11]. http://www.imf.org/external/french/np/blog/2014/022614f.htm, février 2014.

[12]. http://www.imf.org/external/french/np/blog/2014/031914f.htm.

[13]. http://www.france24.com/fr/20140527-capitalisme-crise-inegalites-finance-lagarde-prince-charles-bill-clinton-conference-londres.

[14]. http://alternatives-economiques.fr/blogs/chavagneux/2014/03/10/les-distributions-de-dividendes-plombent-l%E2%80%99investissement-des-entreprises.

[15]. Max Weber (1964), L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1906), traduction par J. Chavy, Plon, 1964.

[16]. Hubert Huertas, (2013) Extraordinaire : l’austérité est une erreur mathématique !, 9 janvier 2013, http://www.franceculture.fr/emission-le-billet-politique-d-hubert-huertas-extraordinaire-l-austerite-est-une-erreur-mathematique.

[17]. Gérard Huot, industriel et ancien président de la CCI de l’Essonne occupe ce poste.

[18]. Présentation de l’édition française par Hervé Laroche de « Hard Facts, dangerous half-truths & total nonsense », Jeffrey Pfeffer et Robert Sutton, Harvard Business School Press, 2006, traduction de l’américain par Sabine Rolland, Éditions Vuibert, Paris 2007, 265 pages.

[19]. Axel Kahn, Directeur de recherche à l’INSERM et ancien directeur de l’Institut Cochin, il a été également le président de l’université Paris Descartes (2007-2011), lors du 40e anniversaire de la FNPS.

[20]. Marion Guillou, préside aujourd’hui Agreenium, l’institut français de coopération en Agro-Sciences. Elle a été présidente directrice générale de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) de 2004 à 2012. Elle a présidé le conseil d’administration de l’École polytechnique de 2008 à 2013. Lors du 40e anniversaire de la FNPS.

[21]. Lors du 40e anniversaire de la FNPS, 25 novembre 2014.

[22]. Michel Offerlé (2009) Sociologie des organisations patronales. Repères, La Découverte, Paris, 124 pages, page 101.

[23]. Cité par Christine Lagarde « Inclusion économique et intégrité financière — Allocution lors de la conférence sur le capitalisme inclusif », Londres 27 mai 2014. https://www.imf.org/external/french/np/speeches/2014/052714f.htm

n°272 Transfer ou transfert

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Transfer ou transfert

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe Naszalyi

« Porter au-delà » tel est le sens de la racine latine de ce mot anglais dont la version française est très souvent utilisée, dans son acception freudienne. Là, n’est pourtant pas notre propos. Ce deuxième numéro de notre 50e année, ne s’inscrit pas dans « le déplacement d’une conduite émotionnelle par rapport à un objet infantile, à un autre objet ou à une autre personne[1] ».

Il se veut tout entier ouvert aux technologies et à leur transfert dans l’entreprise ou aux organisations.

« La valorisation de la recherche publique et le transfert de technologies représentent plus que jamais des enjeux stratégiques pour notre pays. Alors que la compétitivité hors coûts est le seul levier porteur de croissance pour nos industries, la capacité de la recherche publique à constituer une source d’innovations pour les entreprises est une condition essentielle à leur succès » comme souligne Nicolas Carboni, Président de Connectus-Alsace et nouveau Président du Réseau CURIE[2], association qui, fort de ses 170 membres, fédère depuis près de 25 ans, les professionnels de la valorisation, du transfert de technologie et de l’innovation issue de la recherche publique[3].

Une publication comme la nôtre s’inscrit, depuis 50 ans, dans cette logique car elle est déjà vectrice du transfert de connaissances. Comme le rappelle, la présidente d’Agreenium[4], Marion Guillou[5], « il faut lire pour savoir où en sont les autres, et soi-même diffuser ses propres innovations. »

Déjà en 1965, le grand spécialiste du marketing, Roger Grémillard écrivait qu’ « un cadre à hautes responsabilités ou un chef d’entreprise vaut autant parce qu’il sait que par tout ce qu’il accepte d’apprendre ».

On est souvent bien loin du compte dans nombre d’entreprises ou d’organisations, où les responsables, pressés par l’immédiateté ou le court-terme sont peu enclins à une réflexion, parfois un peu complexe, mais à bien des égards, salvatrice. Tout recul sur ses pratiques est ouverture et à terme innovation !

C’est sans doute pour ne pas rester dans une approche trop théorique qui parfois rebute, à tort, le praticien que nous avons développé un sommaire qui se veut résolument ancré dans le transfert immédiat de technologies éprouvées et à bien des aspects novatrices et parfois innovantes :

  • Internet et les nouvelles pratiques de gestion,
  • De la théorie à la pratique,
  • Marketing du consommateur,

sont les trois dossiers de ce numéro.

Ils collent parfaitement à cette définition que donne l’Association of University Technology Managers (AUTM), d’un « transfert de découvertes scientifiques par un organisme à un autre, à des fins de développement et de commercialisation≫.

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  1. Daniel Lagache, L’Unité de la psychologie, Quadrige Presses universitaires de France, 1949 p. 33.
  2. 23 juin 2014.
  3. http://www.curie.asso.fr/-Qui-sommes-nous-.html
  4. Établissement Public de Coopération pour l’enseignement et la recherche en agriculture, alimentation et environnement.
  5. 40e anniversaire, de la FNPS, Paris, 24 novembre 2014.

n°275-276 Stratégies et innovations

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Stratégies et innovations

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

C’est un titre à la fois simple et programmatique qui clôture l’année du cinquantenaire de la revue. Il est à la fois le titre du cahier central tout entier consacré à la « relation client » et l’annonce du numéro qui ouvrira 2016 pour publier les travaux du colloque que nous avons organisé le 26 mars 2015, pour célébrer le cinquantenaire de notre revue.

N’anticipons pas sur cette publication, mais rappelons-nous que l’innovation dans tous les domaines qui intéressent La RSG, est bien l’objet d’une stratégie réfléchie, voulue et mise en pratique.

Ce numéro n’épuise donc pas tous les programmes que nous avons mis en chantier, supportes (au sens de leur apporter notre soutien), diriges ou encourages.

Je l’ai dit, au cours des parutions de 2015, notre petite équipe de « permanents », s’était assignée une tâche que nos procédures de qualité et de contrôle, que nos exigences de forme et de fond, que l’engagement volontaire de tous, rendaient difficiles à réaliser dans les 365 jours de 2015 !

Tant pis pour ceux qui ronchonnent, véritables victimes, parfois involontaires, de ce système fou qui oblige en permanence à remplir toujours très vite, des dossiers qu’une administration plus bureaucratique et tatillonne que jamais, regardera, si elle les regarde, dans des délais toujours plus longs.

Festina lente, ai-je appris jadis, avant qu’une marque suisse ne s’inspire de cet adage. Se hâter lentement, non pas, par indélicatesse ou paresse, non pas par égoïsme ou mépris, mais bien, parce que, sans nous élever au rang de l’Art poétique, nous pensons comme Nicolas Boileau que le travail de publication ne peut se faire qu’avec la réflexion et la vérification qu’il sied à une revue internationale comme la nôtre, de maintenir pour le bien de ses lecteurs et donc de ses auteurs :

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Polissez-le sans cesse et le repolissez[1].

Nous avons tous appris ces vers, et propulsés que nous sommes, dans une société de l’immédiateté, nous devons en permanence lutter pour nous ressouvenir de mettre en application cette vérité que, dit-on, l’empereur Auguste lui-même, avait fait sienne : σπεῦδε βραδέως et qui est la devise de l’université de Salamanque !

Ces références antiques ne sont peut-être plus du goût de nos modernes « Trissotins » !

En cette année de la Miséricorde, vertu fondamentale du vivre ensemble, et de ce fait si martyrisée, vilipendée et méprisée, à l’heure de la compétition effrénée et en ces temps ou des populations les plus diverses, comme les Érinyes, crient vengeance a tout propos, au nom d’un psychanalytique deuil à faire !, nous prônons avec humour, qu’on leur pardonne leur ignorance !

Elles demeurent en effet, pour nous, gage d’excellence, puisque ce mot au moins, a l’heur de leur plaire.

Nous n’entrerons pas ici, dans une réflexion sur ce qu’il faut entendre par ce concept, mis à toutes les sauces dans les différents challenges que les politiques (français) qui, parce qu’ils n’y ont pratiquement jamais étudié, ont asservi les universités dont ils se méfient tant.

Pour disqualifier toute recherche féconde, infantiliser les chercheurs en les plaçant en permanence dans une compétition stérile et favoriser cette caste de pseudo gestionnaires, déjà développée dans les hôpitaux et l’enseignement secondaire, ils ont inventé cette nouvelle « excellence » !

A l’école primaire, lors des Trente glorieuses, elle était simplement un prix que l’on me remettait sous forme d’un livre, chaque année !

Le goût de la revanche sur ceux qui enseignent ou cherchent, a conduit cette caste administrative qui a jeté aux orties même les apparences des missions  fondamentales du service public, a en inventer une nouvelle. Cette « nouvelle » excellence-la, se place résolument sous les fourches caudines des calculs les plus minimalistes et les moins ambitieux pour s’inféoder en « collaboration » avec le système économique dont le seul souvenir du mot résume la finalité. C’est un mélange de la réalité d’ « Au bon beurre[2] » dans laquelle Marcel Déat et dans une moindre mesure, Jacques Doriot, auraient introduit leurs lumineuses idéologies pour inspirer leurs (pas si) lointains successeurs.

« Propos amers » diront certains, « excessifs » pour d’autres, voire « injustes », peut-être, sans doute aussi, mais qui par leur outrance même, rappellent que la caricature est toujours empreinte d’une vérité profonde qui, à défaut de faire agir, pourrait au moins faire sortir de leur torpeur, tous ceux, trop nombreux, qui sont gagnés par le découragement devant cette machine bureaucratique que même Weber n’aurait pas envisagée si totalitaire !

L’on s’éloigne, mais si peu en fait, de ce qu’une revue de gestion, académique au sens français du terme, doit présenter. L’iconoclasme dans le domaine de la pensée n’est pas une finalité, mais il nous semble un passage obligé, pour rendre fertile toute contribution élaborée : « Se situant selon les cas, sur des thématiques émergentes pour lesquelles les champs institutionnels n’étaient pas encore constitués, à la frontière de plusieurs disciplines, ou faisant entendre des voies dissidentes par rapport aux théories bien établies, La RSG a su accueillir des recherches par essence novatrice, et par la même occasion, des (jeunes) chercheurs qui y ont, pour la plupart, poursuivi une trajectoire de recherche féconde. » Ces mots empruntés à Aude d’Andria, par anticipation, – privilège de celui qui lit tout par avance -, a son remarquable éditorial à venir, du numéro du cinquantenaire[3], illustrent notre constance.

Entrepreneuriat et gouvernance, premier dossier de ce numéro 275-276, s’ouvre sur l’un des points saillants, développé par les représentants des entreprises en France, notamment et très récemment le Président de la CGPME, François Ainselin, sur le nécessaire apprentissage entrepreneurial des étudiants » (page 13).

Deux économistes rappellent ensuite fort justement, l’un des paradigmes en débat : celui du passage de la société salariale à la société entrepreneuriale où la création d’entreprises au secours de l’emploi » (page 23). Vaste programme qui ne devrait pas faire l’économie de la vérification que c’est peut-être le système même qui est en cause, et non quelque remuement à effectuer sur quelque code plus ou moins abscons.

L’article qui suit s’inscrit ainsi fort à propos, dans la logique de l’analyse des systèmes nationaux de gouvernance (page 33), qui induit une réflexion forcement globale.

Enfin suivant le vieil adage, et toujours si actuel de Bodin qu’il n’est de richesse que d’homme, deux contributions abordent le thème très actuel des ressources humaines :

  1. le capital humain (page 41) – rappelons que nous soutenons un colloque sur ce thème, à Bordeaux en juin 20164- et,
  2. la diffusion de la logique compétence au sein des structures d’insertion (page 49) qui prolonge le très innovant dossier du numéro 273-274 sur la Déconstruction créatrice du travail[5].

– Le cahier qui suit, prolonge un colloque scientifique : Relation Client : stratégies et innovations, organise par l’ICD Business School, les 8 et 9 juin 2015. Il ne s’agit pas ici de la publication des actes du colloque, mais d’une sélection des meilleures communications comme le rappelle son rédacteur en chef invite, le Professeur Tawhid Chtioui (page 65).

Nous l’avons composé de huit articles « dans des approches disciplinaires et méthodologiques diverses comme : la co-innovation entreprise/client, l’estime de soi pour mieux penser la relation client, l’évaluation des performances des téléopérateurs, la relation client comme facteur de développement, de la résilience des PME, l’expérience de consommation d’un espace urbain de consommation festive et enfin le contrôle dans les réseaux de franchise… »

– Enfin, il nous a paru cohérent de faire suivre cette réflexion, d’un dossier constitue d’éclairages mettant en parallèle ou en discussion « Valeurs et comportements », toujours dans le champ du marketing en y incluant l’innovation comme la problématique de la captation et de (la) conservation des publics au sein des industries créatives numérisées, (page 153), de la « création de valeur pour le client dans la distribution des produits pharmaceutiques, (page 173) ou des stratégies permettant de gérer la sensation de foule (page 183) sans en oublier d’y insérer, la stratégie que l’article consacre aux alliances asymétriques (page 165) illustre en son cœur.

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  1. Art poetique, I, 171-173.
  2. Jean Dutourd (1952), « Au Bon Beurre ou Dix ans de la vie d’un crémier », Éditions Gallimard, 277 pages, Prix Interallie 1952. Le livre qui est situé, à Paris 17e arrondissement, sous l’occupation allemande, rapporte la vie des propriétaires de la crèmerie « Au bon beurre » qui s’enrichissent grâce à la misère des autres et sans aucune morale et pensent ainsi devenir riches et respectable, a été repris par le téléfilm du même nom, d’Édouard Molinaro (1981) avec l’interprétation par Roger Hanin et Andrea Ferréol du couple d’épicier, les Poissonard. «  Or, à mesure que, ces jours-ci j’avançais dans le livre, j’éprouvais un sentiment de délivrance : Enfin me disais-je, tout de même, cela aura été dit. Ce couple a qui, plus ou moins, nous aurons eu tous affaire, pendant quatre ans, le voilà dénoncé, expose sur un pilori qui désormais dominera l’histoire de ces noires années. Que l’auteur de ce beau livre soit un homme courageux, il faudrait pour le nier ne rien connaitre de la lâcheté qui, aujourd’hui, incite tant de paupières à se baisser opportunément, scelle tant de lèvres. ≫ François Mauriac.
  3. Aude d’Andria, (2016), « La RSG : 50 ans de publications », La Revue des Sciences de Gestion, n°277, pp. 1-3.
    « De la théorie a la pratique, quels enjeux aujourd’hui pour le management et le reporting du capital humain ? », IAE de Bordeaux, 23 et 24 juin 2016. Voir page 60. https://www.larsg.fr/la-revue-des-sciences-de-gestion/capital-humainquels-enjeux-pour-le-management-et-le-reporting.
  4. Jean-Luc Moriceau, Géraldine Guerillot, Isabela Paes, Julien Billion, (2015), « La déconstruction créatrice du travail : Innovations, opportunités et pièges ≫, La revue des Sciences de Gestion, n° 273-274, pp.107-156 ; http://www.cairn.info/revue-des-sciences-de-gestion.htm.

n°252

Editorial : « Une revue, une Entreprise et le Marketing »

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe NaszalyiCela pourrait être le titre d’une fable !
Ce dernier numéro de 2011 est tout entier dédié à différentes approches du « Marketing », cette discipline de la gestion, que nous devrions appeler « mercatique » depuis 1987. Toutefois, parler de mercatique, ne nous semble pas n’être que l’utilisation d’un terme francophone. Il sous-tend une réalité idéologique.

Nous pensons que la francisation du mot ne serait pas neutre, mais bien une allégeance à un système d’organisation économique, qui par son imprégnation libérale, reste si proche du système économique dominant anglo-saxon. Cette « idéologie marketing » que décrit fort bien Gilles Marion, aux « pratiques et (…) schématisations, pour
l’essentiel inspirées d’outre-Atlantique », mais dont « la diffusion (…) en France est décalée par rapport au modèle américain du capitalisme » 1, plus connu sous l’appellation de « marketing management », au service du profit seul. En effet, comme P.-F. Drucker, nous estimons que le gain financier, « ce mal nécessaire », ne devait pas primer sur la création de valeur2.

Tel est le « credo » de notre revue de recherche en gestion qui, rare parmi ses consoeurs, est une véritable entreprise, fonctionnant, non de subventions, d’adossements divers et variés, mais bien de son lectorat, de ses abonnements, puisque la publicité n’est pas tournée vers la presse spécialisée dans le domaine de la Recherche.

Une entreprise… de Presse

Mes prédécesseurs, aujourd’hui décédés, et que je salue pour leur intuition, pensaient que l’on ne parle bien de gestion et de management que lorsque l’on n’en est pas éloigné. Ils ont donc fait, après un adossement initial, sur un organisme de formation, l’Institut français de gestion (IFG), de « direction et gestion », éditeur
de La Revue des Sciences de Gestion, une « SARL de presse », soumise comme toute entreprise aux règles qui sont celles de l’économie et du marche.
Quand nous rejetons, la « gestion » hors-sol, de certains, ou l’inféodation d’autres à des influences prégnantes de structures, idéologiquement ou financièrement marquées, nous savons le prix de
l’indépendance et de l’ostracisme qui vise celui qui entend ne pas passer sous les fourches caudines de la recherche serve et sclérosée, des amateurs de copinage ou des sectateurs du conformisme…

Tout comme pour parler de gestion, nous pensons qu’être une entreprise réelle avec les obligations qui sont siennes, est un plus. De même, nous pensons que pour être une revue, c’est-à-dire, appartenir à la « presse », il faut en respecter les critères et les obligations et se soumettre au contrôle régulier des organes prévus par la loi,
et adhérer aux organismes représentatifs de la presse française, dans la spécialité professionnelle qui est nôtre. C’est ce que fait notre revue depuis sa création. Une étude réalisée, en décembre 2011, par l’IFOP pour la FNPS, vient nous confirmer dans le bon choix que nous avons fait de sérieux et de crédibilite3.

C’est ce sérieux, cette indépendance, cette reconnaissance internationale, puisque l’American Economic Association (ECONLIT), notamment nous a fait le plaisir de nous agréger à ses publications reconnues, alors que nous prônons, à juste titre, et la francophonie, et l’internationalisation de la connaissance et de la diffusion qui nous font obligation de publier, « in extenso », et en fac-similé, la décision ou « Arrêt de la Cour d’Appel » de Lyon du 26 mai 20114, devenue « définitive », au sens juridique du terme, par le certificat de « non pourvoi » de la Cour de Cassation en date du 25 août 2011.

La seule Revue des Sciences de Gestion

Depuis 2005, en effet, une revue lyonnaise nous contestait, le droit d’être La Revue des Sciences de Gestion, direction et gestion des entreprises, et nous demandait une forte indemnité. Nous n’avons eu alors qu’une solution possible, celle de défendre notre bonne foi. Par deux fois, la Justice nous a donne raison.

L’indépendance que nous revendiquons, était aussi au prix de ce combat qui pouvait heurter certains caciques peu habitues à ce que l’honneur, le bon droit ou la simple justesse des faits soient défendus.

Nous ne concevons pas la publication, par une rigoureuse sélection, de la recherche, comme autre chose qu’une complémentarité de travail. Mais si certains entendent disputer, notre titre, nous ne sommes pas prêts à nous laisser égorger, sans rien dire, comme des moutons. Le renoncement ou les combines ne sont jamais, à nos yeux, autre chose qu’une « collaboration », avec la connotation que ce mot a pris, depuis 1940, à cette paix corporatiste. Cela ne veut évidemment pas dire non plus que nous vouons aux gémonies ceux qui ont
répondu, de bonne foi, à certaines sirènes.

Pour nous, la chose est jugée, et sauf demandes particulières, nous entendons ne pas y revenir, afin de préserver la juste sérénité qui sied a la Recherche.

Une Rédaction collégiale

Nos lecteurs depuis le dernier numéro, ont compris que la Rédaction, dont nous préparions, in pectore, depuis plusieurs années, la mue, est
désormais publiquement collégiale.

Un Conseil Restreint de Rédaction dont la coordinatrice est Aude d’Andria qui a déjà été la Rédactrice en chef de plusieurs cahiers ou numéros, est désormais public. Il vient appuyer la démarche sans cesse innovante que nous voulons pour cette revue. Si le directeur de la publication demeure, comme la loi sur la presse l’exige, nous
avons pensé, en le rodant depuis quelques années, que le Rédacteur en chef, pouvait ne pas être un individu permanent, mais un collectif de chercheurs de haut niveau. Cela bouscule un peu les habitudes et obligera les organismes attachés à des certitudes traditionnelles et conformistes, à revoir leurs analyses et leurs définitions. Et c’est tant mieux, tant nous étouffons sous la chape de plomb de cet académisme qui n’est en rien comparable avec la recherche académique que nous entendons, elle, comme par le passé, défendre et promouvoir.

Eric Séverin (Professeur des Universités, Université de Lille 1, Laboratoire LEM (UMR CNRS 8179) et Damien Bazin (Maître de Conférences HDR Université de Nice Sophia Antipolis), aux cotes d’Aude d’Andria, officiaient depuis plusieurs années, in peto. Qu’ils trouvent ici, « avec la lumière », l’expression de notre gratitude renouvelée et amicale.

Je remercie vivement, les éminents chercheurs qui ont accepté d’êtres parties prenantes de la rédaction de cette revue à nos côtes :

– Sylvie Chevrier, Professeur des Universités, Université Paris Est Marne la Vallée,
– Ulrike Mayrofer, Professeur des Universités, Université Jean Moulin, Lyon 3, Directrice de la Recherche de l’IAE de Lyon Centre Magellan,
– Katia Richomme-Huet, Maître de Conférences HDR, Professeur Associe à EUROMED Management, Chercheur au Laboratoire CELL – GRIDS,
– Patrice Laroche, Professeur des Universités a l’ISAM-IAE Nancy, Directeur du CEREFIGE,
– Frédéric Le Roy, Professeur des Universités, Université Montpellier I-ISEM (Institut des Sciences de l’Entreprise et du Management) et Groupe Sup de Co Montpellier, directeur de MRM-ERFI
(Equipe de recherche sur la firme et l’industrie)
– Jean-Philippe Lhernould, Professeur de droit privé à l’Université de Poitiers, expert auprès de la Commission européenne
– Karim Messeghem, Professeur des Universités, Université Montpellier 1 – MRM, (Montpellier recherche management), Directeur du Labex Entreprendre.

Dès les prochains numéros, nous systématiserons la visibilité de cette pratique collective et individuelle que nous entendons promouvoir.

Un numéro consacré au marketing

Et, puisque ce numéro est le fruit de la réflexion et de la pratique du Professeur Alexandre Baetche qui dirige depuis des années notre « Comité des Sages », le Comité Scientifique de Lecture, que nous ne remercierons jamais assez pour son implication permanente, est essentiellement un numéro de « marketing », empruntons, encore une fois à Gilles Marion, non sans un clin d’oeil paradoxal, notre conclusion : « La doctrine traditionnelle du marketing management reconnaît l’orientation client comme le noyau dur du marketing
puisqu’elle conduit à un double résultat positif : la satisfaction du client et la performance de l’entreprise ». Notre revue qui est une entreprise, a bien cette ambition de satisfaire ses
clients que sont ses lecteurs !


1. Gilles Marion, « Ideologie et dynamique marketing : Quelles responsabilités ?, Décisions Marketing, n° 31 juillet-septembre 2003, page 50.
2. P.-F. Drucker “The Post-Capitalist Society”, Harper & Collins, 1993, « Au-delà du capitalisme, La métamorphose de cette fin de siècle », Collection : Stratégies et Management, Dunod 1993 –
240 pages.
3. Voir page 79.
4. Voir page 123.

n°253

Editorial : « Gérer autrement, une autre exigence d’efficacité et de responsabilité ! »

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe NaszalyiNous l’annoncions dans le dernier numéro de 2011, il n’y a plus d’ambiguïté, sauf pour ceux que la confusion, la connivence et le copinage arrangent. Dans les revues de recherche en gestion, désormais seule la nôtre est à juste titre la seule revue des sciences de gestion.

C’est une décision définitive de la Cour d’Appel de Lyon, saisie, non par nous, mais, par chacun des appelants, c’est-à-dire ceux qui nous contestaient notre titre et notre revue, à savoir « M. Henri SAVALL ès qualité de directeur de publication de la revue intitulée « Revue Sciences de Gestion », la Société civile Ingénierie du management socio-économique dite INDUMASE, chez Madame ZARDET et l’Association pour la promotion de l’analyse socio-économique des entreprises et des organisations (APASEOR). »

La Cour d’Appel a effet considéré que : « Ce préjudice a été généré par l’usage et l’utilisation, par chacun des appelants qui voulait en bénéficier, faits sciemment de manière fautive, déloyale et de concert, en publiant sous ce vocable des revues et autres documents en toute connaissance de cause de l’antériorité, dans un même secteur d’activité et de recherche, pouvant ainsi créer sciemment un risque de confusion chez les lecteurs, mêmes avertis »…

Et puisqu’il y avait eu appel, c’est qu’une décision de justice avait déjà été rendue :

En effet, « La Cour confirme le jugement du 26 novembre 2009 en toutes ses dispositions sauf celles qui font référence à l’article L. 112-4 du code de la propriété intellectuelle qui doit être retranché ; à savoir : …
– « Dit que la S.a.r.l DIRECTION ET GESTION bénéficie d’une antériorité d’usage sur le titre La Revue des Sciences de Gestion…
– Prononce la nullité de la marque semi-figurative Revue Sciences de Gestion déposée par la société INDUMASE le 30 août 2004 auprès de l’I.N.P.I. sous le numéro 3310289 ;
– Dit la présente décision sera transcrite auprès de l’I.N.P.I à l’initiative de la partie la plus diligente ;
– Fait interdiction à la Société INDUMASE et à l’Association A.P.A.S.E.O.R, sous astreinte provisoire de 150 euros par infraction constatée… de faire usage de la marque Revue SCIENCES de GESTION
;
– Condamne in solidum la Société INDUMASE, l’Association A.P.A.S.E.O.R et Monsieur SAVALL à payer à la S.a.r.1 DIRECTION ET GESTION la somme de 4 000 euros à titre de dommages et intérêts en réparation de l’atteinte portée à ses droits sur le titre LA REVUE DES SCIENCES DE GESTION ;
– Condamne in solidum la Société INDUMASE, l’association A.P.A.S.E.O.R à payer, à la S.a.r.1 DIRECTION ET GESTION la somme de 2 500 euros en application de l’article 700 du Code de procédure
civile ;
– Condamne in solidum. la Société INDUMASE, l’Association A.P.A.S.E.O.R et Monsieur SAVALL aux entiers dépens ; … »1

pour nous, c’était affaire de droit et de principes, pas affaire de marchands. Nous sommes heureux que la Justice par deux fois, et de manière définitive, ait mis fin à une situation qui n’était en rien favorable à la reconnaissance de la recherche en management française et qui lui a causé un tort considérable.

Espérons que tous appliqueront désormais ce qui est un jugement en droit !

Notre revue dont un numéro sur deux est lu hors de l’Hexagone et dont un auteur sur deux n’est pas de nationalité française, mais bien
francophone, est fière d’avoir pu faire condamner le plagiat et obtenir de la Justice que la qualité que les organismes étrangers lui reconnaissent, soit enfin établie en France ! Notre philosophie n’est toutefois pas celle du Vae victis ! (Malheur aux vaincus !).

Nous pensons depuis toujours, que la Recherche s’enrichit d’avantage de complémentarité que de concurrence débridée ou de compétition exclusive de l’autre. Depuis l’origine, nos collaborations multiples avec d’autres revues et notre ouverture aux disciplines connexes, en sont la preuve éloquente.

« Bien faire et laisser braire » est le pendant populaire à la phrase scripturaire bien adaptée « Laissez les morts enterrer les morts »2 ce qui nous permet en douze articles, sinon « d’annoncer le Royaume de Dieu », plus modestement, de proposer une réflexion managériale innovante !

C’est ce à quoi ce premier numéro de 2012 entend répondre !

Nous avons maintes fois attesté que la recherche et sa publication doivent prendre une dimension collective, puisque notre revue n’a pas un « Rédacteur en chef » au sens commun du terme, mais un collectif qui décide : « le Conseil Restreint de Rédaction ». Il charge chacun d’entre ses membres ou parmi des « Rédacteurs en chef invités », de diriger un numéro, un dossier ou un cahier spécialisé qu’il introduit.

Nous avons déjà, depuis plusieurs années, lancé cette innovation de rédaction collective, elle s’incarne plus complètement encore dans ce numéro où :

– Sylvie Chevrier, membre de notre « Conseil Restreint de Rédaction », a pris la responsabilité de présenter le dossier : « Gérer autrement » (page 13) qui reprend après de nombreux « allers et retours » avec les auteurs, les six meilleurs papiers d’un colloque aux très nombreuses contributions, organisé le 24 juin 2011, à l’Université d’Evry et que nous avions parrainé. L’une des idées fortes de notre publication et la philosophie de notre revue est bien cette « ardente obligation », pour reprendre non sans un clin d’œil, les termes de Jacques Rueff, de chercher toutes les voies novatrices en matière de management, tant l’échec du système actuel est patent, malgré ses thuriféraires dévots
ou intéressés, mais aussi, ne nous le cachons pas, béotiens ! (La Grèce pour son infortune, est à la mode !)
– C’est donc aussi tout naturellement ouverts, le plus largement possible à cette jeune recherche qui tâtonne parfois, mais se veut inventive et pragmatique, ce qui devrait être un leitmotiv en
gestion (l’allemand est à la mode aussi !), que nous avons confié à Serge Guérin3 et Yoann Bazin de l’« ESG Management school », en partenariat avec l’Université de Bretagne-Sud, de diriger
et de présenter (page 67), un cahier consacré à la Responsabilité sociale (sociétale ?) des entreprises(RSE) que nous concevons dans une acception beaucoup plus large que le « développement vert ». Dans les six contributions présentées, praticiens et académiques apportent leurs analyses, leurs conclusions voire leurs interrogations grâce à une ouverture aux mondes les plus variés voire les plus lointains.

Notre tâche d’éditeur de La Revue des Sciences de Gestion est de continuer à faire normalement notre métier de facilitateur de Recherche innovante et de simple faire-valoir à nos auteurs, venus de tous les horizons et ouverts à l’expérimentation multiculturelle, hors des chapelles et de la recherche stipendiée, plagiaire, serve ou mercantile comme cela est reconnu, notamment outre-Atlantique4 !

Gérer autrement est bien une autre exigence d’efficacité et de responsabilité » !

C’est celle que La Revue des Sciences de Gestion, seule à avoir droit à ce titre, entend développer…


1. L’intégralité de la décision de la Cour d’Appel de Lyon figure dans le numéro 252 (novembre-décembre 2011), mais plusieurs lecteurs nous pressaient de publier les termes mêmes des décisions du TGI de Lyon du 26 novembre 2009, approuvées par l’Arrêt ainsi rendu, et devenues définitives. Nous nous acquittons bien volontiers de cette mission complète d’information.
2. Luc 9, 60 : 60. « Dixitque ei Iesus sine ut mortui sepeliant mortuos suos tu autem vade adnuntia regnum Dei »
3. Serge Guérin, Professeur à l’ESG MS, président d’Imagine 2012 et Virginie Votier, Trésorière de Générations Engagées, ont animé un débat : « Nucléaire : et maintenant ? Economie et/ou écologie : quels choix possibles ? », dans la perspective de l’élection présidentielle française, le 21 février dernier, avec la participation de Corinne Lepage, ancien Ministre de l’Ecologie, Jean-Luc Bennahmias, Eurodéputé, vice-président du Mouvement Démocrate (MoDem), Marie-Hélène Aubert, chargée du pôle Energie-Environnement-Développement durable de la campagne de François Hollande, candidat du Parti socialiste, Denis Baupin, Adjoint au Maire de Paris en charge du développement durable, de l’environnement et du plan climat, Jean-Paul Deléage, Docteur en histoire de l’écologie et fondateur de la revue « Ecologie et Politique » et Ben Cramer, Membre du conseil d’administration du Bureau international de la paix, vice-président de l’Association des journalistes de l’environnement – AJE. http://www.generationsengagees.fr/?p=4718
4. http://www.erudit.org/revue/remest/2010/v5/n1/039357ar.pdf

n°254

Editorial : Crise ? Vous avez dit : « Crise » ?

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe NaszalyiCrise et environnement institutionnel, crise et anticipations organisationnelles et crise et comportements des consommateurs, sont autant de scansion de ce mot « crise », mot qui, depuis plus de quatre ans, pour les moins perspicaces et depuis plus de trente ans, pour ceux qui scrutent avec attention les mouvements profonds, est le mot approprié à ce stade de développement du système économique contemporain.

Mais « de quelles crises parlons-nous ? » s’interroge fort à propos l’économiste Michel Roux1, en rappelant que « crise » signifie « tamis » ou « crible » en grec ancien et que c’est donc un instrument de mesure ou de sélection.

Crise des valeurs, crise de société, crise des institutions, crise de la famille, crise financière ou économique…
Tout est désormais mis en avant pour éviter de se poser la seule bonne question qui vaille, celle de l’Homme, car il y a bien longtemps pourtant que nous savons que « le sabbat est fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat »2.

Il en est de même des systèmes économiques. C’est au fruit que l’on reconnaît l’arbre et que « tout arbre qui ne donne pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu »3. Il y a plus de vingt ans, les Européens de l’Est, ont jeté au feu, un système dont il est certain qu’il ne menait pas à la prospérité et bafouait la Liberté. Il semble que l’avatar qui lui a succédé mérite de subir le même sort. « Il n’y a pas deux politiques possibles » disaient et disent toujours, ces « imposteurs de l’économie » que vient de dénoncer avec verve, mais sans doute insuffisamment, Laurent Mauduit4. Cette théorie d’enfants de chœur, plutôt thuriféraires stipendiés s’inscrit notamment dans la lignée de l’inénarrable prêt à penser souvent plagiaire, d’Alain Minc et de ses semblables. Ce même « prêt à penser » totalitaire qui vouait déjà aux gémonies, ceux qui dès 1992, avaient saisi que dans le traité de Maastricht, il y avait à la fois, l’excellente idée d’une monnaie européenne, dans la lignée du rapport Barre, et en même temps, les germes mortifères du monétarisme, hérité de l’Entre-Deux-Guerres, cher à la chancelière allemande, et onéreux, l’autre acception de « cher », pour les peuples européens. Ce n’est pas Bismarck qui ressurgit, (il faut être bien inculte pour la confondre avec ce grand chancelier), mais un composé assez approchant de la sottise impériale de Guillaume II et de la dangereuse impéritie de von Papen. En résumé, ce qui amène désastre et ruine pour l’Europe de 1914, de 1933 ou…

Ces sectateurs de la pensée unique ne comprennent pas, souvent, ou ne veulent pas comprendre, parfois, que cette « rigueur », étendue à l’Europe, est un pur sophisme économique qui ne vise qu’à favoriser le rentier, le financier plutôt que l’entrepreneur et le travailleur. Pour faire accroire à leurs fadaises, ils utilisent le procédé classique de la culpabilisation et de la morale.

« Vivre au dessus de ses moyens » est leur expression.

Cette vulgarité de termes pour désigner la conduite d’une politique, tente de masquer cette œuvre de mystification qui se donne des airs de bon sens populaire, pour mieux abuser le commun. En effet, comparer gestion du ménage et conduite d’un État n’a de sens que dans cette vulgate libérale qu’ils veulent imposer. Cela aboutit à dénier ce qui de tout temps doit être, l’assujettissement des intérêts privés à l’intérêt général qui, en démocratie, est incarné par l’État. Faire du citoyen, avant tout un consommateur, permet de nier le rôle du souverain exprimé par le suffrage. La représentation élue se trouve ainsi mesurée à l’aune du panel représentatif du sondeur ou du « mercateur » pour être ainsi délégitimée. Les quotas sont pour la démocratie, la négation même de son essence populaire. Les meilleures intentions peuvent être invoquées – et la parité en est une-, elles ne trompent que ceux qui sont prêts à tous les compromis, à toutes les compromissions pour obtenir l’agrément des puissants qui entendent profiter sans contrôle pour liquider l’État et ses
obligations. Il est étonnant depuis ces années de voir combien est hétérogène d’apparence, la cohorte de ceux qui sous diverses étiquettes politiques, servent la soupe de moins en moins équitablement partagée. L’attitude des « puissants » de cette zone euro face à l’idée, jugée démente, d’un premier ministre grec de soumettre à référendum, un plan européen, en dit long sur le
divorce entre ce système et les peuples. Il est d’ailleurs symptomatique de constater que le meilleur élève est la Chine dont on reconnaîtra bien volontiers qu’elle a, avec la démocratie, une
relation lointaine !

Ni le chômage en Espagne, ni la dépression en Grèce pour ne citer que ces malheureux pays soumis au plan « Laval » de l’Europe, ne parviennent à remettre en cause les certitudes de ceux qui croient encore que quelques cataplasmes et une bonne cure de rétrécissement de l’État et des aides sociales amèneront, sinon la croissance du moins le sacro-saint équilibre qui en toute bonne théorie libérale apporte la plénitude. Comme Herbert Hoover, de qui l’Histoire n’a pratiquement retenu que son insondable « laissez-faire » qui s’exprime par un optimisme idéologique en 1932, « La prospérité est au coin de la rue ! », les échecs des politiques classiques dans les années 1930, lors de la grande crise précédente, ne les ont que partiellement instruits. L’État certes, est intervenu, mais c’était pour sauver le système bancaire. C’est une règle que George Bush (père) a appliqué en 1990 à la suite de la faillite des caisses d’épargne américaines qui témoignaient déjà, de la faiblesse du système financier laissé à ses propres règles. C’était il y 22 ans ! Le journaliste Jacques Decornoy tirait, en juillet 1990 dans Le Monde diplomatique, ce constat qui n’a pas vieilli : « Tout, estimait-on pourtant, avait été dit sur la funeste décennie passée : la fuite en avant dans les dépenses d’armement, les fantastiques endettements intérieur et extérieur, la cupidité forcenée des prédateurs conduisant à la corruption généralisée de Wall Street et à la chute symbolique de la firme Drexel Burnham, l’incapacité du pouvoir à réduire le déficit budgétaire »5 . Lehman Brothers, en septembre 2008 et cette cupidité des subprimes, les 2 milliards de dollars, voire plus, de perte de J.-P. Morgan, cette année, « l’une des banques les mieux dirigées qui soient » si l’on en croit le Président Obama qui poursuit en qualifiant : « James Dimon, son dirigeant » d’être « l’un des banquiers les plus intelligents que nous ayons »6, ont pris la relève. Faut-il rattacher à cette « corruption généralisée », la démission du directeur-général de
Yahoo7 à la suite de la découverte de « fraudes » dans son curriculum vitae ! Péché véniel si l’on en croit Naomi Oreskes et Erik M. Conway dont l’ouvrage vient d’être traduit en français8 par ce physicien émérite qu’est le Professeur Jacques Treiner. Les deux chercheurs américains y décrivent l’action des « lobbyistes » industriels qui, à coup de milliards de dollars, favorisent une stratégie destinée à éviter
toute réglementation de santé publique ou environnementale qui nuirait à leurs intérêts en semant le doute sur les études scientifiques. Car le relativisme que Platon reprochait à Protagoras, le premier « sophiste » et le premier à avoir vendu son enseignement, triomphe avec le système communautariste ou individualiste qui découle de cette présentation toujours clivante d’une société et de sa population. Cette « dictature du relativisme qui ne reconnaît rien comme définitif et qui donne comme mesure ultime uniquement son propre ego et ses désirs »9. Tout est égal à tout, car l’État en système libéral est avili, « Si l’impôt, payé sous la contrainte, est impossible à distinguer du vol, il s’ensuit que l’État, qui subsiste par l’impôt, est une vaste organisation criminelle, bien plus considérable et efficace que n’importe quelle mafia « privée » ne le fut jamais. », est le credo libéral exprimé par l’économiste américain de l’École de Vienne, Murray Rothbard. Il faut dire que les hommes qui incarnent ces états, les gouvernants sont devenus souvent davantage des oligarques ou des ploutocrates tenant de lobbies, eux aussi que des hommes d’État. Le gouvernement américain sous George W. Bush (fils) et son Vice-président Dick Chenney, en est une illustration.

C’est portant loin d’en être le seul exemple, même dans de vieilles démocraties, tant sont imbriqués façonneurs d’opinions que sont journalistes, propriétaires de médias et intérêts économiques et financiers. Le conflit d’intérêts qui s’illustre notamment dans l’affaire Woerth-Bettencourt en France, semble une préoccupation éthique10, mais concerne de nombreuses affaires dont celle du Médiator, en cours d’instruction et ne trouve pas de solution légale, tant sont fortes les résistances de ces mondes étroitement imbriqués !

A qui faire confiance en effet, quand les experts médicaux émargent aux fonds des laboratoires qui produisent les substances évaluées et mises sur le marché par ces mêmes sommités scientifiques ou lorsque quelques députés ou anciens ministres font des allers-retours dans des cabinets d’avocats plus proches de cellules d’influence politico-économique que de défense de la veuve et de l’orphelin ?

Tout cela est le fruit d’un système, d’une idéologie qui l’habite et dont la moindre habileté a été même de tenter de se présenter comme indépassable, « par la fin de l’histoire » ! Or, comme Max Weber, il nous semble que les connaissances d’aujourd’hui sont toujours destinées à être dépassées, surtout en sciences humaines, puisque la société se transforme constamment. Il n’y a donc aucun modèle économique qui ne doive être discuté pour être amélioré voire remplacé. Se plonger dans la pensée de Sismondi, aujourd’hui à tort bien oublié ou étudier Karl Polanyi sont autant d’apports à une réflexion contemporaine qui ne peut opposer en permanence Keynes, résumé souvent au déficit des politiques publiques et les « Chicago Boys » dont l’action auprès d’Augusto Pinochet est bien symbolique de ce « néo-libéralisme » des conservateurs américains qui s’étend encore sur le monde, malgré les crises qu’il a engendrées.

« Au XIXet au XXsiècles, on se tuait au boulot ou on mourait de sa dureté, au XXIe siècle naissant, c’est une nouvelle organisation scientifique du travail qui tue » écrit en introduction à un fort revigorant numéro11, François Chobeaux qui s’interroge pour savoir « si l’homme pensant est encore de saison ? ».

Crise ? Vous avez dit : « Crise » ? Une question, un constat, mais aussi à la manière d’« hommes pensants », des pistes et des solutions que gestionnaires au sens le plus large du terme, « ceux qui s’occupent des autres et de leurs entreprises », apportent par les treize articles, ordonnés en trois dossiers thématiques de ce numéro de printemps qui ouvre une nouvelle perspective de réflexion et d’action car « il est temps de remettre la production avant la spéculation, l’investissement d’avenir avant la satisfaction du présent, l’emploi durable avant le profit immédiat »12.


1. Michel Roux : « Sortie de crise ou crise de sortie ? Impacts de ce contexte sur les modèles d’affaires de la sphère financière », VSE n° 189, décembre 2011, pp. 62-74.
2. Marc 2,27.
3. Matthieu 7,19.
4. Laurent Mauduit : « Les imposteurs de l’économie », Jean-Claude Gawsewitch, 294 pp. Paris, mars 2012.
5. Jacques Decornoy, « L’exemplaire faillite des caisses d’épargne américaines », Le Monde diplomatique, juillet 1990.
6. « Pour Obama, l’affaire JP Morgan illustre la nécessité de réformer Wall Street », Le Monde.fr, 15 mai 2012,
7. http://larsg.over-blog.com/article-suite-a-la-demission-du-directeur-general-de-yahoo-scott-thompson-105184095.html
8.
Naomi Oreskes et Erik M. Conway : « Les Marchands de doute Ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique », éditions Le Pommier, 524 pages, Paris, mars 2012.
9. Homélie du cardinal Josef Radzinger, Missa pro eligendo Romano Pontifice, Rome, 18 avril 2005.
10. Martin Hirsch, Pour en finir avec les conflits d’intérêts, Stock, 162 pages, Paris septembre 2010.
11. V.S.T. revue du champ social et de la santé mentale : « L’homme pensant est-il encore de saison ? », n°, 104, 4e trimestre 2009.
12. François Hollande, Discours d’investiture, Palais de l’Élysée, 15 mai 2012.

n°255-256

consultersommaire

Editorial : « Ein Mann bezwingt die Not »* ou « Car j’ai eu faim… »**

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe NaszalyiC’est par le titre allemand de la biographie du père du mutualisme que fut Frédéric-Guillaume Raiffeisen « Un homme triomphe de la misère », traduit par ces premiers mots de l’Évangile de saint Matthieu, dans l’édition française du récit de sa vie : « Car j’ai eu faim… » que l’on peut prendre conscience que les mêmes causes amènent les mêmes conséquences. Les chercheurs comme les praticiens, les plus innovants, devant cette crise systémique, proposent une fois encore, une alternative ou des alternatives à un système totalitaire qui se meurt devant nous, pour les mêmes raisons, que mourut, il y a plus de 20 ans le communisme : injustice et finalement inefficacité réelle.

En effet, le système économico-politique dominant, comme le communisme naguère, est un système « totalitaire ». Ses thuriféraires se situent à gauche comme à droite, de Pascal Lamy à Michel Camdessus en passant par Jacques Delors et l’Ecole de Vienne, pour ne pas citer les lilliputiens hexagonaux à la mode sur les plateaux de télévision ou chroniqueurs à ce grand magazine que fut, jadis, l’Express. Bien entendu, ce n’est pas par la similitude de l’organisation avec le bloc soviétique, que ce système quasi religieux de la Mondialisation est totalitaire. C’est notamment parce qu’il se croit un phénomène indépassable ou inéluctable et, selon l’excellent mot (une fois n’est pas coutume !) de Bernard-Henri Lévy, parce que « la vérité y est enchaînée » !

Le processus depuis la fin des années 1970, n’a qu’un but, celui de nier d’autres formes d’organisation que ce qui découle de l’esprit du « Compromis de Washington » de 19921. Largement inspirée d’Ayn Rand, cette conception libérale, voire « libertarianiste », se fonde sur un rationalisme du mérite individuel, bâti sur « l’égoïsme rationnel ». Cette idéologie conduit a faire de la possession du capital un droit absolu qui l’emporte même comme on le verra par la suite, sur la démocratie. Le gouvernement des entreprises, ne devenant que « le simple usage du droit de propriété » dans cette « idéologie actionnariale »2. On n’est pas loin du suffrage censitaire. Sieyès, son père dans la constitution de 1791, estimait que seuls les citoyens riches qui contribuent à la bonne marche de l’économie nationale, ont le droit de voter. Tout le libéralisme économique est né à cette époque et en a bien conservé les stigmates.

En est-on si loin, lorsque l’on constate l’absentéisme populaire aux élections au Parlement européen ou plus récemment, aux élections législatives françaises ?

En est-on si loin, lorsque l’on considère que cette idéologie entend définir le gouvernement des Etats, et la primauté de l’économique sur le politique ? « Cela a l’avantage de la simplicité et des dehors d’évidence.

Mais c’est faux ! », le dit encore Jean-Philippe Robé, comme le sont tous les sophismes ou les mythes fondateurs.

Ce choix n’est donc bien qu’adhésion à une théorie économique parmi d’autres et rien de plus, car il y en a d’autres.

Cela est notablement imposé, tant par les « régulateurs » internationaux que par les organismes européens. Parmi ceux-là, le comité de Bâle en particulier, dans la droite ligne du G20 de Pittsburgh, ignore les spécificités de ce qui n’est pas une société de capital.

refonder une alternative à ce système qui n’en peut plus, est désormais cohérent. Selon Alan Greenspan lui-même, « la crise actuelle est sans doute la plus grave depuis un siècle.

Cette gravité de la situation a conduit certains (dont nous sommes) à penser que nous pourrions bien assister à un changement radical de système économique3 ». C’est de ce bouillonnement des idées et de la confrontation avec les réalités de la misère que sont les premières
expériences alternatives en finance. Les questions se posent toujours, particulièrement dans la conception contemporaine de la finance islamique, du microcrédit, de la refondation nécessaire, du moins en France, des banques coopératives et mutualistes ou des monnaies alternatives dont les « Banques du temps » sont notamment l’exemple. Une plongée dans l’Histoire est toujours instructive, car seuls les imbéciles ou les ignares pensent que le monde commence avec eux. Dès 1846, Proudhon, créateur de l’éphémère, mais si instructive Banque du Peuple prônait la nationalisation de la Banque de France qui devait être « déclarée d’utilité publique4» . Ne devrait-on pas y réfléchir pour la BCE ?

Au même moment, en Prusse, Frédéric Guillaume Raiffeisen institue la notion d’association mutuelle et se rend compte très vite, que le crédit est la source de la plupart des appauvrissements et de la misère. « Tous les membres s’engagent égalitairement mais solidairement sur leur fortune à l’égard des obligations et garanties assumées par l’Association ». Le principe de la mutualisation des risques naît immédiatement, il précède une deuxième phase qui propose la rémunération sur les dépôts et « l’intérêt du capital… modéré et honnête » suivant les principes de Calvin.

Bel enseignement à retenir et plus que les principes de Bâle III, il assure une véritable sécurité. La solidarité entraîne automatiquement l’égalité de décision : « un homme : une voix », le principe démocratique est consubstantiel à la naissance des établissements mutualistes.

Or c’est justement cette démocratie qui génère seule la responsabilité que les tenants de la mondialisation financière ont bafoué et bafouent depuis plus de 30 ans, ne serait-ce que par l’organisation de l’Europe telle qu’elle est. Le « néoconstitutionalisme5 », idéologie internationale dont Jürgen Habermas est l’une des figures de proue, s’incarne dans la Commission ou la Cour de Justice européennes notamment. Ces organes, mais pas eux seulement, soumettent la volonté des peuples,
exprimée par les lois à des principes qui lui seraient supérieurs, les règles constitutionnelles. Dans la lignée de Benjamin Constant ou de Guizot, cette conception s’inscrit bien dans le principe de la constitution libérale bourgeoise qui est d’ignorer le souverain, même devenu peuple, au nom de la liberté de chaque individu. Le Conseil constitutionnel français, depuis la réforme de sa saisine, imposée par Valéry Giscard d’Estaing, qui voulait faire de la France une « société libérale avancée » et fut le principal auteur de la « constitution européenne », obéit à cette logique et consacre que la loi (donc votée par les représentants du peuple) « n’exprime la volonté générale que dans le respect de la Constitution6 ». Le traité de Lisbonne n’est qu’une illustration de la mise en pratique grossière de cette conception qui nie au fond, la souveraineté populaire.

Pourquoi les « Libéraux » de tous côtés de l’échiquier politique, ont-ils si peur du peuple ? Parce qu’ils y ont intérêt semble répondre notre collègue, Aquilino Morelle, dans un remarquable papier. Il y confirme bien aussi l’« oubli » qu’ils font de la démocratie : « Financière, la mondialisation, au gré des accords successifs de libre-échange imposés aux peuples à leur insu par cette élite agissante de la gauche libérale, est devenue aussi la mise en concurrence des économies, des salaires, des fiscalités, des protections sociales, des peuples, des hommes, de leurs vies.7»

Dans le Financial Times du 9 juillet 2012, on lit avec plaisir que le commissaire européen au marché intérieur, Michel Barnier, devrait proposer des modifications à la directive et au règlement sur les abus de marché dans les semaines à venir.

Au même moment, on entend Andreas Dombret, un membre du directoire de la Bundesbank, déclarer qu’il n’a « jamais cru à l’autoréglementation pour un bien public ! »8. Verrait-on un retour à la sagesse ?

Assister ou aider à l’émergence ?

Dans la pure tradition aristotélicienne et thomiste, nous pensons que sans retour à la conception fondamentale que l’argent demeure stérile et ne peut être « frugifère ! », il n’est pas de solution à ce système. Le point de rencontre indéniable de cette « utopie nécessaire », selon le mot de Benoît XVI, réside dans cette conviction profonde que l’homme doit s’affranchir de l’avoir, pour exercer son destin, et que cela s’exprime en un seul mot : « démocratie ». Il faut innover pour « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun en s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant » est l’ambitieux programme, l’utopique programme que le Contrat social assigne .

Les 3 dossiers de ce numéro double de l’été 2012 obéissent à cette logique complexe qui, venue du refus de la croyance en une voix économique unique, offre un aperçu des expériences et des pratiques dans le monde entier.

• « L’entrepreneuriat social » a été confié à la responsabilité d’une équipe conduite depuis l’ESG de Paris
;

• La question « Financer autrement ? » a été posée par Fedj Jawadi, aux auteurs d’une journée internationale de Recherche à l’Université d’Evry-Val-d’Esssonne dont il coordonne la publication des travaux en finance ;

• Les « concepts et pratiques alternatives » enfin, s’interrogent non seulement sur la finance, comme le précédent dossier, mais allient aussi la réflexion en marketing des associations et s’achèvent sur l’influence de la religion qui traverse soit directement soit implicitement presque chacune des contributions, renvoyées à une morale en pensée ou en action.

Comme toujours, La RSG est internationale et ouverte sur les différences culturelles. Souhaitons, pour conclure, qu’à l’instar du Groupe des XX, dont Oscar Mauss fut le secrétaire et inspirateur de ces artistes d’avant-garde, les 20 articles de ce numéro démontrent que la Recherche, est ici, création permanente !

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* Franz Braumann : « Ein Mann bezwingt die Not » (un homme triomphe de la misère) : Lebensroman Friedrich Wilhelm Raiffeisens, (la vie de F.-G. Raiffeisen), 3e édition, Ed. Neuwied am Rhein : Verlag der Raiffeisendruckerei, 1961, 254 pages.
** Titre de la traduction française par Charles Lehmann de l’ouvrage de Franz. Brauman sur F.-G. Raiffeisen, reprenant l’Évangile selon Mt 25 – 35, Ed. COPRUR, Strasbourg 1966, 234 pages.

1. Texte signé le 20 novembre 1992 entre les États-Unis et la CEE, dans le cadre des accords du GATT et souvent appelé « traid not aid
».
2. Jean-Philippe Robé, « À qui appartiennent les entreprises ? », Le débat, mai-août 2009, n° 155, page 33.
3. Cité par Moulaye Abdelkader Ould Moulaye Ismail et Joël Jallais, « L’éthique du client face à l’offre bancaire islamique en France », », La Revue des Sciences de Gestion, Direction et Gestion n° 249-250, mai-août 2011, page 65.
4. Pierre-Joseph Proudhon, Proposition relative à un
emprunt national et à la réunion de la Banque de France au Domaine public, 22 août 1846, art. II.
5. Pierre Brunet “ Remarques critiques sur le constitutionalisme contemporain” in Droit et Economie. Interférences et interactions, Mélanges en l’honneur de Michel Bazex, Lexis-Nexis, 2009, p. 51-64.
6. Décision n° 85-197 DC du 23 août 1985.
7. Aquilino Morelle, “La démondisalisation inquiète les partisans d’un libéralisme aux abois”, Le Monde.fr 07.09.2011.
8. Euractiv.com, 9 juillet 2012.

n°257 Responsabilité et/ou culpabilité ?

consultersommaire

Editorial : Responsabilité et/ou culpabilité ?
Innovation et/ou prudence ?
ou agir « de manière créative et responsable[1] »

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe NaszalyiIl y a vingt ans en prononçant, à la télévision, un ministre (on ne disait pas alors une ministre) cette reconnaissance sous cette forme elliptique : « responsable, mais pas coupable » posait avant bien d’autres, les cruels dilemmes de la responsabilité ou de la culpabilité, qui sont aussi devenus avec le « principe constitutionnel de précaution », ceux de l’innovation ou de la prudence. « Agir avec prudence », disait Benoit XVI, pour la journée mondiale de la paix « ne signifie pas ne pas prendre en main ses responsabilités et renvoyer à plus tard les décisions; cela veut plutôt dire s’engager à prendre ensemble ces décisions, non sans avoir au préalable examiné, de manière responsable, la voie à emprunter, dans le but de renforcer l’alliance entre l’être humain et l’environnement». Sans doute à méditer ! Car cela concerne désormais tout autant les « politiques » que les fonctionnaires ou les hommes et femmes d’entreprise. La laïcisation de l’Europe, et de la France en particulier, en faisant quasiment disparaître la notion de péché a, sous l’influence des pratiques judiciaires de l’empire dominant, créé des fautes à l’égard de la société et de collectifs plus ou moins répertoriés et représentants des communautés plus que la Nation. Si la faute pénale qui, en France était jusque -là toute proche du « péché mortel » catholique a évolué, elle est devenue « un objet juridique non identifié » que les Tribunaux essaient tant bien que mal, de définir en navigant entre la jurisprudence européenne souvent inspirée des pratiques totalement opposées de la « Common law » et le commode lynchage médiatique de la société de l’émotion.

La Responsabilité sociale ou sociétale de l’entreprise est une notion qui nécessite en permanence une réflexion et souvent une analyse critique. On est étonné de constater que sans vergogne, ceux qui s’y réfèrent ou la prônent, sont souvent ceux qui la bafouent. Ainsi semble en être l’analyse initiale d’Alain Finet et Romina Giuliano auteurs du cahier qui ouvre ce numéro : La RSE, l’amiante et Eternit. Ils constatent qu’Eternit, au passé trouble en matière d’amiante, veut apparaître, au milieu des années 1990, « comme le précurseur du mouvement managérial mettant en évidence la notion de Responsabilité Sociétale des Entreprises ».

RSE : réalité ou pharisaïsme ?

Sans aller jusqu’en Belgique, on ne peut que s’amuser, certains s’en attrister, qu’on trouve aussi ces comportement chez ceux-là même, qui se sont fixés pour but le « Développement de l’Enseignement et de la Recherche sur la Responsabilité Sociale de l’Entreprise ». La forme d’association « académique » du moins en ce qui concerne la tête, ne protège pas des dérives en tartufferie. Et pourtant, nous avions salué cette création et soutenu, à leur demande, l’effort des initiateurs en officialisant leurs premières publications. Le Professeur Yvon Pesqueux indiquait en introduction du numéro 205 de notre revue, les enjeux et les perspectives de la RSE en France, en publiant
les textes qui avaient servi de base aux travaux de ce « 1er congrès de l’ADERSE », tenu le 14 juin 2003.Une fois de plus, notre revue était au service de cette recherche nouvelle, puisque c’est sa marque de fabrique et son « credo » éditorial. Les initiateurs avaient ainsi permis que Michel Capron, Jean-Paul Gond, Astrid Mullenbach-Servayre, Marie Nigon ou François Beaujolin, qui font autorité, soient retenus pour ce dossier spécial du numéro 205. Le présent de la « gouvernance » de cette association si prometteuse en 2003, -et ce qui étonnamment ne semble gêner personne  dans les instances de la Gestion en France !-, rend très actuelle la problématique de nos deux auteurs s’interrogeant sur Eternit : « Au-delà, nous nous posons la question de savoir si la Responsabilité Sociétale des Entreprises constitue réellement une avancée dans la manière de concevoir l’entreprise en permettant de satisfaire aux attentes des diverses parties prenantes ou alors s’il ne s’agit que d’un simple avatar managérial correspondant à des attentes sociologiques plus larges. »

En laissant à nos lecteurs le soin de trouver la réponse pour Eternit dans les trois articles du cahier spécial, nous avons, quant à nous, la réponse à notre propre questionnement sur la situation présente de ce qui a été une belle initiative de François Lépineux, d’Arnaud Pelissier-Tanon (voir page 48) et bien sûr d’Yvon Pesqueux. C’était il y a dix ans déjà et tout a changé. En revanche, ce qui est resté dans sa brutalité très actuelle, c’est la triste réalité présente qu’une une formule vieille de 2 000 ans caractérise toujours, avec son acuité : « au dehors vous offrez aux yeux des hommes l’apparence de justes, mais au dedans vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité » (Mt 23:28). Il serait bon que ceux qui le doivent, en prissent conscience avant qu’il ne soit trop tard.  Il est vrai qu’après une condamnation par la justice, l’appellation forte, de « sépulcres blanchis » (Mt 23:27) rend bien compte de ce qui est ! A bon entendeur, Salut !

Responsabilité d’un système ?

Le problème environnemental toutefois, ne résume pas à lui seul, loin de là, la RSE. Il  n’est pas seulement prégnant, outre Quiévrain ! Plusieurs dizaines de hauts fonctionnaires français, les responsables publics des secteurs de la santé ou du travail des années 1970 à 1990, ont été convoqués depuis 2009, par la juge d’instruction Marie-Odile Bertella-Geffroy. La convocation et la mise en examen, en octobre 2012, de Martine Aubry a remis sous la lumière des projecteurs le « drame de l’amiante ».L’Europe plus prompte à se préoccuper de concurrence et de transparence des marchés que de protéger les vies et la santé des travailleurs, n’a en effet, interdit l’amiante qu’en 1999 La période transitoire de 5 ans ne s’est achevée que le 1er janvier 2005 ! La France pourtant a interdit l’amiante au 1er janvier 1997 comme la Belgique alors que la Grande-Bretagne avait légiféré dès 1931 ! C’était pourtant bien trop tard ! Dès le 1er juin 2000, le tribunal administratif de Marseille avait estimé que l’Etat est
responsable des conséquences de la mort de quatre personnes contaminées sur leur lieu de travail. La juridiction phocéenne, dans sa décision rejetait également le motif d’ignorance des risques « au moins pendant la période de septembre 1983 au 27 mars 1987 » ! De quoi enlever prétexte aux « responsables non coupables ».

Si l’on pense comme Marcel Goldberg que « l’indépendance de l’expertise est une donnée fondamentale, mais (qu’) il s’agit d’une utopie »,
il reste donc le facteur économique. La connivence, pour ne pas parler de la complicité passive et active, le mélange entre experts et laboratoires, dirigeants d’entreprise, issus des mêmes écoles et formations que les politiciens, le pantouflage ou les allers-retours incestueux, la lâcheté intellectuelle ou la conversion contre-nature, on appelait cela jadis « Collaboration » et plus tôt « trahison des clercs » sont parmi les raisons qui expliquent, dans le domaine de l’amiante, comme dans d’autres cet enchaînement mortifère qu’on découvre toujours trop tard.  Les premières prévisions de mortalités ont été établies en 1995, par un épidémiologiste anglais, d’origine hongroise, Julian Peto. On parle désormais de 100 000
morts d’ici 2030…

C’est donc bien l’idéologie économique dominante qui est la cause première. Cela n’absout pas les hommes et les femmes qui sont coupables et responsables, mais il faut rejeter cette commodité du sacrifice des victimes expiatoires, aux dieux médiatiques aux larmes de crocodile. En effet, « à l’échelle mondiale, deux logiques économiques s’affrontent : la logique du profit et celle de la distribution équitable des biens, ….» poursuit, en appelant à une « conversion économique », Benoît XVI dont nous avons trouvé que la pensée, donnait un sens et une direction originale à cette réflexion à propos de la responsabilité sociétale.

Responsabilité et Innovation ?

Il y a donc tout lieu comme on vient de le voir de :

  • « Repenser le socle théorique » comme deux chercheurs parisiens Valérie Paone et Damien Forterre s’y essaient ;
  • poser « l’hypothèse des régulations syndicales »… « entre logiques marchandes et non marchandes publiques » selon les concepts posés par Marc Morin, spécialiste tout à la fois des organisations et de l’économie ;
  • considérer, comme on l’a fait au long de cet éditorial, « les croyances sur la diversité et leurs rôles dans le management, avec Martine Brasseur, dont nous sommes heureux d’encourager les efforts de recherche et de publication, naguère avec notre consoeur « Humanisme et entreprise » et maintenant à l’ARIMHE, qui vient de réaliser une belle manifestation à l’Université Paris V ;
  • considérer, comme on l’a fait au long de cet éditorial, « les croyances sur la diversité et leurs rôles dans le management, avec Martine Brasseur, dont nous sommes toujours heureux de saluer et d’encourager par ailleurs, les efforts de recherche et de publication à l’ARIMHE, association qui vient de réaliser une belle manifestation à l’Université Paris V ;
  • mettre en perspective cette responsabilité dans le cadre de « l’Innovation dans les services » : en comparant comme le fait, Thierry Burger-Helmchen, « les entreprises de mécanique françaises et allemandes » ;
  • s’attarder, pour en comprendre ce lien : Le management : responsabilité et innovation :

– « les singularités managériales », sur l’entrepreneuriat en réseau de franchise, dans le cadre extensif de « gérer autrement » avec Délila Allam ;
– la « nouvelle nécessité » pour les PME et groupements, avec Martine Boutary, Marie-Christine Monnoyer et Raphaëlle Faure, chercheuses à Toulouse ;
– « la théorie de la SDL (Service-DominantLogic) appliquée à la distribution », comme l’étudie Annie Munos, d’Euromed.

Par delà les responsables, les coupables, l’innovation ou la prudence, c’est bien la terre qui nous est donnée à tous « pour que nous habitions de manière créative et responsable » !

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Benoît XVI, ibid,

La Revue des Sciences de Gestion, n°205, janvier-février 2004, pp. 63-142

Marcel Goldberg, « Le hasard et la nécessité : le cas de l’amiante », La revue pour l’histoire du CNRS [En ligne], 16 | 2007, mis en ligne le 26 mars 2009, consulté le 19 décembre 2012. URL : http://histoire-cnrs.revues.org/1568

Peto J., Hodgson J. T., Matthews F. E., Jones J. R. Continuing increase in mesothelioma mortality in Britain. Lancet, 1995, 345(8949): 535-9.

Angelus du 23 septembre 2007, http://www.zenit.org/article-16230?l=french