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n°281-282 – Innovation(s)

Innovation(s)

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

L’innovation est au cœur de la vie des entreprises comme des sociétés. Elle n’en demeure pas moins fort difficile à définir comme le souligne notamment Claude Rochet (2013) en présentant les derniers développements en théorie de l’innovation à partir du programme canadien de recherche Management of Innovation in the New Economy (MINE) dirigé par le professeur Roger Miller[1].

Ce numéro situe les exemples d’innovation présentés dans un écosystème où la puissance publique est loin d’être absente. En cette période où la France, entre dans une période électorale de première importance, il nous a paru logique de nous faire l’écho des questionnements légitimes qu’entrepreneurs, chercheurs, enseignants posent au monde politique. Ainsi, et en premier lieu, j’ai limité cet éditorial introductif pour laisser place (page 2) et ainsi montrer ma solidarité à l’appel que fait l’AFEP (Association Française d’Économie Politique) pour qu’(enfin) en France, on reconnaisse le pluralisme en économie !

Notre revue depuis son origine et plus encore sous mon impulsion, a toujours pensé que les doxa quelles qu’elles soient, ne sont que des vérités temporelles car en recherche et surtout en science humaine, il n’y a pas de vérité intangible ! Il ne peut non plus y avoir de progrès et donc d’innovation sans une remise en cause permanente des concepts admis. Cela a été vrai du modèle communiste, cela est vrai aussi du modèle « néo-libéral » dominant. Voir un certain nobélisé (avec les limites qu’on connaît à ce pseudo prix Nobel) s’ériger en « Grand Inquisiteur », et qui pis est, être écouté des Gouvernants actuels, pour pourfendre les doctrines économiques hétérodoxes, montre à tous que le péril est grand et l’obscurantisme toujours devant nous. Rappelons que la science n’est pas affaire de majorité, sinon Galilée comme Pasteur auraient eu tort !

Toujours cohérents avec ce pluralisme que nous revendiquons, nous offrons (pages 73-74) au Président-fondateur du cercle Turgot, une tribune libre pour le président attendu… Enfin, et particulièrement liés à notre sujet dominant, nous relayons (page 22) l’appel à candidature du RRI (réseau de recherche en Innovation) et (pages 75-76) les « 7 questions fondamentales sur l’Innovation aux candidats à l’élection présidentielle » posées par le très nouveau et considérable « Collectif innovation 2017 ». Laissons au Général de Gaulle, « un homme qui n’appartient à personne et qui appartient à tout le monde[2] », le soin de conclure sur les enjeux de notre époque : « Culture, science, progrès.

Voilà ce qui, à notre époque au lieu des rêves de conquête et de domination d’antan, appelle et justifie les ambitions nationales. Voilà sur quoi doivent se rencontrer les peuples d’où procède la civilisation moderne ». C’était en 1966, à l’Université de Moscou[3], et cela, est toujours d’actualité !

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[1] Claude Rochet (2013), L’innovation dans l’innovation : De Schumpeter 1.0 à Schumpeter 3.0, Conférence à IONIS Business School, 16 avril 2013.

[2] Conférence de presse du 19 mai 1958, Palais d’Orsay.

[3] Discours à l’Université de Moscou, 22 juin 1966.

 

n°280 – Sécurité

Sécurité

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

La sécurité est l’une des six fonctions qu’Henri Fayol dans son ouvrage fondateur et toujours fondamental du management[1] tient à définir.

Revenir aux principes et à leur origine est toujours une opération profitable en toute science, car cela secoue la poussière des études accumulées. « Le levier le plus maladroit pour nous aider à soulever des faits aujourd’hui accumulés vaut mieux que rien, car il nous rend maître de ces faits et non leur esclave »[2]

En effet, si nous sommes bien ces « nains juchés sur les épaules de géants », regarder sur quoi s’appuient ces fameux géants, peut éviter de s’effondrer en ayant pris un géant pour un de ces nombreux colosses au pied d’argile  du prêt-à-penser médiatico-économique…

Ainsi pour réaffirmer cette lutte constante contre ce qu’il faut bien appeler la « médiocratie » selon l’excellent ouvrage du philosophe Alain Deneault[3] et laisser à d’autres, l’office de thuriféraire, que nous présentons une analyse à trois voix, d’un livre à la mode, celui de Jean Tirole (page 101). Cela précède nos habituelles chroniques bibliographiques.

Sécurité : La sécurité « des biens et des personnes »,  s’exprime parfaitement dans ce numéro où finance et organisation recouvrent les réalités actuelles de cette fonction qu’H. Fayol fait remonter en quatrième position dans l’ordre des fonctions de la version définitive de son ouvrage de  1916.

L’expérience nous montre que la sécurité, en ces périodes troublées et dans cet environnement turbulent ; si l’on ne parle que du monde des affaires, doit être une priorité pour les chefs d’entreprise, notamment dans le domaine en plein développement de la cybercriminalité.

Les cinq articles qui constituent le 1er dossier : Sécurité en finance : information et développement entendent rappeler que la sécurité n’est plus seulement affaire de police ou d’armée, mais est un facteur fondamental du développement (OCDE, 2001)[4].

  • « Les déterminants du recours à la divulgation volontaire d’informations dans les états financiers au format XBRL » par Pierre Teller, Dominique Dufour, Philippe Luu et Éric Séverin ouvrent une voie conceptuelle originale, fondée sur un échantillon de 2 924 entreprises.
  • François-Éric Racicot, Raymond Théoret et Christian Calmès s’interrogent « sur les mesures qui doivent donc être mises en œuvre par les autorités des marchés financiers aux Etats-Unis et au Canada pour revigorer la titrisation afin de diminuer la procyclicité de la croissance du crédit ».
  • L’article de Jonathan Bauweraerts et Julien Vandernoot pose une question bien actuelle qui est celle de la fiscalité des entreprises. Un colloque sur la sécurité fiscale organisé par Fondafip (Fondation internationale de finances publiques) s’est d’ailleurs tenu au ministère des finances et des comptes publics à Bercy, le 13 avril 2015 sous le haut patronage du ministre des finances et des comptes publics. Il y a été constaté que  le monde comptable n’a pas la parole dans les contrôles fiscaux alors que la comptabilité se complexifie et s’internationalise. L’étude qu’ils ont  faite entre 2002 et 2010, de 215 entreprises belges, « non cotées mettent en évidence une relation positive entre le caractère familial et le niveau d’agressivité fiscale ». Elle apporte en outre une appréhension de la stratégie des entreprises familiales qui manquait à leur compréhension fine.
  • Le « Cadastre de la présence des investisseurs institutionnels en Belgique : le cas des petites et moyennes capitalisations » que font Maxim Allart, Carole Monaco et Alain Finet est exemplaire de la sécurité ou de l’insécurité de la propriété capitalistique des PME belges du fait  notamment de l’arrivée massive de fonds de pension.
  • Cécile Bredelet et Améziane Ferguène achèvent ce dossier en nous amenant sur le continent africain, mais à une faible encablure de l’Europe. « Trois projets menés au Maroc de 2006 à 2011, et fondés en partie sur le microcrédit, offrent l’opportunité d’étudier la pertinence de cet outil». Insécurité de l’extrême pauvreté et développement du territoire sont les enjeux de cette étude nuancée.

Dans le 2e dossier : Sécurité en organisation : image et psychologie,  nous avons voulu marier les ressources humaines et le maniement des hommes par et pour le marketing. Ce n’est évidement pas notre conception, mais c’est à coup sûr un élément à prendre en compte et à étudier.

Dans un article fort original qui ouvre ce dossier, Christian Everaere s’interroge pour savoir «pourquoi le groupement d’employeurs, cette forme d’emploi atypique sécurisante est-elle si marginale? » en France.

  • « Les antécédents psychologiques de l’attitude à l’égard de la promotion des marques de luxe » étudiés par Mouna Damak Turki,
  • « L’influence de l’image du magasin et des types de marque de distributeur sur le capital marque : » pour les produits alimentaires en France durant la période de crise que décrivent Joseph Kaswengi et Andry Ramaroson
  • et l’« impact de l’ambivalence du style nostalgique sur l’efficacité publicitaire » que Wiem Berrabah et Samira Zine-Danguir sont allées chercher à partir d’une enquête faite sur Facebook, apportent ensuite trois visions de la psychologie des hommes et femmes. Ils constituent une étude anthropologique dans la logique de la méthode comparative « qui ne consiste pas à collationner sans règle le plus grand nombre possible d’observations, mais à vérifier des hypothèses précises à l’aide d’observations choisies selon un protocole rigoureux »[5] car ces échantillons visent à installer une représentation de la diversité culturelle anthropomorphique.

Doit-on y voir aussi une illustration d’un propos du recteur de l’Université de Montréal, qui a affirmé sur le ton de l’évidence à l’automne 2011 que « les cerveaux doivent correspondre aux besoins des entreprises. » [6]? Patrick Lelay, patron de la première chaîne de télévision française voulait déjà en 2000, formater les cerveaux humains pour consommer du Coca-Cola. [7]

L’université rejoignant l’idéologie manipulatrice mercantile, voilà qui peut donner lieu à de nombreux débats et être une «  bien sinistre preuve qu’une pensée innovatrice et un zèle total pour l’étude ne sont pas toujours essentiels pour nos universités »[8]. Intéressant débat mais qui n’est pas le sujet de ce numéro.

Toutefois, l’on ne peut oublier que le principe de tous ces classements universitaires, dont l’un des plus nuisibles, parce qu’il est inutile et inadapté, celui de Shanghai, n’est pas pour rien dans cette dérive morale de ces « médiocrates – intellectuels, journalistes et communicants[9] » et maintenant universitaires que nous réprouvons.

« Il semble que le principe de la subordination de l’intérêt particulier à l’intérêt général ne devrait pas être rappelé. Il y a cependant une lutte continuelle à soutenir pour le faire respecter », décidément l’Henri Fayol  de 1916 est bien toujours d’actualité !

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[1] Henri Fayol, (1916), Administration industrielle et générale- Prévoyance, Organisation, Commandement, Coordination, Contrôle. Rééd. : Administration industrielle et générale, édition présentée par P. Morin, Paris, Dunod, 1979, 156 pages.

[2] Arthur-Maurice Hocart (1935),  Le progrès de l’Homme, éditions Payot, page 10.

[3] Alain Deneault (2015), La Médiocratie, édition Lux, 224 pages

[4] « 1. La sécurité en tant que facteur de développement », Revue de l’OCDE sur le développement 3/2001 (no 2), p. 137-152 -URL : www.cairn.info/revue-de-l-ocde-sur-le-developpement-2001-3-page-137.htm.

[5] Lucien Scubla (2005) « Préface » à  A.M.Hocart, Au commencement était le rite, De l’origine des sociétés humaines, La Découverte, MAUSS, page 30.

[6] Cité par Alain Deneault, http://www.telerama.fr/idees/en-politique-comme-dans-les-entreprises-les-mediocres-ont-pris-le-pouvoir,135205.php

[7] Patrick Lelay, PDg de TF1, The digital Deluge, « The Harold Innis lecture », Innis College, Université de Toronto, 16 novembre 2000, cité par Mario Cardinal : Il ne faut pas toujours croire les journalistes, Bayard Canada, Montréal 2005, page 49.

[8] Rodney Needman (1978), « Introduction », in A.M. Hocart,  Rois et courtisans , Paris, Editions du Seuil, page 76.

[9] Eric Delbecque (2006), L’Europe puissance ou rêve français ; chronique de la guerre des mondes, Editions des Syrtes, Paris, 286 pages, page 101-102

n°278-279 – Et si l’on faisait (enfin) appel à un gestionnaire!?

Et si l’on faisait (enfin) appel à un gestionnaire !?

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

Nos lecteurs non hexagonaux pourront s’étonner de ce titre en forme d’interpellation ou d’interrogation, mais il témoigne d’un vide qui devient abyssal, devant l’absence de solution en matière de croissance et de développement de la France comme de ses partenaires européens.
Qu’on ne se méprenne pas, je n’adhère pas à cette idéologie mortifère qui fait une fin en soi, de l’équilibre des comptes à un moment donné (parfaitement arbitraire d’ailleurs, comme tout ce qui est temporel !) ou de la soumission à un pourcentage (devenu le dieu des imbéciles[1]) de je ne sais quel PIB, dont tous les experts savent, depuis belle lurette, que cet agrégat qui a succédé à bien d’autres, est approximatif et inexact.
Pas plus que je n’estime efficiente, cette dérive de la gestion publique qui institue le modèle privé comme source de validation. La finalité d’un hôpital n’est pas l’équilibre de ses comptes ; calculé d’ailleurs selon quelles bases ? La finalité d’un hôpital est d’abord de soigner efficacement les patients de son territoire. C’est évident, mais pas pour les tenants du New Public Management (NPM), cette « nouvelle forme de gestion publique basée entre autres sur une culture du résultat et l’emprunt de pratiques et d’outils issus du privé »[2].
Fondée sur des postulats faux, tordant le cou à des auteurs anciens, appelés à la rescousse pour masquer le vide théorique, évitant les faits pour ne retenir que des calculs fondés sur des bases imposées pour obtenir le résultat escompté, cette théorie, ce sophisme plutôt, détruit progressivement nos services publics, désertifie nos territoires et instaure un management suicidaire au vrai sens du terme !

C’est ce qu’il y a 20 ans déjà, j’appelais la « gestionite » avec cette formule lapidaire : « La gestionite est à la gestion ce que la démagogie est à la démocratie ! »[3]
J’aurais dû en 1996, orthographier« gestionite » avec 2 « n » pour mieux faire connaître cette maladie épidémique dont on ne se relève que très diminué…lorsque l’on s’en relève.
Des auteurs plus éminents que moi, comme Vincent de Gauléjac, en 2005, ont popularisé cette idée que la Société est malade de la gestion[4].
Ils ont aussi contribué, avec les dérives de la finance dans les organisations, à démonétiser la gestion et les gestionnaires dans une grande frange de la population, y compris savante ou prétendue telle lorsque l’on pense à la plupart des médias.
Pendant ce temps, et il n’est que d’allumer un poste de radio ou de télévision, ou de lire les journaux réputés économiques ou sérieux, les deux étant très rares les mêmes, pour se rendre compte que si les gestionnaires ne sont pas présents, ils sont largement remplacés par toutes sortes d’experts qui serinent la vulgate néo-libérale, assurés qu’ils ne seront pas contredits par les journalistes puisque ni les uns ni les autres ne savent de quoi ils parlent.

J’avais commis, 10 ans après le « gestionite », en 2006 donc, un éditorial qui se voulait un peu sarcastique en paraphrasant un homme que j’apprécie peu pourtant, « L’entreprise est une chose trop sérieuse pour être confiée à des économistes ? »[5]. Il ne s’agissait pas d’une attaque de la section 06 (gestion) contre la section 05 (économie) du Conseil National des Universités (CNU), puisque nous collaborons (sous la férule autoritaire des économistes « mainstream » cependant) dans la célèbre section 37 du CNRS.

Un vrai galimatias pour nos lecteurs étrangers !

En effet, même si comme Thierry Burger-Helmchen, nous pensons que « l’opposition entre les sciences économiques et la gestion est stupide et non productive »[6], même s’il est des domaines communs dans les deux ou trois premières années de Licence, il est aussi des spécialisations qui sont propres à chacun. Le vaste champ des organisations est celui du gestionnaire, pas celui des autres qui ignorent les règles, les pratiques, les théories qui portent cette science nouvelle qui est celle des sciences de gestion.
Si neuve même, qu’un ancien ministre du Budget, trésorier d’un grand mouvement politique et formé par une école pourtant prestigieuse et qui se targue de faire la loi en gestion dans une université en création, s’étonnait à la question que je lui posais justement sur le management public, qu’il pût y avoir des sciences de gestion !

Et pourtant, elles existent bien ! Notre revue en est la preuve depuis plus de 50 ans !

C’est pour cela que j’enrage presque quotidiennement, pour tous ces gestionnaires que je lis, que notre revue publie, de ne pas les voir traités comme des experts des organisations et des entreprises qu’ils sont, dans les médias et auprès du grand public, mais aussi de la petitesse des guerres que se livrent les différentes écoles de la gestion. Picrochole n’est jamais loin !

Je ne vois aucune émission de France-Culture voire de Canal-Académie, de France 24 ou des chaînes parlementaires confiée à un gestionnaire. Si certaines chaînes invitent un patron, un inventeur, un cadre d’entreprise, c’est pour témoigner, débattre parfois avec des syndicalistes voire des politiques, mais jamais aucun gestionnaire n’est là pour poser enfin, les bonnes questions, tirer les enseignements ou faire une synthèse.

Tout est donc toujours approximatif, inexact voire totalement erroné dans le domaine précis des organisations et de leur fonctionnement. Inviter un gestionnaire pour expliquer la loi travail vue de la part des vraies entreprises aurait gagné du temps et de l’efficacité, mais à croire que ce n’est pas ce qu’on cherche !

Prenons un seul exemple : dans un article de 2012, Thierry Burger-Helmchen, cité plus haut, publiait une fort intéressante comparaison fondée sur un échantillon d’entreprises françaises et allemandes du secteur de la mécanique industrielle de précision « pour déterminer l’impact de la consommation de services externes pour développer la capacité à innover, la qualité des produits et la performance des entreprises ». Une étude réelle de terrain qui seule permet de savoir de quoi l’on parle. Si le titre n’est pas accrocheur pour un journaliste moyen, voire moyen supérieur, la conclusion, elle, pouvait intéresser un journaliste et mêmes plusieurs, les organisations patronales si elles avaient une veille de recherche efficace, je ne parle même pas des partis politiques ou des cellules de réflexion des ministères « pondeurs » de tant de réformes sur l’entreprise…Je cite juste le début de cette conclusion pour ne pas déflorer la lecture complète ! Elle ouvre un vaste champ de réflexions sur l’organisation et sur l’acculturation différente selon les pays (on est loin du modèle unique tant prôné à Bruxelles). « Cette étude nous permet de montrer que les entreprises françaises et allemandes bénéficient toutes deux de l’utilisation de services innovants. Elles améliorent la qualité de leurs produits, leur efficacité productive et leur capacité à innover. Néanmoins les entreprises françaises profitent plus de ces services pour améliorer leurs capacités d’exploration que d’exploitation (à l’inverse des entreprises allemandes)… »[7]

Ce travail où la réalité des choses constatées est l’apport essentiel, rapproche le gestionnaire de la méthodologie de l’historien plus que de la modélisation économique. « Dans un champ où les préoccupations opératoires revêtent une importance primordiale, elle (la gestion) conduit à explorer le rapport entre la validité théorique des connaissances et l’efficacité pratique que leur application permet d’atteindre » écrivait déjà il y a près de vingt ans Elie Cohen en s’interrogeant sur l’épistémologie de la gestion[8].

Avant la théorisation et l’exposition publique, il y a le travail modeste du chercheur, pas celui qui publie à tout va pour je ne sais quelle comptabilité boutiquière bibliométrique anglophone, qui témoigne certes de publications, mais n’équivaut certainement pas à de la recherche et annonce encore moins une découverte. Il y a des experts pour cela, il suffit de siéger dans un nombre de « conseils académiques restreints » pour s’en rendre compte et constater que la médiocrité, de ce fait, préside aux carrières et ne signifie nullement une véritable recherche.

À court terme, c’est comme au XVIIIe siècle, l’effondrement intellectuel des universités françaises. C’est aussi pour tous ces politiques « pressés de faire vite », la certitude que l’intelligence déserte leurs constructions babyloniennes, mais comment pourrait-ils s’en rendre compte, puisque ne sachant pas, ils n’interrogent pas non plus ceux qui pourraient introduire le doute, le fameux doute cartésien, méthodologique, dans leurs certitudes d’ignorants !

Ce numéro apporte donc son pesant de connaissances qui pourraient être utiles à ceux qui décident. Les deux dossiers que j’ai intitulés : « satisfaire le client » et « mesures de la performance », apportent des conclusions certaines, fondées sur les réalités vécues dans les organisations.

La pluralité de leurs sujets est elle-même le signe que chacun, suivant ses appétences, peut y picorer. Encore faut-il avoir l’envie de savoir et de comprendre. « On ne saurait faire boire un âne s’il n’a pas soif » dit-on communément !

Un cahier de recherche, rattaché à un numéro de 2015 que faute de place nous n’avions pas pu publier alors, illustre notre propos et complète les deux dossiers. « Le changement de Business model : quelles conséquences organisationnelles ? » est une problématique dont les apports que constituent les différentes contributions permettent, d’apporter une réponse. Réponse modeste toujours que celle du véritable chercheur. Libéré des modèles, il ou elle sait que sa réponse est imparfaite et temporelle, c’est-à-dire temporaire ! Le chercheur interroge les faits, il n’assène pas de vérités dogmatiques et de fausses certitudes !

Oui, il y a bien raison d’interroger les gestionnaires, car ils apportent la fraîcheur sans cesse renouvelée de la véritable connaissance, celle des réalités !


[1] Olivier Geradon de Vera, ancien vice-président d’IRI-Secodip, ne disait-il pas d’ailleurs que « la moyenne est la forme la plus évoluée du mensonge ».

[2] Chappoz, Yves, Pupion, Pierre-Charles, « Le New Public Management », Gestion et management public 2/2012 (Volume 1/n°2), p. 1-3. URL : www.cairn.info/revue-gestion-et-management-public-2012-2-page-1.htm. DOI : 10.3917/gmp.002.0001.

[3] Naszályi Philippe, « La gestionite », Direction et gestion des entreprises, n°155-156, 1995, pp 6-7.

[4] Gaulejac, Vincent de, « La société malade de la gestion, Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social », Seuil, Collection : Économie Humaine, Paris Parution 2005, 275 p.

[5] Naszályi Philippe, « L’entreprise est une chose trop sérieuse pour être confiée à des économistes ?», La Revue des Sciences de Gestion 3/2006 (n°219), p. 5-6 URL : www.cairn.info/revue-des-sciences-de-gestion-2006-3-page-5.htm. DOI : 10.3917/rsg.219.0005.

[6] Le Blog d’Olivier Rollot, 7 novembre 2014.

[7] Burger-Helmchen, Thierry, « Innovation dans les services : Différences technologiques et similarités organisationnelles dans les entreprises de mécanique françaises et allemandes », La Revue des Sciences de Gestion, 2012/5 (N° 257), pp.81-89, https://www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=RSG_257_0081

[8] Cohen, Elie (1997), Épistémologie de la gestion, article 59 dans Encyclopédie de la gestion, Y. Simon et P. Joffre, Paris, Economica, page 1065.

n°289-290 – « Objets inanimé, avez-vous donc une âme »

« Objets inanimé, avez-vous donc une âme », ou Psyché en sciences de gestion

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

Faire cohabiter Lamartine avec John Venn est en quelque sorte le pari de ce numéro qui inaugure 2018. Il y a bien longtemps que les sciences de gestion utilisent le diagramme que ce mathématicien britannique mit au point et publia en 1881 [1]. Pour mémoire, et sans aucun rapport apparent, c’est cette même année que le Législateur français instituait enfin, la liberté de la presse.

Il y a malgré tout plus d’un lien entre les deux. D’abord, La RSG est, depuis sa création en 1965, ce qui en fait la plus ancienne revue académique francophone de gestion, un organe de presse. Cela en fait une rareté au milieu du paysage des autres publications.

Certains évaluateurs ont tendance à ne pas prendre en considération cette particularité lorsqu’ils s’avisent de classer les revues. C’est à coup sûr une grave méconnaissance des réalités ou plus grave, une volonté de les ignorer. Respecter depuis 52 ans les obligations qu’on exige, et de plus en plus, de la presse, est un facteur qui garantit déontologie et indépendance. Nous ne sommes pas l’excroissance plus ou moins cachée d’une quelconque institution, si honorable soit-elle. Si nous devons notre naissance en partie à l’Institut de contrôle de gestion (ICG), devenu Institut français de gestion (IFG), nous en sommes séparés depuis 1985 et sommes, fait encore plus rarissime, une société et non une association, une entreprise donc qui remplit là aussi les obligations de transparence que l’on exige d’elle.

Connaître la gestion de l’intérieur et répondre au cahier des charges de la Commission paritaire des publications et agence de presse (CPPAP) qui tous les 5 ans vérifie que La RSG est bien organe de presse, est bien notre caractère propre.

C’est cette indépendance qui amène nombre d’auteurs à nous soumettre par priorité leurs papiers pour que nos TROIS évaluateurs, dont l’un est hors de l’Hexagone, valident leur recherche. Qui d’autres ?

C’est cette volonté de qualité que nous avons imposée à toute contribution acceptée, d’être l’objet d’une double relecture pour que toutes les sources citées soient vérifiées. Qui d’autres ?

Publier à La RSG, est donc un long chemin, plus long que chez nombre de nos consœurs, et en tout cas plus difficile aussi que chez plusieurs revues anglo-américaines, dont le seul fait d’être publié en anglais, est considéré comme un critère qualifiant, alors qu’il n’est qu’un aveu de veulerie de ces classeurs. « La trahison des Clercs » n’est plus celle que J. Benda dénonçait en 1927, mais elle est toujours la tentation devant l’apparent plus puissant devant lequel s’agenouille toujours le colonisé en esprit.

C’est cette indépendance qu’en France ou hors de France, ceux qui entendent se tourner vers une recherche originale ou innovante, que demandent les institutions qui sollicitent notre partenariat pour organiser un colloque ou des journées d’études. Nous sommes parcimonieux et c’est gage de qualité pour nos lecteurs.

Nous sommes heureux et fiers, par exemple d’avoir compris avant bien d’autres, l’importance de la RSE et d’avoir été les seuls à ouvrir nos colonnes à l’ADERSE pour publier les actes de son premier congrès[2].

Indépendance et qualité sont donc congénitalement notre marque de fabrique. C’est pour cela que nous sommes toujours inquiets que l’on cherche à restreindre cette liberté de la presse déjà pas mal entamée depuis 30 ans sous des prétextes plus spécieux les uns que les autres !

Indépendance et qualité sont aussi un challenge qu’il faut relever à chacune de nos parutions et sont les épreuves qu’à l’instar de Psyché, mais sans l’aide d’Aphrodite, de l’aigle de Zeus ou de Perséphone, nous devons accomplir.

Cette parution qui ouvre 2018, placé sous le signe de Psyché, le « principe pensant » pour Aristote, confronte les sciences de gestion avec les horizons des manifestations conscientes et inconscientes de la personnalité. Ouvert par le travail sur le contrat psychologique, fondamental en RH, de François Renon et d’Anne Goujon-Belghit, chercheurs à la Chaire de Capital Humain et de Performance Globale de l’Université de Bordeaux, ce numéro présente deux dossiers thématiques : Psyché et la consommation et Psyché et la gouvernance.

Le poids des seniors grandissant en économie touristique qu’étudient Amélie Clauzel et Caroline Riché, les tensions identitaires et les stratégies de résolution des consommateurs responsables confrontés à leur comportement réel d’achat, analysées par Naouel Makaoui et Ludovic Taphanel, la mesure de l’insatisfaction des consommateurs des prestataires de formation que présente Bruno Samba, et la peur de mourir face aux médicaments contrefaits des populations à faible revenu, décrite, par Bertrand Sogbossi Bocco, sont les quatre chapitres de ce dossier constitué d’études de terrain.

La gouvernance est d’abord un terme qui nous vient de la finance. À partir d’un échantillon international de 730 banques entre 2008 et 2012, Renald Guiselin et Jérôme Maati, étudient l’influence des mécanismes de gouvernance d’entreprise confrontée aux normes de la transparence de l’information comptable. Cette compatibilité en juste valeur pourrait bien être court-termiste, c’est la question que posent Samira Demaria et Sandra Rigot. Janus, autre référence mythologique, est évoqué par Tawhid Chtioui et Stéphanie Thiéry Dubuisson, pour démontrer, à travers une revue exhaustive de la littérature, que maîtriser une organisation ne peut se limiter aux aspects formels du contrôle (hard controls). Mettre à mal la « théorie de l’agence », est le résultat d’une étude sur 300 entreprises familiales (Chypre, Égypte, Jordanie, Liban, Turquie), que présentent Catherine Mercier-Suissa, Laura Salloum et Charbel Salloum, Nous ne pouvons que nous en réjouir. Nejib Fattam et Gilles Paché à partir dans études de 47 entreprises, définissent 3 modèles d’affaires dans le cadre d’une étude des services 4PL, enfin, véritable intégration de parties prenantes logistiques. Très rare est l’analyse que fait Simon Wangani sur ces PME que sont les cabinets médicaux libéraux confrontés à la problématique de la mise en place d’un système de contrôle de gestion stratégique.

Rationalité selon J. Venn, notamment et variétés des cultures, ici symbolisés par les alphabets grecs, latins et cyrilliques, et si loin du main stream sclérosant, nous semblent résumer psyché et ses nombreuses déclinaisons en sciences de gestion.

Tout n’est-il pas symbole ?

Diagramme de Venn

[1] Venn, John (1881), Symbolic Logic, London, Macmillan and Company. ISBN 1-4212-6044-1.

[2] La Revue des Sciences de Gestion, n°205, janvier-février 2004, pages 59-142.

n°291-292 – Au service des entrepreneurs !

Au service des entrepreneurs

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

Quel est l’impact de la recherche sur les managers ? Telle était la question que cherchait à élucider l’enquête FNEGE [1] sur l’influence de la recherche en management réalisée par Michel Kalika [2], Sébastien Liarte [3], et Jean Moscarola [4], à partir de ces questions :

  • Quels sont les auteurs et les connaissances que les managers considèrent comme utiles pour leurs pratiques ?
  • Sont-ils informés sur la recherche en management ?
  • Comment et qu’en pensent-ils ?

L’étude des 1557 réponses obtenues [5], a permis d’appréhender la manière dont l’impact de la recherche est perçu par les managers.

La RSG se place en 4e position du TOP 10 des revues les plus reconnues par les entrepreneurs : pas mal pour la seule revue indépendante d’une fondation ou d’une association, et la seule gérée comme une entreprise ! L’étude ne mesure pas l’impact à l’étranger qui nous aurait renforcés encore.

Il y a plus de 10 ans, à l’occasion de la parution de la traduction française de l’ouvrage de deux professeurs de Stanford aux Presses de Harvard Business School, Jeffrey Pfeffer et Robert Sutton, nous regrettions avec le préfacier de « Hard Facts, dangerous half-truths & total nonsense » que les « pratiques managériales ne font qu’un usage très limité des connaissances accumulées par la recherche en management [6] » ?

Les choses auraient-elles donc changé et la recherche académique inspirerait-elle enfin, un peu… beaucoup ou guère, sinon pas du tout, les actions des entrepreneurs ?

L’enquête ne va pas jusqu’à apporter une réponse construite et étayée à cette question existentielle ? En effet, publier pour publier comme le souligne pour en dénoncer la pratique Sylvie Chevrier [7] qui est aussi membre de notre Conseil de rédaction, n’est ni de la recherche ni d’un quelconque apport pour la gestion des organisations… en fait, un enseignement qui « n’estoit que besterie, et leur sapience que moufles, abastardissant les bons esperitz et corrompant toute fleur de jeunesse » pour reprendre avec son style, la critique que Rabelais faisait déjà en son temps à ces connaissances hors-sol et inutiles !

Être scientifiquement promoteur et pouvoir influer le cours des activités des entreprises en inspirant les entrepreneurs, est une forme de quadrature du cercle qui nécessite sans cesse une interrogation sur le pourquoi de nos choix, sur la pérennité des articles et l’apport réel de ces contributions.

Le vrai principe n’est pas de se faire gloire d’éliminer un très fort pourcentage de propositions. C’est à la portée de tous et c’est être bien présomptueux sur son propre jugement. Partir du principe que plus que de modélisation, cette technique qui a tué la science économique, comme les sophismes dénoncés déjà par Rabelais, c’est l’approche humble du terrain qui permet, comme l’historien le fait, de fonder des connaissances et d’apporter un éclairage utile à tous, à commencer par les entrepreneurs.

Elie Cohen a déjà répondu à notre interrogation : « En fin de compte, l’affirmation de la gestion dans ses développements cognitifs, comme dans ses réalisations instrumentales est sans doute vouée à s’accomplir dans une tension permanente entre l’ambition généralisante et la recherche de relations causales stables d’une part, et le souci de prendre en compte, sinon en charge, les problèmes réels auxquels sont confrontées les entreprises et les organisations d’autre part [8]. »

Cette « tension permanente » est ce qui préside au choix de nos publications : « Avec l’apport des diverses disciplines scientifiques, et des techniques nouvelles qui en sont résultées, ces méthodes de gestion tendent à se multiplier en se spécialisant. Ce faisant, elles deviennent plus hermétiques et plus disparates.

Il est de plus en plus difficile de les relier entre elles, d’en délimiter les champs d’application, d’en apprécier les possibilités d’utilisation.

Or, tout Cadre de Direction (manager) doit être en mesure, de situer dans une perspective globale, non seulement les problèmes de l’entreprise, mais également, les méthodes permettant de les résoudre.

C’est pourquoi, il nous a paru nécessaire, à côté des revues spécialisées consacrées à ces différentes méthodes, d’offrir à l’ensemble des Cadres de Direction une publication qui en fasse une synthèse, utile également pour le spécialiste », c’était déjà le propos de notre revue lors de la parution de son 1er numéro en 1965.

Être la plus ancienne revue francophone, avoir reçu du grand universitaire et homme d’État, Raymond Barre, la qualification de « 1re revue francophone de management » oblige et fixe la ligne de crête pour « être au service des entrepreneurs ».

Voilà pourquoi exceptionnellement, à côté des recensions bibliographiques de nos collaborateurs attitrés (page 157), nous présentons brièvement en clin d’œil, un ouvrage sur le parcours de 20 entrepreneurs (page 101).

Trois dossiers thématiques entendent répondre également à cette préoccupation permanente par leur diversité et leur lien avec le terrain, d’étude, d’expertise, de synthèse.

  • « Géographie et entreprises »,ouvre ce numéro double du cœur de l’été, en privilégiant l’environnement territorial, régional voire immatériel.
  • « Collaborations et coopérations», ce dossier découle naturellement du fait des contraintes des évolutions des technologies notamment de l’information, et de la nécessaire utilité de trouver des fondements économiques et sociologiques aux défis de la mondialisation.
  • « Mesures et contrôles »,est le dernier dossier. Il aborde par des cas souvent très orignaux, une logique d’évaluation nécessaire à tout acte d’« administration » pour reprendre le vocabulaire du père du management qu’est Henri Fayol dont l’objectif était déjà de placer sa publication « au service des entrepreneurs » !

 

Notes

[1] FNEGE : Fondation nationale pour les études de gestion.

[2] Professeur à l’IAE Lyon, BSI.

[3] Professeur à l’Université de Lorraine.

[4] Professeur à l’Université de Savoie.

[5] Enquête FNEGE, menée en partenariat avec Sphinx Institute, http://www.lesphinx-developpement.fr/wp-content/uploads/2016/05/Communiqu%C3%A9_Enqu%C3%AAte_FNEGE-Sphinx-Institute_OK.pdf.

[6] Naszályi Philippe, « Faits et Foutaises dans le Management » ou « Hard Facts, dangerous half-truths & total nonsense », La Revue des Sciences de Gestion, 2007/6 (n°228), p. 5-6. DOI : 10.3917/rsg.228.0005. URL : https://www.cairn.info/revue-des-sciences-de-gestion-2007-6-page-5.htm.

[7] Chevrier Sylvie, « Publish… and perish ! », Annales des Mines – Gérer et comprendre, 2014/1 (N° 115), p. 18-21. DOI : 10.3917/geco.115.0018. URL : https://www.cairn.info/revue-gerer-et-comprendre1-2014-1-page-18.htm.

[8] Elie Cohen, (1997), Épistémologie de la gestion, article 59 dans Encyclopédie de la gestion, Simon, Yves et Joffre, Patrick (dir.) Paris, Economica. page 1059.

n°293 – Le management : une question neuve !

Le management : une question neuve !

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

«Tout comme M. Jourdain faisait de la prose, le mot d’origine anglaise, mais parfaitement inséré dans notre langue française, management, est suffisamment vaste pour qu’on puisse tous à un moment donné, le pratiquer sans le savoir. Le bien pratiquer est une autre affaire !

Qui n’a en mémoire, l’impressionnante idée d’« entreprise sans usine » du brillant polytechnicien Serge Tchuruk, qui permit à Alcatel de disparaître en tant que « leader mondial des télécoms »!

Car depuis l’américain Taylor, le français Fayol, ou l’autrichien Peter Drucker, « Pape du management », il est bien clair que le management est bien l’ensemble des processus combinant la compétence, la capacité d’innovation et une organisation du travail en fonction du facteur humain permettant de faire progresser une organisation.

POCCC : Prévoir, organiser, commander, coordonner, contrôler, symbole des fonctions du « manager », telles qu’Henry Fayol, reprises par L. Urwick, les a décrites, sont devenues classiques. On exhorte aujourd’hui les entreprises à faire preuve d’innovation en termes de management.

5, 6… 8 fonctions clés… ?

Si ces notions ont un sens et même sont pratiquées par certains grands groupes, grâce aux brillantes cohortes de diplômés de MBA qu’ils recrutent, avec les succès qu’on connait parfois, comme aime à le souligner Henry Mintzberg, qui a toujours notre adhésion, les fonctions mêmes du management sont généralement méconnues des TPE et des PME.

Le management : une question (toujours) neuve ?

Voilà pourquoi ce numéro essaie, à sa modeste place, après une remise en perspective que présente Baptiste Rappin, Brève Histoire cybernétique du management contemporain, de placer trois illustrations concrètes visant à faire comprendre la richesse du management. Grace Moussaid, publie un processus repreneurial original, celui de la veuve. Cet article passionnant est émouvant puisqu’il est aussi le dernier que notre ami, le professeur Robert Paturel, nous avait adressé avant sa tragique disparition. Deux jeunes auteurs prometteurs, formés sous le harnais de Jean-Marie Peretti, nous rappellent que le management concerne aussi les collectivités territoriales et que l’employabilité et la fidélisation des agents sont une question sensible ! Ce dossier se termine par les travaux de Joël Gouteron, en marketing, sur l’attachement ou de l’implication ?

Fidèle à notre ouverture à la recherche qui se fabrique, nous présentons dans ce numéro, un dossier sur la « gestion des réseaux » par trois contributions sélectionnées[1] lors de la 9e édition de l’International Finance Conference qui s’est tenue à l’ISC Business School[2].

Finalement le management a pour fonction de diriger : « faire avancer dans une direction précise », et gérer, c’est- à-dire direction et gestion…

Notes

  1. https://thema.u-cergy.fr/IMG/pdf/lfc9_official_program.pdf
  2. https://thema.u-cergy.fr/evenements/workshops-colloques-conferences/article/the-9th-edition-of-international-finance-conference-ifc9

n°294 – À la poursuite du management !

À la poursuite du management !

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

Une idée neuve, comme le bonheur, selon la formule de Saint-Just, remis au goût du jour par quelque révolutionnaire d’antichambre, telle est aussi, comme on l’a vu dans le précédent numéro, le MANAGEMENT.

Il nous a donc paru cohérent pour terminer l’année 2018, d’en explorer deux autres aspects afin de rester dans une démarche propédeutique.

Rappelons que pour l’essentiel des TPE et PME, le management reste une idée vague, mal comprise et parfois rejetée comme propre aux « gros » ou aux « grands » !

Telle n’est pas notre conviction et les articles que nous proposons à la lecture, permettent une grille de lecture éclairante et adaptable à toutes les organisations, petites et grandes.

Le premier dossier : Contrôle et droit des entreprises, rappelle que le droit n’est pas autre chose qu’un élément de gestion de l’entreprise, même si dans de nombreux enseignements de gestion, on l’oublie…Le droit n’est pas que l’affaire du spécialiste, et nombre d’entrepreneurs l’apprennent souvent trop tard. Ivan Tchotourian et Jérôme Turcotte, de l’Université de Laval au Canada, en décrivant « Le droit des sociétés au service d’une gouvernance d’entreprise sociétalement responsable », ne décrivent pas seulement des sociétés et un droit qui nous seraient étrangers, ils démontrent que tout cela est le fruit d’une idéologie « qu’il convient de remettre en cause pour que les entreprises de demain soient vectrices de progrès économiques, environnementaux et sociétaux. » Voilà bien un apport concret à un Débat national, aux questions biaisées de mauvais marketeurs, qui oublient, mais savent-ils réellement ce qu’est le management, les vraies questions fondées sur de vraies compétences. Emmanuel Bayo, l’un des meilleurs connaisseurs français du droit des coopératives, souvent de petites et moyennes tailles, indique que celles-ci semblent mieux résister aux défaillances que les sociétés financières, pourtant seul modèle de Bruxelles et de ses sectateurs les plus zélés. Y aurait-il des solutions de pérennité des PME qui seraient plus profitables à l’économie que celles des adorateurs du « veau d’or » du courant dominant ? Une jeune chercheuse, enfin, a le courage, en s’appuyant sur la littérature et des entretiens avec des professionnels du secteur agroalimentaire, de proposer des solutions pour une gestion durable de la chaîne logistique. Au moment où les scandales du lait, de la viande de cheval, et bien d’autres cachés ou à venir, viennent démontrer les limites de la régulation par le marché, pourtant seule solution vantée comme la panacée par des candides et sans doute beaucoup de pervers !

« Réflexions sur la prise de décision » en découle logiquement. Le management a bien pour fonction de « faire avancer dans une direction précise ». Que la planification puisse être une échelle de mesure avec son apport multidimensionnel, ou que l’africanité puisse avoir une incidence sur la prise en compte de la RSE dans la performance globale, posent des modèles et tentent d’apporter des « boîtes à outils », au manager. Deux chercheurs de cette nouvelle Lotharingie souhaitée par Charles le Téméraire (Université de Franche-Comté et de Université de Bourgogne), démontrent le rôle de l’attractivité affective du pays d’origine dans la démarche d’achat et ouvrent ainsi des pistes au marketing international ! L’histoire et les rêves territoriaux ne sont donc pas vains ! Les deux derniers articles du dossier[1], ont été sélectionnés lors de la 9è édition de l’International Finance Conference qui s’est tenue à l’ISC Business School[2] que nous présentions dans le numéro précédent, se sont parfaitement insérés. Le premier, par une étude de cas, nous apporte une vision un peu moins officielle sur l’indépendance et la compétence des comités d’audit de nombreuses d’entreprises françaises. Le second analyse le dispositif de Bâle 2 concernant la détermination du capital réglementaire des banques. Tous ces éléments qui importent à la prise de décisionhttps://thema.u-cergy.fr/IMG/pdf/lfc9_official_program.pdf.

Notes

  1. https://thema.u-cergy.fr/IMG/pdf/lfc9_official_program.pdf
  2. https://thema.u-cergy.fr/evenements/workshops-colloques-conferences/article/the-9th-edition-of-international-finance-conference-ifc9

n°301-302 – Merci à nos relecteurs, réviseurs et correcteurs ! ou Comment fonctionnons-nous

Merci à nos relecteurs, réviseurs et correcteurs ! ou Comment fonctionnons-nous

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

La crise mondiale a frappé notre publication comme tout le reste de la presse ou de l’économie.

Certes beaucoup de relations se font par Internet et le confinement qui frappait nombre de nos collègues et confrères comme nous-mêmes, n’entravait pourtant pas les liaisons, objectera-t-on !

En effet, mais notre revue contre vents et marées depuis 1965,

  • pense que la recherche en gestion n’est pas le monopole des anglo-américains,
  • refuse les contributions, qu’acceptent pourtant des revues encore francophones et souvent mieux « rankées « que nous, qui ne sont que de mauvais « remakes » souvent mal traduits d’ailleurs de pensées américanisées,
  • favorise les jeunes auteurs et les auteurs aux cultures et pratiques différentes du « main stream », et de ce fait a permis de faire émerger nombre de respectables « professeurs »,
  • ne publie pas les articles d’un soir mais une réflexion rigoureuse et durable,
  • a tenu, durant cette crise à ne pas modifier sa rigueur unique et son fonctionnement international.

En effet, rappelons-le : toutes les propositions qui nous sont adressées, sont analysées par TROIS évaluateurs dont au moins, un n’est pas hexagonal.

Après les différents échanges entre auteur(s) et évaluateurs, le texte définitif est ensuite adressé à DEUX RELECTEURS pour :

  • la langue,
  • l’orthographe,
  • la vérification de toutes les sources et références bibliographiques contenues par chaque article.

Je mets au défi les évaluateurs, rankeurs, classeurs de revues de trouver une telle rigueur ailleurs !

En effet, ami lecteur, cadre d’entreprise, chercheur, universitaire, étudiant, nous pensons que « tu » mérites le mieux !

Permettez-moi alors tous simplement de dire merci à tous ceux qui interviennent aux différentes étapes de ce processus (souvent trouvé long par nos auteurs) qui aboutit à la publication d’un numéro de cette revue qui, depuis 1965, souhaite promouvoir recherche et pratiques dans toute ce qui est le champ des sciences de gestion en toute liberté et honnêteté intellectuelle !

n°303-304 – Du scientisme à l’imposture scientifique

Du scientisme à l’imposture scientifique

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

Telle est bien ce qui marque la gestion de la crise pandémique par les autorités de santé, y compris les médecins et chercheurs embarqués dans une spirale dirigiste qui méconnait les principes de la Santé selon la définition de l’OMS, notamment en France et par les grandes revues scientifiques dont The Lancet. Voilà pourquoi notre modeste revue entend s’intéresser à la Responsabilité dans ce numéro double de l’été 2020.

La responsabilité est d’abord, personnelle et donc incessible. Elle est le fruit même de la Liberté et du discernement à l’exercer qui va jusqu’au droit de « résister à l’oppression », le quatrième de nos droits naturels depuis 1789[1], c’est-à-dire de ne pas exécuter un ordre injuste et de s’opposer même à la loi… De ce droit personnel découle bien entendu celui de l’exercice du pouvoir. C’est cette thématique qui s’illustre dans un cahier central que le Professeur Medhi Nekhili et Eric Bidet de l’université du Mans ont intitulé : « Gouvernance responsable ». « Ce que nous apprend la finance », en deux articles achève et renforce notre réflexion entamée par le premier dossier consacré aux « Organisations responsables ». En cette période où la crise économique, découlant de la pandémie, sévit, qu’il me soit permis de citer juste le premier article « consacré aux accords de Ruptures Conventionnelles Collectives ». Il allie les sciences juridiques et de gestion. Il illustre notre souci constant de ne pas nous limiter à la « gestion gestionnaire », mais de la confronter, comme cela se fait dans les entreprises, aux réalités des circonstances. Notre riche et internationale équipe d’évaluateurs a seule permis cette complémentarité des disciplines qui nous rappelle combien notre revue est estimée par les décideurs eux-mêmes[2]. C’est finalement cette renommée-là qui nous importe et nous évite comme Cyrano « d’avoir son encensoir, toujours… »

_________

1. Article 2 de la Déclarations des Droits de l’Homme et du Citoyen, 26 août 1789

2. Etude FNEGE 2016 “L’impact de la recherche en management”

n°305 – Lyssenko est de retour !

Lyssenko est de retour !

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

Il n’est pas certain que ce retour-là, contrairement au retour de Michaël, tant attendu dans la chanson de la regrettée Rika Zaraï, nous incite à chanter « alléluia[1] » ! Ceux qui lisent nos éditoriaux depuis quelques années, savent que nous ne manquons jamais de mettre en parallèle, la logique qui inspirait les régimes de derrière le « rideau de fer » et celle qui porte le néolibéralisme, plus ou moins monétariste, qui prend son inspiration en Ayn Rand (1905-1982). Le même matérialisme fondateur, tient pour rien l’Homme et ses aspirations spirituelles !

Ces derniers temps, le scientisme dont nous évoquions le retour[2] a tendance à profiter de la crise pandémique pour s’épanouir dans la caste « Mba-isée » que fustigeait H. Mintzberg et qui tient les rênes des différents états. Il faut ne rien connaître à rien pour s’étonner ou s’émerveiller qu’ils appliquent, sauf très rares exceptions, les mêmes politiques autoritaires, inspirées par la peur et la certitude d’appartenir aux « élus » puisqu’ils sont formés sur ce même modèle désincarné ! Ils se sont adjoint, depuis la pandémie, une coterie de Diafoirus, plus ou moins galonnés, parfois au passé prestigieux, mais « la vieillesse est un naufrage[3] », disait déjà le Général ! Quelques carriéristes, et ce mot est aussi bien féminin que masculin, quelques chevaux de retour, quelques « utilités » du moins pour elles-mêmes, et l’on vous bâtit un « conseil scientifique » qui va à peu près, tout dire et son contraire, depuis mars 2020, avec la docte suffisance que garantit la méconnaissance des choses et des gens !

Lyssenko est bien de retour !

Car rappelons-le, le biologiste soviétique qui inspira les théories les plus absurdes ne détruisit pas seulement la génétique soviétique et celle des malheureux pays satellites, mais il fut considéré comme un maître par nombre de sommités scientifiques en Europe de l’Ouest et tout particulièrement en France[4] ! Notre malheureux pays est donc doté d’une prédisposition naturelle à considérer que l’idéologie est plus importante que les faits ! Imposer la science prolétarienne à la science bourgeoise, c’était une belle victoire y compris au CNRS dans les années 1950. La biologie « progressiste et matérialiste », pouvait enfin triompher de la « réactionnaire », idéaliste et mystique ! Car évidemment, s’il y a victoire, il y a donc vainqueurs et vaincus ! Depuis mars 2020, nous avons tous assisté à ces débats, ces combats, ces invectives, ces condamnations définitives voire ces mises-à-mort de celui qui ne pense pas comme la meute, de ceux que l’ « on » a appelés les « experts » ! Les populations ébahies, ont ainsi découvert que le monde de la science n’est pas un long fleuve tranquille, que les « médecins » dont ils pensaient que leur premier but était de les guérir ou du moins de les soigner, ne connaissant pas ce nouveau mal, prenaient des positions très personnelles, et pour le moins, dominantes et autoritaires voire pire sur les contemporains qui les écoutaient avec stupéfaction, étonnement ou effroi. Parfois, si l’on croit les vaticinations de ces nouvelles Pythies que sont ces instituts de sondage, c’est même la soumission qui a répondu : « Punissez-moi plus, et surtout punissez plus mon voisin indocile que je vous dénonce, pour que nous soyons sauvés de ce mal » ! Encore que l’on ne soit même pas sûr que c’est « nous », mais bien plutôt « je » sois sauvé, qu’il faudrait écrire tant « la vertu d’égoïsme[5] » ou « l’égoïsme rationnel » contre « l’altruisme », qui fonde la thèse néolibérale, a façonné les modes de comportements individualisés à l’extrême par la segmentation marketing qui nous a même valu le vainqueur de la dernière élection présidentielle française. Imposer à l’autre le silence est bien ce qui prévaut et a, prévalu depuis quelques mois. La nouveauté est que cela se passe c oram populo et non plus seulement dans le silence des « labos » et le secret des salles de conseil plus ou moins feutrées des universités et institutions de recherche, où le poignard dans le dos et l’ostracisme sont depuis longtemps un jeu quotidien entre « chers collègues » ! Pour corser le tout, et pour bien ressusciter les pratiques de Lyssenko, le pouvoir politique s’est bien engagé dans cette opération où le traditionnel « caviardage » de la presse, habituel en temps de guerre, est remplacé par un matraquage gouvernemental destiné à décrédibiliser toute voix discordante ! Qui n’a pas entendu, la Porte-parole du Gouvernement ou le ministre de la Santé, user de l’argument de l’autorité sanitaire pour fustiger les porteurs de masque, qui n’a pas entendu le Directeur Général de la santé déclarer devant le Sénat que le masque en extérieur ne sert à rien, n’a pas compris combien a été instrumentalisée la connaissance scientifique pour justifier des politiques insanes. Bien plus, à l’injure verbale contre tous ceux qui estimaient qu’il existe une autre voie, s’est doublée, non pas de la conduite au Goulag, mais de l’interdiction de prescrire voire d’exercer sa responsabilité hospitalière car les laquais administratifs sont souvent plus cruels que les maîtres. Jamais, on n’avait vu un ministre s’emparer d’un article qu’il n’avait certainement pas lu, pour ordonner au Haut Conseil en Santé publique de proposer « sous 48 heures une révision des règles dérogatoires de prescription » de divers traitements comme l’hydroxychloroquine quelqu’opinion qu’on puisse avoir sur l’efficacité de ce traitement[6] ! Faire taire un confrère plus brillant que soi en se fondant sur ce qui est apparu comme une farce scientifique, aurait dû conduire le même ministre et ses affidés à la démission honteuse, mais pas si l’on comprend ce qu’est l’esprit lyssenkiste qui prévaut désormais avec le scientisme ambiant dans notre pays qui n’a rien à envier aux tentatives d’encadrer la recherche médicale qu’on a vu se développer sous Trump. La même idéologie scientiste et répressive produit toujours les mêmes politiques qui imposent au nom d’idéologies politiques, économiques et parfois religieuses, un embrigadement de la recherche, une persécution des « dissidents » et au final une forme d’arriération mentale qui ne favorise ni l’innovation, ni la science, ni le progrès humain. « Le phénomène Lyssenko est un exemple extrême de la perversion de la science par l’idéologie, souvent avec l’assentiment de la communauté scientifique. Est-il aussi certain que ce type d’événement ne puisse arriver aujourd’hui ? » est la question que posait en 2005 Michel Garbarz[7]. À l’évidence, 2020 vient de lui apporter une réponse dans le champ d’expertise qui est le sien et qui gère désormais nos vies, et même parfois nos pensées : le secteur sanitaire !

La gestion sous influence des règles et normes sanitaires, voilà bien ce qui est nouveau et devrait susciter nombre de recherches. Pour le moment, nous marquons notre résistance à la pensée serve et affirmons notre conviction que la recherche doit être libre, en consacrant le dossier liminaire qui invite à « Repenser l’organisation » et en dédiant un cahier spécial à « l’entreprise libérée ».

Repenser l’organisation avant, deviendra plus qu’un objectif à l’issue de la Crise de la Covid-19.  « Changement organisationnel innovant et institution publique » ouvre notre réflexion grâce à Laurie Marrauld, Claude Sicotte de l’EHESP et Stéphane Bourez de l’Institut Curie, et traite évidemment des systèmes de santé publique. La crownd delivery est un enjeu déterminant de l’organisation de ce dernier kilomètre avant le client final. Le confinement a rendu plus actuel encore de s’interroger sur la livraison. Cette innovation à développer, est traitée dans l’article qu’Oumalma Belhaj et Gille Paché consacrent à « une lecture collaborative de la logistique ». Repenser l’enseignement du management : 10 ans après sa publication, les Français vont-ils (enfin) lire le rapport Carnegie ? est la question que pose à juste titre Yoann Bazin aux institutions d’enseignement afin d’engager des réformes solides et d’avenir !

Remercions enfin, les professeurs Annabelle Jaouen et Sylvie Sammut de l’Université de Montpellier d’avoir animé et dirigé la publication du cahier sur « l’entreprise libérée » ! Comme elles, nous pensons que « l’adoption de l’entreprise libérée exige une transformation majeure des pratiques traditionnelles de l’entreprise » et qu’il nous faut trouver « comment l’on peut éveiller, dès les bancs de l’université ou des business schools, les futurs managers à devenir des leaders libérateurs ».

Voilà sans doute l’un des moyens d’éviter, du moins dans notre domaine, le retour de Lyssenko !


1. « Michaël », paroles et musique de Jacques Plante (1963), chanson interprétée par Rika Zaraï, (1938-2020) https://www.youtube.com/watch?v=gUYDrVzKU8k

2. Naszályi Philippe, « Au secours le « scientisme » est de retour ! », La Revue des Sciences de Gestion , 2019/2 (n° 296), p. 1-2. DOI : 10.3917/rsg.296.0001. URL : https://www.cairn.info/revue-des-sciences-de-gestion-2019-2-page-1.htm

3. Charles de Gaulle (1890-1970), Mémoires de guerre , tome I, L’Appel , 1940-1942 (1954).

4. Walter Gratzer, The Lysenko affair : the eclipse of reason, Medecine sciences : M/S 21(2):203-6, march 2005,

5. The Virtue of Selfishness: A New Concept of Egoism, 19 essais de Ayn Rand et Nathanaël Branden, 1964.

6. Tweet d’Olivier Véran : « Suite à la publication dans The Lancet d’une étude alertant sur l’inefficacité et les risques de certains traitements du Covid-19 dont l’hydroxychloroquine, j’ai saisi le HCSP pour qu’il l’analyse et me propose sous 48 heures une révision des règles dérogatoires de prescription » 23 mai 2020.

7. L’affaire Lyssenko, une éclipse de la raison, traduit par Michel Garbarz, https://www.erudit.org/fr/revues/ms/2005-v21-n2-ms870/010555ar/

n°265 Ressources humaines (RH)

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Pré-éditorial

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe NaszalyiAude d’Andria, notre rédactrice en chef vient brillamment de se voir diplômée de l’HDR, «habilitation à diriger des recherches» qui «sanctionne la reconnaissance du haut niveau scientifique du candidat, du caractère original de sa démarche dans un domaine de la science, de son aptitude à maîtriser une stratégie de recherche dans un domaine académique suffisamment large et de sa capacité à encadrer de jeunes chercheurs…»[1].

Le jury prestigieux qui lui a conféré ce diplôme qui assez spécifique à la France, a reconnu une double spécialisation (voir page 60 de ce numéro) : Gestion des ressources humaines et entrepreneuriat…

Parce que ce couronnement n’est pas un achèvement, bien au contraire, mais la reconnaissance par ses pairs de ses qualités à développer, encourager, sélectionner, corriger…, il m’aurait paru incongru de ne pas lui passer la main pour l’édito de ce 1er numéro de 2014 qui, justement, et après plusieurs années un peu pauvres en contributions sur cette matière, est consacré à la GRH.

«Le management des ressources humaines, un travail de Sisyphe?» telle est bien la question que fort judicieusement, pose Aude d’Andria en introduisant ces huit articles sélectionnés par la triple évaluation que nous pratiquons désormais dont au moins un évaluateur étranger! Nous entendons justifier toujours, la distinction conférée naguère par Raymond Barre à nos prédécesseurs d’être la «Première revue francophone de Management».

Je m’associe aux remerciements de notre Conseil Restreint de Rédaction et de la Rédactrice en chef pour tous les évaluateurs (voir page 10) qui prennent une part primordiale au maintien de nos engagements à toujours privilégier la compétence la plus pointue et la plus acérée, signe de travaux originaux, innovants et internationaux que nous sélectionnons pour les publier et ainsi les valoriser.

C’est notre marque, depuis bientôt 50 ans… (1965-2015)


Editorial : Le management des ressources humaines, un travail de Sisyphe ?

par Aude d’Andria – Rédactrice en chef

aude d andriaPrésenté tour à tour comme un voleur, un traître et un criminel, le personnage de Sisyphe apparaît comme un incontournable de la mythologie grecque[2]. Fils d’Eole, le dieu du vent et de Mérope, la fille d’Atlas, il serait le fondateur de la ville de Corinthe. Décrit comme rusé, son nom signifie d’ailleurs «homme sage». Son épopée raconte comment il trahit les dieux, et pas des moindres: Zeus lui-même, en révélant des secrets divins. Puis comment, il enchaîna et séquestra Hadès, le dieu des Enfers, l’empêchant de «gérer» son royaume… Finalement, c’est seulement à sa mort qu’il reçoit son châtiment: pousser indéfiniment un énorme rocher jusqu’au sommet d’une montagne. Dès que le but est atteint, le rocher roule de nouveau en bas et Sisyphe doit alors tout recommencer. Ainsi, pour les Grecs anciens, ce mythe rappelait aux hommes que quiconque défiait les dieux encourrait tôt ou tard non seulement leur implacable justice mais également un châtiment éternel.

Dès lors, et avec des conséquences moins dramatiques sans doute, l’expression passée maintenant dans le langage courant de «travail de Sisyphe» est utilisée pour qualifier une tâche difficile dont le résultat mitigé, voire incertain, nécessite de recommencer sans cesse. Par un rapprochement, certes rapide, n’en serait-il pas ainsi de la gestion des ressources humaines (GRH) ? C’est l’objet de ce premier numéro 2014 de La Revue des Sciences de Gestion.

Si l’on se rapporte à une approche communément diffusée, la GRH est «l’ensemble des activités qui permettent à une organisation de disposer des ressources humaines correspondant à ses besoins en quantité et en qualité». Mais comme le soulignent L. Cadin, F. Guérin, F. Pigeyre et J. Pralong dès le début de leur ouvrage à la page 5, «cette définition ne dit rien sur la manière dont la ressource humaine est ou non convoquée/invitée/associée pour participer à l’ajustement besoins/ressources. (…) La question du statut de la ressource fait débat»[3]. En effet, si l’on considère que la ressource humaine est de nature «conditionnable», il convient de définir les objectifs et de déployer des «bons» outils pour y parvenir. Mais si la ressource est un acteur relativement autonome, comme nous le croyons, son management doit être reconsidéré et réinterrogé sans cesse. Ce changement de perspective nous invite alors à beaucoup de circonspection face à une ressource qui est tout sauf uniforme et homogène. Loin d’être un choix rationnel de politiques sociales en réponse à des objectifs internes ou à des environnements contraignants, le management des ressources humaines est surtout le résultat du jeu entre les acteurs[4], à partir des rôles, des intérêts ou des objectifs que chacun poursuit. Par conséquent, «pour comprendre une GRH locale, il est utile de passer par les acteurs. Car si la gestion des hommes est un compromis entre des rationalités de divers ordres (sociales, juridiques, économiques, opératoires), c’est aussi le résultat d’un équilibre entre individus et groupes représentant des identités professionnelles, des intérêts collectifs ou des ambitions privées» (P. Louart, 2006, p.579)[5].

Dans ces conditions, s’intéresser au management des ressources humaines peut se montrer une tâche ardue et vaine tant ses tenants sont la plupart du temps implicites et ses aboutissements parfois confus… sauf évidemment pour celles et ceux qui sont animés par le désir de progresser pour comprendre et accompagner le formidable potentiel des êtres humains en situation de travail.

Deux dossiers composent ce numéro.

Le premier dossier intitulé «la gestion différenciée des ressources humaines» se focalise tout d’abord sur le management des ressources humaines dans une conception plutôt arbitrale[6]. La ressource humaine est ici perçue comme fortement orientée par les dispositifs mis en œuvre pour sa gestion. Postulant que l’efficacité économique repose sur une efficacité sociale (et vice versa), les pratiques de management des ressources humaines visent à accompagner les décisions stratégiques des responsables tout en ménageant les enjeux sociaux. C’est dans cette démarche que s’inscrivent les cinq articles de ce dossier. Tout d’abord, celui de Delphine François-Philipp de Saint-Julien dans lequel elle aborde la démarche des plans de sauvegarde de l’emploi. Elle montre comment les accords de méthode sont des «codes de bonne conduite» indispensables à la mise en œuvre de cette procédure délicate et douloureuse pour les salariés. Vient ensuite l’article de Michèle Van De Portal sur les apports des dispositifs d’auto-évaluation des salariés pour un management par les compétences comme des éléments positifs qui donnent sens à la démarche d’un management par les compétences. Comme en écho à ce management par les compétences, l’article de Monique Pontier se focalise sur les modalités de contrôle dans des cadres de travail reposant sur l’autonomie des acteurs. Du contrôle à la norme, le pas est franchi avec l’article d’Anne Maurand-Valet T qui s’intéresse tout à la fois au langage issu des formations et à son impact quant à la diffusion de l’image des normes qu’il véhicule. Enfin l’article de Soufyane Frimousse et d’Abdelaziz Swalhi nous invite à réinterroger les conceptions managériales des ressources humaines, trop souvent encore oublieuses, des contextes culturels et organisationnels et proposent une réflexion pour plus d’hybridation des pratiques de RH.

Le second dossier s’organise autour des dirigeants, des acteurs sous contraintes? Abordant le management des ressources humaines sous un angle moins instrumental mais plus instrumentalisé, ce dossier aborde concrètement ce que «le jeu des acteurs» signifie. Évaluant les risques et les opportunités que représentent les politiques de GRH, ils œuvrent et manœuvrent en fonction de leurs stratégies, négociant en permanence leur degré de coopération. Benjamin Chapas nous propose alors un article particulièrement éclairant sur la justification de la rémunération des dirigeants et explique comment celle-ci perdure venant nourrir leurs désirs de voir se réaliser leurs espérances. Dorsaf Ben Taleb poursuit sur cette voie et montre, en contexte tunisien, les interconnexions qui s’établissent au fil du temps entre le contrôle institutionnel et le pouvoir des dirigeants en place, tandis qu’Anis Jarboui et Jamel Chouaibi s’intéressent quant à eux à l’apport cognitif des actionnaires dans la mise en place des stratégies d’innovation technologique.

Last but not least, et dans le droit fil du thème général de ce premier numéro de l’année 2014, nous voudrions rappeler qu’une revue académique comme La Revue des Sciences de Gestion ne pourrait fonctionner sans le soutien, l’aide et l’investissement de ses relecteurs. Nous le soulignions dans notre dernier éditorial[7], «La Revue des Sciences de Gestion doit faire face à un flux quotidien d’articles pour évaluation, révision, et publication. (…) Chacune de ces étapes repose sur des valeurs qui mobilisent des ressources, d’abord et surtout humaines, des compétences et des expertises, de l’investissement en temps de relecteurs désintéressés et si peu valorisées…» (p.2). Aussi, le comité éditorial adresse-t-il à toutes celles et ceux qui contribuent au processus d’évaluation des manuscrits ses sincères remerciements. Nous leur sommes gré de nous accompagner dans notre démarche fondée sur le partage à la collectivité et une diffusion originale et féconde de nouvelles connaissances.

Gageons que ce nouveau numéro de l’année 2014 vous apporte une nouvelle fois un éclairage de la richesse et du dynamisme de la recherche en gestion.

Sans cesse recommencés et renouvelés, tous les travaux n’ont qu’un sens: aider Sisyphe à remonter son rocher!

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[1]. Extrait de l’arrêté interministériel du 23 novembre 1988 relatif à l’habilitation à diriger des recherches.

[2]. Claude Pouzadoux (2010), La mythologie grecque, Collection Contes et légendes, Nathan.

[3]. Loïc Cadieux, Francis Guérin, Frédérique Pigeyre et Jean Pralong (2012), Gestion des Ressources Humaines. Pratiques et éléments de théorie, Dunod, 4e édition, 726 p.

[4]. En référence à l’indémodable notion de stratégie d’acteurs telle que développée par Michel Crozier et Erhard Friedberg (1977) dans leur ouvrage L’acteur et le système. Le Seuil, coll. Sociologique politique.

[5]. Pierre Louart (2006), Les acteurs de la GRH, in José Allouche (coord.), Encyclopédie des ressources humaines, 2e édition,Vuibert, p.579-591.

[6]. En référence à Julienne Brabet (1993), La gestion des ressources humaines en trois modèles», in Julienne Brabet (dir.), Repenser la GRH?, Economica, p.69-141.

[7]. Aude d’Andria et Philippe Naszályi (2013) «Comptez sur moi ! Count on me ou trust me ?», La Revue des Sciences de Gestion, Direction et Gestion, Editorial du n°263-264, p.1-3.

n°266 Management stratégique

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Editorial : « Pas plus loin que le bout de son nez… »

par Aude d’Andria – Rédactrice en chef
et Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

aude d andriaPhilippe NaszalyiQui ne s’est pas entendu dire cette réplique ironique dans sa prime jeunesse, voire pour les moins matures, un peu plus tardivement ? Normalement, avec l’expérience que l’âge permet d’acquérir, cette incapacité à « voir plus loin que le bout de son nez » s’estompe ou disparaît. Du moins, cela devrait être !

Ce n’est hélas pas le cas de nombre de nos dirigeants. Et notamment de ceux qui mesurent tout à l’aune de leur « pouvoir » et qui pensent que tout commence avec eux et prennent pour rien ce qui a été fait par d’autres. On les nomme souvent réformateurs car ils ne s’attaquent pas au fond des choses, mais juste à leur apparence. Cette extrême faiblesse, que le beau mot venu du latin qualifie d’« imbécillité » au sens physique est bien là où se conjuguent cécité et surdité. Elle leur fait oublier que nous ne sommes que « des nains juchés sur les épaules de géants », selon l’excellente formule attribuée à Bernard de Chartres, un penseur toujours actuel, du XIIe siècle !1

On rencontre ces modernes Trissotins à tous les postes du pouvoir et souvent même lorsqu’ils ont réussi l’épreuve de « culture générale » des concours d’entrée des Grandes Écoles.

D’autres, encore plus Trissotins, et qui n’ont pas lu La Princesse de Clèves, entendent supprimer au nom d’une forme d’égalitarisme que donne l’ignorance, cette culture générale qui permet de ne pas cantonner les hommes à l’utilitarisme immédiat de la consommation. Il est vrai que dans le même temps, Patrick Lelay qui fut le patron de la 1re chaîne de télévision française, résumait ainsi la pensée « moderne » : « soyons réalistes, à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…). Pour que le message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible.

Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.2 »

Or, vouloir du temps de cerveau humain qui ne penserait désormais qu’à court-terme, c’est prôner la « décérébrarisation ». Le contexte, il est vrai est peu favorable à ces femmes ou hommes qui entendent voir au-delà de trois semaines, voire plus court encore.

Nos lecteurs l’ont compris, c’est bien de tout le contraire que traite ce numéro, puisqu’il entend aborder la stratégie et le management stratégique. La vision d’avenir est ce qui manque le plus à la gestion qu’elle soit celle d’un État, d’une organisation ou d’une entreprise.

Les scientifiques depuis Hubble, savent que « voir loin, c’est voir dans le passé » et comprendre ainsi l’expansion de notre monde car « l’homme, qui croit à partir d’un passé complexe, est tourné vers l’avenir et il est en même temps préoccupé par son propre avenir, par l’avenir du monde.3 »

Plus préoccupés de son propre avenir que de l’avenir du monde, telle pourrait être la caractéristique de la seconde catégorie de ces « courts termistes » ou stratèges à l’envers qui garnissent les places des directions des groupes publics et privés dans cette endogamie mortifère que l’Étranger nous reproche. Dans les régions reculées jadis, ces pratiques entraînaient des retards physiques voire pire. Ce fut le « crétin des Alpes », cher au capitaine Haddock ! Il n’est pas sûr que de nos jours, cela n’entraîne pas aussi une malformation congénitale qui atteigne la pensée libre et ouverte. Cela s’étend du monde politique ou des affaires à celui des médias guère différents, mais aussi et de manière plus grave, à celui des universités ou de la recherche. Après de nombreux éditoriaux de notre revue4, après des études dont celles menées depuis 2000 par l’AFEP5 sur le recrutement des enseignants d’économie, deux rapports6 viennent de faire le constat amer de l’absence de pluralisme dans la pensée des économistes français. Ce que l’on peut appeler le « mainstream » est si fort qu’il ne permet même plus de voir ce qui, au premier abord, est incohérent pour tous ceux qui ont conservé un grain de « bon sens ».

Prenons quelques exemples qui, loin d’être exhaustifs, en sont pourtant éclairants !

Le sous-investissement

Droite ou gauche tombent en pâmoison devant le Rapport Gallois pompeusement intitulé « pacte pour la compétitivité de l’industrie française » publié le 5 novembre 20127. Tout le monde oublie que, président de la SNCF de 1996 à 2006, la politique de « sous-investissement persistant » de son auteur visait à verser des dividendes à l’État actionnaire selon la doxa néo-libérale toujours en vogue. Ce n’est donc pas seulement « le tout TGV », c’est le « tout monétariste à court terme » qu’il faut lui reprocher par capitulation au courant dominant ! Et pourtant en 2005 déjà, l’École polytechnique de Lausanne dans un audit, pointait du doigt la dégradation continue des voies ferrées et estimait que, faute d’entretien, 60 % des lignes devaient être inutilisables en 20258. La Cour des Comptes qu’on préfère, comme ici, dans son véritable rôle qui est de « s’assurer du bon emploi de l’argent public et d’en informer les citoyens » (selon l’article 47-2 de la Constitution) que dans celui qu’elle s’adjuge de croire qu’elle a une compétence de gestionnaire (depuis quand apprend-on la Gestion à l’ENA ?), rapportait en 2010 que « Les difficultés récurrentes de qualité du service rendu sur le réseau Transilien (…) résultent surtout d’un sous-investissement persistant sur le réseau existant »9.

Certes la sagesse populaire prétend que « les conseilleurs ne sont pas les payeurs », mais quand même ! Il y a eu un accident mortel (7 morts) en 2013 sur ce Transilien ! Heureusement, ce sympathique représentant de la caste court-termiste s’investit personnellement dans la réparation des fruits des politiques qu’il prône. Il est devenu le président de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (FNARS), qui regroupe 870 associations de solidarité et organismes qui vont vers et accueillent les plus démunis10. Cela ne s’invente pas !

Les méthodes archaïques

Nul doute que l’actuel président de La Poste ne se range aussi dans cette catégorie. La vieille dame créée par Louis XI doit être inoculée de ce que nous appelions déjà en 1996, la « gestionite »11. Cette maladie est imposée par tous ceux qui se croient gestionnaires sans n’avoir jamais rien dirigé d’autre que ce que la brigue ou la naissance leur ont apporté.

La compétence de Philippe Wahl en matière de courrier, est celle que l’on attribue à un camarade de promotion du ministre qui l’a nommé. Chaque jour, l’on en mesure les méfaits et les entreprises comme les particuliers souffrent de sa pratique idéologique déconnectée des réalités, mais sûre d’elle-même !

Quant à la finance, ce « patron » de la banque postale l’a apprise à la meilleure source. Dès 2007, il est directeur général à la Royal Bank of Scotland (RBS). Dans la tourmente financière, l’antique banque ne dut son salut qu’à la nationalisation par le gouvernement de Sa Majesté. Ce dernier depuis, envisage de loger les actifs toxiques dans une structure de défaisance (« badbank ») interne en vue d’en céder la majeure partie et d’accélérer la privatisation12. Toujours le vieux principe néo-libéral : « privatiser les profits et mutualiser les pertes » ! Ils appellent cela la bonne gestion du privé !

Rappelons que mêlée au scandale du Libor, révélé fin juin 2012 qui avait été constitué de ces manipulations des taux interbancaires entre 2005 et 2009, la RBS a reconnu avoir dû se séparer de salariés mêlés à cette affaire13. En 2011, notre sympathique énarque passait donc de ces « actifs toxiques » aux antiques chèques-postaux, rebaptisés pour « faire genre », mais pas seulement hélas, la Banque postale. Il lui infligeait un traitement destiné à en faire une vraie banque, comme la RBS, sans doute, sur les fonds publics préexistants cette fois. Déjà dans un ouvrage prémonitoire, en 1999, le Sénateur Gérard Delfau14 s’inquiétait pour cette entreprise publique « que Bercy ne cesse de sacrifier, sous la pression du lobby bancaire » !

Pas plus loin que le bout de son nez !

Faut-il chercher plus loin ce qui est la plaie des entreprises et de cette économie où la micro ignore ce que fait la macro et inversement. Ceux qui en appellent aux charges excessives le matin après quelques licenciements, débattent entre pairs de la baisse des dépenses publiques à midi et s’époumonent le soir, au collège, sur le manque de moyens de l’école de leurs enfants !

La doxa qui veut que « l’égoïsme rationnel » d’Ayn Rand permette de faire avancer une société, est dans l’impasse.

Penser à court terme ne mène qu’aux errements comptables des pseudo-gestionnaires à la petite semaine qui peuplent les allées des pouvoirs et se propagent partout. La boutique et surtout l’esprit boutiquier, sont aux affaires !

Un film américain sorti en 2011, Moneyball que l’on a traduit par le « Stratège », résume bien par son titre et son histoire (pitch) ce que ce numéro 266, entend apporter.

Billy Beane, incarné par Brad Pitt, le responsable des Oakland Athletics, est confronté à une situation difficile : sa petite équipe a encore perdu ses meilleurs joueurs, attirés par les grands clubs et leurs gros salaires. Bien décidé à gagner malgré tout, il cherche des solutions qui ne coûtent rien et auxquelles personne n’aurait pensé avant… Il engage un économiste amateur de chiffres, Brand, issu de Yale.

Ensemble, contre tous les principes, ils reconsidèrent la valeur de chaque joueur sur la base des statistiques et réunissent une brochette de laissés-pour-compte oubliés par l’establishment du baseball. Trop bizarres, trop vieux, blessés ou posant trop de problèmes, tous ces joueurs ont en commun des capacités sous-évaluées. Avec leurs méthodes et leur équipe de bras cassés, Beane et Brand s’attirent les moqueries et l’hostilité de la vieille garde, des médias et des fans, jusqu’à ce que les premiers résultats tombent…

On pourra nous objecter que le cinéma n’est justement pas la réalité et qu’il est bien loin de la gestion. En est-on sûr ?

Le spécialiste du cinéma qu’est Emmanuel Ethis rappelle que « décider de « partager » un film signifie également que l’on prend le risque de « se partager » à propos du film »15.

Assumons donc notre conviction profonde en la valeur réaffirmée de l’intelligence collective.

On la trouve ailleurs qu’au cinéma. L’expérience de Foldit (« plie-là », en anglais), est organisée tous les deux ans depuis 1994 par le Centre de prédiction de la structure des protéines de l’université de Californie. Ce concours a pour but de déterminer le meilleur outil de prédiction de structures protéiques tridimensionnelles. Les résultats ont dépassé les espérances des initiateurs « devant tous les laboratoires académiques travaillant de manière traditionnelle ». Ce travail sous la forme d’un jeu, a permis trois grandes avancées scientifiques qui ont été publiées dans Nature (2010), les Comptes-rendus de l’Académie américaine des sciences (2011) et Nature Biotechnology (2012). « C’est la faculté de raisonner en sortant du cadre prédéfini, propre à l’être humain, celle-là même que nous utilisons pour résoudre des puzzles, visualiser des structures dans l’espace, ou reconnaître des motifs, qui permet le succès du jeu » qui est « la clé (…) de « la capacité des joueurs à anticiper les modifications prometteuses ».16.

Cela démontre que la prospective naît de la coopération qui est là encore, plus enrichissante que la concurrence effrénée, chère à nos court-termistes. Le management stratégique, la réflexion à moyen et long terme pour faire mieux, plus, avec des équipes ouvertes dans un environnement maîtrisé et respecté… tel est le sujet de ce numéro que la rédactrice en chef a ordonné autour des valeurs quinquagénaires de La RSG. Deux dossiers composent ce numéro.

Le premier dossier intitulé « Stratégies du dedans ou du dehors ? » aborde la question de la territorialité en organisation. Où produire ? Faire ou faire faire ? Contrôler ou accompagner l’émancipation ? Maîtriser l’information ou faire confiance ?.. Autant de choix décisifs auxquels sont confrontés responsables et managers et qui les engagent à moyen et long terme. Ouvrant ce dossier, l’étude de Nicolas Dufour et Gilles Teneau apporte dès lors un éclairage sur les pratiques d’externalisation des centres de services sur site et hors site. Au-delà de la convergence entre qualité et maîtrise du risque, ils montrent que c’estle choix du niveau de contrôle ou du transfert de la responsabilité qui importe. Vient ensuite la recherche de Manuelle Guechtouli qui met en avant la nécessité d’une formalisation structurée du système de veille stratégique afin de gagner en efficacité et en légitimité. Comme en écho à la formalisation, Salma Fattoum et Sophie Vallet s’intéressent ensuite aux motivations et enjeux de l’essaimage de dix grands groupes français. Elles montrent comment ce dispositif entrepreneurial dans lequel se retrouvent trois politiques distinctes mais complémentaires liées à l’innovation, la GRH et la RES, est porteur de synergies en interne et ouvre des opportunités en externe entre partenaires.

Poursuivant dans cette voie, Foued Cheriet et Laure Dikmen Gorini mettent en avant qu’un mode de gouvernance mêlant une instabilité dynamique (contrôle-confiance) peut aider au maintien de la relation dans le temps dans les alliances stratégiques asymétriques dues à un effet de taille entre partenaires.

Addelilah Yassine aborde ensuite les effets des manœuvres stratégiques lorsque les entreprises sont rivales. Dans son étude sur le marché de la presse « people », il montre que plus les changements sont porteurs d’innovation et plus les délais de réactions des concurrents pour y répondre sont longs.

Le deuxième dossier est consacré aux : « Comportements d’ici et d’ailleurs ». Au fil des cinq articles qui ont été sélectionnés, les lecteurs chemineront de thèmes en thèmes à travers les continents. Après une synthèse de la littérature sur les motivations entrepreneuriales, Sabrina Bellanca et Olivier Colot propose une typologie des entrepreneurs belges. Dans un registre différent, l’article de Sophie Nivoix et Prateek Gupta nous proposent une analyse comparée des caractéristiques économétriques de trois marchés des actions en Asie : Chine, Inde et Japon. Il fournit des résultats intéressants pour la connaissance de la dynamique de ces marchés et pour les investisseurs qui y interviennent. Pour la troisième recherche de ce dossier, La RSG se félicite de pouvoir présenter la recherche venue du Brésil, vers lequel par ailleurs, sont tournés tant de regards au travers des travaux de Marcos Ferasso et Lilia Maria Vargas (page 89). Leur contribution est une proposition théorique stimulante du processus de création de la connaissance au sein des stratégies de clusters industriels. Vient ensuite l’étude d’Amel Chaabouni et Abdelfattah Triki qui se focalise sur l’usage d’un système de gestion intégrée (de type ERP) en montrant que se diffuse progressivement la capitalisation des connaissances au sein de deux PMI tunisiennes. Pour finir, l’article de Salah Koubaa analyse les relations coopétitives issues des interactions compétitives et coopératives. À partir d’une étude de 110 PME au Maroc, l’auteur met en évidence l’importance des coopérations inter et intra-organisationnelles dans la capacité d’absorption et le partage des connaissances favorisant alors l’innovation en contexte de PME.

Depuis cinquante ans, La Revue des Sciences de Gestion (de son premier titre Direction & Gestion des entreprises) vise à offrir une tribune à des recherches originales en gestion. Sans se limiter à une thématique, sans exclusivité disciplinaire, sans parti-pris méthodologique, La RSG privilégie les articles innovants et s’attache à toujours essayer de « voir plus loin que le bout de son nez ».

C’est pourquoi, à l’occasion de l’anniversaire de la parution du 1er numéro (mars-avril 1965), une journée d’étude organisée le jeudi 26 mars 2015 sur le campus de Télécom École de Management (Évry, France) abordera les enjeux et les perspectives de la publication en français en sciences de gestion (voir page 8). Les recherches réflexives sur les pratiques professionnelles de la communauté académique seront particulièrement bienvenues. En outre, à l’image de la politique éditoriale de La RSG, toute recherche innovante peut être proposée dès lors qu’elle se fonde sur des réflexions stimulantes et rigoureuses.

À vos agendas et à vos plumes !

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1. Nani gigantum humeris insidentes

2. Patrick Le Lay, PDg de TF1, « The digital Deluge », « The Harold Innis lecture », Innis College, Université de Toronto, 16 novembre 2000, cité par Mario Cardinal : « Il ne faut pas toujours croire les journalistes », Bayard Canada, Montréal 2005, page 49.

3. Jean-Paul II, Action de grâce.

4. Ph. Naszalyi, (2006) « L’entreprise est une chose trop sérieuse pour être confiée à des économistes ! », n° 219.

5. AFEP http://www.assoeconomiepolitique.org/spip.php?article503

6. « Sortir de la crise de l’enseignement supérieur d’économie », Rapport Idies 2014, par Philippe Frémeaux (Idies-Alternatives Économiques), Gérard Grosse (Idies-Apses) et Aurore Lalucq (Idies-Institut Veblen) http://www.idies.org/public/Publications/1406RapportEnssupEcoIDIESFinal2.pdf

« L’avenir des sciences économiques à l’Université en France », Rapport à Monsieur le ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et à Madame la secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur et à la Recherche, remis par Monsieur Pierre-Cyrille Hautcoeur, Président de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, le 5 juin 2014 http://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/Formations_et_diplomes/05/1/Rapport_Hautcoeur2014_328051.pdf

7. http://medias.lemonde.fr/mmpub/edt/doc/20121105/1786014_53da_rapport_de_louis_gallois_sur_la_competitivite.pdf

8. Localtis.info, le quotidien en lignes des collectivités territoriales et de leurs partenaires, 8 juillet 2014, http://www.localtis.info/cs/ContentServer?pagename=Localtis/LOCActu/ArticleActualite&jid=1250267463727&cid=1250267459531

9. Cour des Comptes, Rapport public thématique : les Transports ferroviaires régionaux en Ile de France, La Documentaion française, 2010, 210 pp. page 89

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapportspublics/104000612/0000.pdf,

10.  http://www.fnars.org/images/stories/nous_connaitre/organisation/IS001-Membres-du-Bureau-federal.pdf

11. « La Gestionite » direction et gestion des entreprises n° 155-156.

12. Le Monde économie, 1er novembre 2013. http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/11/01/royal-bank-of-scotland-va-creer-une-badbank_3506727_3234.html

13. Le Monde économie, 3 août 2012. http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/08/03/libor-rbs-reconnait-avoir-renvoye-un-certain-nombre-d-employes_1742242_3234.html

14. Gérard Delfau, « La Poste, un service public en danger, Constat et propositions. », 172 p., L’Hramattan, 1999.

15. Emmanuel Ethis, Sociologie du cinéma et de ses publics, Armand Colin, coll. « 128 Paris », 2005, 128 pages, page 8

16. Notre source pour ce paragraphe se trouve dans l’article de Fanny Bernardon, Maxime Borry et Maria Pothier : « Foldit, un jeu pour faire de la recherche » La Recherche, n° 467, septembre 2012, page 68

n°267-268 La finance dans tous ses états !

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Editorial : « Du fer à la finance »

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe NaszalyiTel est le titre d’un film documentaire[1] qui retrace la lente évolution de la dynastie des Wendel, rattrapés à partir de 2008, par les effets judiciaires, fiscaux et entrepreneuriaux des choix financiers faits par son célèbre représentant d’alors, Ernest-Antoine Seillière ! « Un parcours qui épouse l’évolution du capitalisme français des quarante dernières… » en conclut le journal Le Monde[2]. Il est vrai que le vibrionnant baron, aidé en cela par un ancien des jeunesses communistes d’HEC, qui lui aussi avait été converti à la finance, Denis Kessler, a rebaptisé le CNPF de la Libération en « Mouvement des entreprises de France » (MEDEF), avant de présider aux destinées du patronat européen[3], et de « moderniser » et américaniser celui-ci, en « BusinessEurope » en 2007.

Loin d’être anecdotique, cette volonté de « re-baptiser », s’inscrit dans une perspective quasi religieuse de faire école pour « se démarquer d’un terme qui renvoie davantage au propriétaire d’une entreprise familiale qu’à la figure moderne du manager »[4]. Curieux, mais pas le moindre des paradoxes pour l’héritier d’une maison créée en 1704 et dont le successeur porte le nom de l’entreprise éponyme, François de Wendel.

Ce passage obligé à la finance est un élément majeur pour les entreprises en cette période qui n’en finit pas de s’achever de crise en crise, du moins pour un observateur qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Ce passage obligé, depuis la fin des années 1970, qui découle de l’esprit du « Compromis de Washington » de 1992[5] conduit à faire de la possession du capital un droit absolu. Le gouvernement des entreprises, n’est alors que « le simple usage du droit de propriété » dans cette « idéologie actionnariale »[6] qu’on a imposée. « Les systèmes de reporting, de contrôle de gestion et de normes ont abstrait de plus en plus la réalité matérielle de l’activité humaine dans les entreprises pour ne repérer que sa participation à la création de valeur en termes de profits financiers.[7]»

La finance, c’est bien sûr, dans l’imaginaire collectif, comme dans la réalité des chiffres, les dividendes que l’on distribue. « Les investisseurs mondiaux ont vu leurs dividendes progresser au cours du deuxième trimestre (2014) de 11,7 % par rapport à l’année dernière pour atteindre un nouveau record de 426,8 milliards de dollars US, soit une progression de 44,6 milliards de dollars US », constate Henderson Global Investors[8]. « La France », poursuit le même analyste, pour l’année 2014, « est le pays qui a réalisé la meilleure performance et est également le plus important payeur de dividendes en Europe (hors Royaume-Uni), en hausse de 30,3 % pour atteindre 40,7 milliards de dollars US… Le secteur financier s’est distingué, celui-ci commençant d’effectuer un retour à la normale. Le Crédit Agricole a rétabli ses versements (1,2 milliard de dollars US), Société Générale a réalisé une forte hausse et BNP Paribas a continué ses versements de dividendes malgré la forte amende imposée par les régulateurs américains. AXA fut le plus important payeur en France (2,7 milliards de dollars US). La société de télécommunications Orange a également rétabli son niveau de versement de dividendes après le versement réalisé l’année dernière. »

Cette distribution qui dure depuis plus de 30 ans, n’est pas sans poser plusieurs problèmes de fond que sont une hausse préjudiciable des inégalités et un recul de l’investissement.

– Le blocage de la part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises a conduit, via la distribution des dividendes et de très hauts salaires, à un creusement[9] de l’inégalité des revenus. Celle-ci s’est aggravée dans la plupart des pays comme le constate le Bulletin du FMI de mars 2014[10] qui précise que « des inégalités excessives risquent de peser sur la croissance, par exemple en réduisant l’accès à la santé et à l’éducation, en provoquant de l’instabilité politique et économique qui réduit l’investissement et en mettant à mal le consensus social requis pour faire face à des chocs de grande envergure. » L’analyse est claire pour Jonathan D. Ostry et Andrew Berg, experts au Fonds monétaire[11], puisque « de récentes études montrent comment les inégalités ont intensifié le cycle d’endettement et de financement, devenant la source de la crise, ou comment des facteurs d’économie politique, en particulier l’influence des riches, ont permis aux excès financiers de s’accumuler avant la crise. ». Le graphique ci-dessous, emprunté à Michel Husson, illustre bien que depuis le triomphe de la pensée friedmanienne des « shareholders » et de ses différents avatars ou excroissances, l’on a favorisé un système qui accentue la prégnance des revenus financiers. Ce ne sont pas des crises, comme nous l’avons plusieurs fois écrit, c’est un échec ! Au contraire, c’est la redistribution budgétaire qui va de pair en moyenne avec une croissance plus élevée, parce qu’elle contribue à réduire les inégalités, reprend encore une autre étude due à Sanjeev Gupta et Michael Keen, toujours au nom du FMI[12].

salaire dividendes 1950 2009

Cette inégalité croissante, cette « source du mal social », selon Fréderic Le Play, n’est donc pas seulement moralement condamnable, ce qui n’entrerait pas forcément dans une analyse scientifique, mais est aussi une absurdité qui explique perte de confiance et inefficacité actuelles. « Les 85 personnes les plus riches du monde, qui tiendraient dans un bus à étages londonien, contrôlent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la population mondiale, soit 3,5 milliards de personnes » a déclaré pour le dénoncer Christine Lagarde, à Londres, le 27 mai dernier.[13]

– L’effet le plus visible de cette concentration excessive est ensuite que la richesse accumulée n’inspire ni la prise de risque, favorable à toute croissance et à toute innovation, ni la nécessité d’investir. C’est le goût du court terme qui l’emporte toujours dans les arbitrages d’un système qui donne le pouvoir aux détenteurs de capitaux contre les « managers » que la théorie de l’agence veut assimiler aux premiers et pas aux salariés, devenus coût et non plus ressource. Les arbitrages aberrants, faits par Bercy, lors des discussions de la loi dite Hamon qui prévoyait un droit des salariés à la reprise de leur entreprise en cas de vente de celle-ci, illustrent cette vision d’une économie de la rente contre celle de l’entreprise.

profits en dividendes
(Source : Christian Chavagneux, 10 mars 2014)[14]

Pire qu’un conservatisme politique louis-philippard favorisant l’une des formes du capital, c’est une erreur économique qui obère durablement l’avenir des entreprises. « Le problème majeur de l’expansion du capitalisme moderne n’est pas celui de l’origine du capital, c’est celui du développement de l’esprit du capitalisme[15] », ici dans son acception la plus étroite et la plus obsolète, celle qui ne considère que le revenu dédié à la propriété qu’incarnent jusqu’à la caricature, les suiveurs de ces « neocons » qui nichent depuis un trop long moment à Bercy et à Bruxelles.

Il est frappant en effet, que la vision qu’on véhicule en France sur l’entreprise ne le soit que par des diplômés de certaines grandes Ecoles où la gestion n’est pas enseignée ou si peu et si mal ou par des « économistes » qui ne s’y connaissent pas plus ! C’est une malédiction française que ce goût d’entreprendre soit incarné tant autour des gouvernants que sur les ondes de la radio et de la télévision voire de la presse écrite par des économistes qui émargent dans la plupart des cas, aux meilleures sources de la finance, mais bien loin de l’entreprise. Nous n’aurons pas la cruauté de citer ces thuriféraires de la libre entreprise qui prônent pour les autres, les efforts salariaux qu’ils ne font pas, fustigent les égoïsmes des chômeurs tandis que leur statut de fonctionnaire les épargne, envisagent les innovations qu’il convient de fonder sur la recherche, eux qui ressassent à l’infini les mêmes idées recuites dans des ouvrages qui doivent plus à leurs nègres qu’à une pensée originale. Ils n’ont à peu près rien vu venir de ce qui s’est déroulé depuis 30 ans. Jadis, les souverains écoutaient les astrologues. Nos Nostradamus modernes, avec leurs « modèles mathématiques », parfois leur numérologie, n’ont guère à leur envier leurs prédictions sentencieuses et absconses. Ils empruntent aux pronostiqueurs de courses de chevaux autant qu’aux bonimenteurs de bazar. Comme tout sophiste, ils ne fondent leur raisonnement que sur des modèles indéfiniment faux, comme la célèbre courbe de Laffer[16], puisque déconnectés de la réalité humaine. Les moins honnêtes les manipulent même pour appuyer le courant dominant et s’y fondre. Quant à leurs solutions, le brio de leurs résultats se lit en nombre de chômeurs, de faillites ou d’endettement quand il n’est pas tout simplement un risque de déflation et un taux de croissance négatif. Leur dernière imposture qui tend à convaincre les moins intelligents, est, sans nul doute de penser que toute croissance est désormais impossible et qu’on ne reverra jamais ce que l’on a vécu. C’est une idée toujours étrange pour qui scrute les faits au-delà de sa propre myopie que d’entendre régulièrement ceux qui n’ont rien à dire, pronostiquer un monde nouveau. A part, les dangereuses idéologies totalitaires, toujours propres à faire accroire à l’arrivée d’un « homme nouveau », le propre des incultes est de penser que le monde commence avec eux. Quelle immodestie ou quelle pauvreté d’esprit que de réduire l’avenir à sa propre petitesse.

Quelle raison pourrait bien empêcher les femmes et les hommes à venir de trouver des voies nouvelles de développement et de croissance ?

Quelle force pourrait empêcher les femmes et hommes d’entreprise au sens premier de ce terme, de créer, inventer, innover… ?

Écouter les gestionnaires, serait enfin, peut être une solution, en tout cas innovante, pour refonder un système qui fonctionne si mal : Les gestionnaires, c’est-à-dire, ceux qui connaissent assez les entreprises pour les faire fonctionner, en déceler les forces et les faiblesses, en prévoir ou en imaginer les évolutions. Un premier pas semble se réaliser avec la présence d’un « représentant spécial des entreprises auprès du Premier ministre »[17] qui est un véritable industriel. Ce ne peut être qu’un début car les entreprises sont diverses, leurs impératifs sont différents et surtout, elles ont besoin aussi de réflexion et de recul sur leur fonctionnement. Et nous savons que les « pratiques managériales ne font qu’un usage très limité des connaissances accumulées par la recherche en management[18] » ?

La véritable innovation sera certainement de vivifier, de renforcer ou simplement de créer les passerelles entre la recherche publiée et les pratiques entrepreneuriales. Il ne peut y avoir de solutions que par ce travail commun. Notre revue, il y a bientôt 50 ans, s’est assigné cette tâche. Elle entend notamment l’illustrer, le 26 mars 2015 lors d’un colloque consacré à la publication francophone du management. « La Presse professionnelle », comme le rappelle Axel Kahn « a une 1re vertu totalement essentielle qui est de structurer, de consolider, de créer une discipline. Il n’y a pas de discipline sans lieu où puisse s’exprimer cette discipline[19] ». Les sciences de gestion sont une discipline qu’il convient de prendre enfin en considération en France si l’on veut valoriser l’entreprise.

Il est vrai que les sciences de gestion, sciences encore jeune au regard de l’histoire de l’Université, ont parfois besoin de balayer devant leur porte. Quelques uns de ses représentants, parvenus à des rangs professoraux de manière curieuse, vue leur absence de publications et de recherche, parfois aussi par leurs façons de faire et leur vocabulaire de maquignons, épris de lucre, déconsidèrent un ensemble de chercheurs et d’enseignants-chercheurs d’une très grande qualité.

Et pourtant, il faut écouter les gestionnaires parce que la modélisation que la micro-économie présente, n’est pas la solution.

Et pourtant, il faut écouter les gestionnaires parce que l’importation sans réflexion de systèmes, souvent nés Outre-Atlantique, est un échec.

Il faut que les gouvernants comprennent que les « gestionnaires » ont un message à délivrer, des exemples à développer, des pistes à faire émerger pour que l’entreprise puisse être cette réalité innovante et créatrice de richesses qu’ils appellent de leurs vœux, mais sans écouter ceux qui savent réellement de quoi ils parlent ! La suppression du Commissariat général au plan fut à cet égard, l’une des nombreuses erreurs du Gouvernement de l’époque. A quand un Conseil du management et des entreprises plutôt que le conseil d’Analyse économique dont on attend depuis sa création, qu’il apporte enfin une idée utile !

Qu’on ne s’y méprenne pas ! Il ne s’agit pas de penser que la recherche est immédiatement opérationnelle. C’est une illusion que les petits esprits essaient d’accréditer, souvent pour discréditer la recherche qu’ils qualifient de fondamentale. Du décryptage du génome humain au lit du patient, il est évident pour tous, que des étapes sont indispensables…

De la même manière, on ne fait pas d’un article de gestion, un mode d’emploi pour je-ne-sais-quelle manipulation ! L’analyse et la réflexion nécessitent des étapes avant leur entrée en fonction. En revanche, l’on ne peut attendre d’un chef d’entreprise, des innovations si son esprit est sans cesse ramené au quotidien. « Dans la communauté des scientifiques, l’information est un élément constitutif du métier. D’ailleurs, une découverte est jugée par ce qui a été publié. C’est comme un brevet. C’est donc un moteur, un outil constitutif de la pensée.

Dans la recherche finalisée, nous sommes là pour transmettre et sans presse, nous vivrions sur une planète isolée » l’affirme Marion Guillou[20]. Le temps de lecture d’un article est un élément de cette vivification de l’esprit d’entreprise qui éviterait à nos entrepreneurs d’être si souvent distancés. On prétend que les industriels allemands lisent un tiers de temps plus que les cadres français. Est-ce si étranger au fait que leur économie se porte mieux ?

Notre revue a été créée en 1965, pour être une revue de gestion pour des cadres d’entreprise dont le triple objectif était de :
– se tenir informés de l’ensemble des problèmes de l’entreprise ;
– mieux connaître les possibilités offertes par les diverses méthodes permet- tant de résoudre ces problèmes ;
– faire périodiquement le point de l’évolution de ces méthodes et des progrès réalisés dans leur application.

Les cadres que formaient alors l’IFG, lisaient. Les entreprises innovaient et nous connaissions la croissance. Que dire aujourd’hui ?

Ce serait prétentieux que de croire que de la simple lecture de notre revue puisse sourdre la croissance, mais il n’est pas illusoire de penser que la formation, et particulièrement celle qui a lieu tout au long de la vie, est l’une des clés de la réussite des entreprises. La lecture de la presse professionnelle, celle qui informe et qui forme, est un élément constitutif de cette formation. Car comme insiste Thierry Marx, à la fois Chef étoilé et chef d’entreprise, elle « est une presse où l’on peut débattre, analyser, se tromper aussi, sans tomber sous les foudres de la critique et avancer ensemble. Avoir raison tout seul, je ne suis pas sûr que cela soit très productif, mais avoir raison ensemble, c’est encourageant. L’idée même que la presse professionnelle soit un cerveau collectif est intéressante. Et quand je parle de presse “amie”, je ne veux pas dire béni-oui-oui. Mais une presse qui accompagne, qui est un relais, qui diffuse de la connaissance dans toutes les strates de l’entreprise, c’est une « alliée »[21].

À côté de ces témoignages de véritables chefs d’entreprise, il est plaisant de rappeler pour mémoire que c’est ce même gouvernement qui abolissait en 2005, le Commissariat au Plan qui supprima la possibilité d’inclure le montant des abonnements à la presse professionnelle dans le budget de la formation continue. Décidément c’est bien une vision erronée des réalités entrepreneuriales que « ces gens-là » véhiculent et qu’il faut changer

Ce numéro double placé sous le vocable de la « finance dans tous ses états », permet en trois forts dossiers d’illustrer en quelque sorte « la règle des 3 C (capital social, capital économique et capital informationnel) »[22] en posant deux questions de fond :
– Éthique et finances : la difficile cohabitation ?
– Information ou communication financière ?

avant de présenter quelques « différentes formes de capitalisation financière ».

Le sujet n’est pas épuisé loin de là, mais il ouvre des voies de réflexion et d’action d’une finance au service d’un projet commun qu’est l’entreprise.

Après Christine Lagarde, nous faisons nôtre cette formule de Winston Churchill : « Je préférerais que la finance soit moins fière et l’industrie plus prospère[23] », en quelque sorte un retour « de la finance au fer » !

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[1]. « Du fer à la finance, l’empire Wendel », (2014), documentaire de Patrick Benquet, production de La Compagnie des Phares et Balises avec la participation de France Télévisions.

[2]. Ernest-Antoine Seillière : la retraite à 75 ans, 23 mars 2013, http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/03/26/ernest-antoine-seilliere-la-retraite-a-75-ans_3148076_3234.html#7tPZayv2z7df0BHR.99.

[3]. Président de l’Union des confédérations des industries et des employeurs d’Europe (UNICE) de 2005 à 2009.

[4]. Sylvain Laurens et Louis Weber, (2009), Entretien avec Michel Offerlé : “Un patronat entre unité et divisions. Une cartographie de la représentation patronale en France”, Savoir/Agir, n°10, décembre 2009, pp. 73-84.

[5]. Texte signé le 20 novembre 1992 entre les États-Unis et la CEE, dans le cadre des accords du GATT et souvent « traid not aid ».

[6]. Jean-Philippe Robé (2009), « À qui appartiennent les entreprises ? », Le débat, mai-août, n° 155, page 33.

[7]. Pierre-Yves Gomez, http://www.atlantico.fr/decryptage/tous-pression-comment-entreprises-ont-tue-valeur-ajoutee-salaries-grands-coups-management-intrusif-ecologie-humaine-pierre-yves-1873643.html#GYBGtdCD1XIUQxud.99.

[8]. Henderson Global Dividend Index (HGDI), 3e édition, aout 2014, http://www.reporterre.net/IMG/pdf/entreprises-forte_hausse_des_dividences_actions-henderson-aout_2014.pdf.

[9]. Michel Husson (2010) Compression salariale et inégalités de revenus, http://hussonet.free.fr/solineg.pdf

[10]. http://www.imf.org/external/French/pubs/ft/survey/so/2014/POL031314AF.htm, 13 mars 2014.

[11]. http://www.imf.org/external/french/np/blog/2014/022614f.htm, février 2014.

[12]. http://www.imf.org/external/french/np/blog/2014/031914f.htm.

[13]. http://www.france24.com/fr/20140527-capitalisme-crise-inegalites-finance-lagarde-prince-charles-bill-clinton-conference-londres.

[14]. http://alternatives-economiques.fr/blogs/chavagneux/2014/03/10/les-distributions-de-dividendes-plombent-l%E2%80%99investissement-des-entreprises.

[15]. Max Weber (1964), L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1906), traduction par J. Chavy, Plon, 1964.

[16]. Hubert Huertas, (2013) Extraordinaire : l’austérité est une erreur mathématique !, 9 janvier 2013, http://www.franceculture.fr/emission-le-billet-politique-d-hubert-huertas-extraordinaire-l-austerite-est-une-erreur-mathematique.

[17]. Gérard Huot, industriel et ancien président de la CCI de l’Essonne occupe ce poste.

[18]. Présentation de l’édition française par Hervé Laroche de « Hard Facts, dangerous half-truths & total nonsense », Jeffrey Pfeffer et Robert Sutton, Harvard Business School Press, 2006, traduction de l’américain par Sabine Rolland, Éditions Vuibert, Paris 2007, 265 pages.

[19]. Axel Kahn, Directeur de recherche à l’INSERM et ancien directeur de l’Institut Cochin, il a été également le président de l’université Paris Descartes (2007-2011), lors du 40e anniversaire de la FNPS.

[20]. Marion Guillou, préside aujourd’hui Agreenium, l’institut français de coopération en Agro-Sciences. Elle a été présidente directrice générale de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) de 2004 à 2012. Elle a présidé le conseil d’administration de l’École polytechnique de 2008 à 2013. Lors du 40e anniversaire de la FNPS.

[21]. Lors du 40e anniversaire de la FNPS, 25 novembre 2014.

[22]. Michel Offerlé (2009) Sociologie des organisations patronales. Repères, La Découverte, Paris, 124 pages, page 101.

[23]. Cité par Christine Lagarde « Inclusion économique et intégrité financière — Allocution lors de la conférence sur le capitalisme inclusif », Londres 27 mai 2014. https://www.imf.org/external/french/np/speeches/2014/052714f.htm

n°269-270 Coopérations

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Editorial : « Coopérations »

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe Naszalyi

Le titre de ce numéro de fin 2014, n’est pas seulement dû à la présence du cahier central consacré aux coopératives. La rédaction a entendu privilégier, en marketing ou en RSE, en finance ou en ressources humaines, en stratégie ou en organisation, des contributions qui démontrent que co-construction, collaborations, compromis même, des coopérations donc, sont un élément constitutif fondateur de l’entreprise telle que nous la concevons.

Deux jeunes auteurs, Julien Granata et Pierre Marquès(1), viennent d’ailleurs de faire connaitre au public francophone, le néologisme que constitue le mot « coopétition ». Le mot est issu de la théorie des jeux. Il entend mettre en évidence ces situations, ignorées par les théoriciens de la compétition hélas à la mode, comme Porter, mais qu’on rencontre souvent. J’entends celles où le résultat de la collaboration entre deux joueurs en compétition sera supérieur à celui qu’ils auraient pu obtenir par une pratique classique de concurrence. Il s’agit de remplacer les attitudes de type « gagnant-perdant » (l’un remporte tout et l’autre rien) par des attitudes « gagnant-gagnant » (tous les adversaires devenus ainsi partenaires, gagnent quelque chose). C’est un paradigme, né comme il se doit en gestion de la pratique, celle du P-DG de Novell, Raymond Noorda qui le premier utilise le terme « co-opetion » en 1992. Adam M. Brandenburger d’Harvard et Barry J. Nalebuff de Yale en offrent, en 1996, un développement théorique(2).

coopetiteur

Le réseau de valeur : source : Julien Granata et Pierre Marquès, page 10.

La coopétition, stratégie opportuniste ou machiavélique au sens littéral et non péjoratif, offre des voies d’application qu’il ne sera pas inutile de travailler en sciences de gestion. Les « cartes d’infidélité » que l’on rencontre aux États-Unis ou dans certains pays européens, procèdent de cette idée. En effet, pour écarter un consommateur de Starbucks, quoi de mieux que de l’habituer à fréquenter des établissements similaires au sien, certes concurrents, mais finalement dans le même esprit de qualité du café et lui offrir pour le fidéliser un dixième café gratuit. Cela crée un niveau de concurrence acceptable, celle que l’on ne peut éradiquer et amène à une union face à un géant qui lui, est mortel pour tous les « petits » cafés. C’est une véritable coopétition(3).

Dans un tout autre secteur, Romaric Servajean-Hilst et Frédéric Le Roy, dans un article du Monde, consacré à Alstom la prônent avec conviction. Les deux chercheurs en gestion y voient même l’alternative à la braderie de ce fleuron industriel hexagonal et le moyen « d’arrêter l’hémorragie des savoir-faire français ». «Les exemples de réussite » écrivent-ils « de projets industriels basés sur la coopétition sont légions. Les programmes Airbus, Eurocopter ou Ariane sont tous, à l’origine, fondés sur la coopération entre concurrents. Sans le recours à la coopétition, aucune des entreprises européennes impliquées dans ces projets n’avait la taille suffisante pour affronter les marchés mondiaux. (4) ». Louis Pouzin, ingénieur, polytechnicien, Président d’honneur de la société française de l’Internet ne dit pas autre chose. Cet homme méconnu en France, est considéré par les Anglo-américains comme l’un des pères d’Internet. Il a inventé le « datagramme », ces sortes de petits paquets d’informations circulant librement et indépendamment sur un réseau, avant d’être recomposés en bout de course. Ses travaux ont été repris par Vinton Cerf pour créer le protocole de transmission TCP/IP. S’inspirant d’arpanet, il a développé en Europe, le réseau « Cyclades » à partir de 1971. On doit évidemment au successeur de Georges Pompidou d’avoir mis un terme à cette expérience de coopération, jugée « trop universitaire » et pas assez « industrielle ». On sacrifia la recherche fondamentale comme on continue de le faire bien souvent, au profit du gain, certes important, mais immédiat et limité qu’était le minitel. « Nous aurions pu être parmi les pionniers du monde Internet (…), écrit Maurice Allègre, « nous n’en sommes que des utilisateurs, fort distants des lieux où s’élabore le futur »(5). » On sait en revanche ce qu’en ont fait les Américains. Ce projet européen, tué dans l’œuf par le « libéralisme avancé » et la cabale des ingénieurs des télécoms, était pourtant un bel exemple de coopération. Poussées par le désir gaullien d’indépendance face à l’Amérique, les firmes européennes s’unissaient en un consortium C2I. Olivetti, Philips, Siemens ou l’anglais Place s’alliaient à un CII, renforcé de Bull pour faire bonne mesure ; déjà une coopétition innovante.

À l’instar de Richard D. Lewis qui pense que « la question vitale est de savoir comment l’esprit est culturellement conditionné…(6)», Louis Pouzin préside le conseil d’administration du Native Language Internet Consortium (NLIC) dont l’objectif est de promouvoir des technologies de gestion multilingue du Réseau. L’ingénieur français estime ainsi que « s’attaquer au monolinguisme d’Internet, c’est s’attaquer à l’hégémonie américaine sur Internet. Voilà encore quelques années », poursuit-il, « les Américains légitimaient par un baratin technique la nécessité de faire fonctionner le système d’adresses du Réseau (le Domain Name System, ou DNS) avec des caractères latins non accentués. Il n’y a aucune nécessité technique à cet état de fait » (7). Le réseau est de fait, sous le contrôle de l’Icann (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), une organisation de droit californien qui est chargée depuis 1996, de relier les noms de domaine (assigned names) et les adresses IP (numbers). « L’Icann, monopole autoproclamé, prétend qu’il n’y a qu’une seule racine, dont Verisign assure le fonctionnement, par contrat avec le département du commerce (DOC) étasunien. Toute modification de cette racine doit être approuvée d’abord par l’Icann, puis par le DOC. En réalité, il existe de nombreuses racines créées par d’autres organismes, pour permettre aux internautes d’utiliser des sites dont, pour diverses raisons, les TLD (Top Level Domain) n’existent pas dans la racine Icann » explique encore Louis Pouzin(8). L’Icann a assoupli sa position en 2014. Toutefois, il a longtemps imposé un alphabet américain (l’ASCII), inaccessible à des milliards d’êtres humains utilisant d’autres alphabets (russes, chinois, arabes, indiens, etc.) ainsi qu’un modèle économique qui reste très contestable : la location des noms de domaine. C’est à l’évidence, un sérieux avantage qui permet au Gouvernement étatsunien de disposer de la capacité technique d’espionner la toile mondiale. L’Icann et ses correspondants comme l’Afnic(9) en France, contrôlent les serveurs racines d’Internet. Cela permet aux internautes – 3,07 milliards en 2015, soit 42,4% de la population mondiale (10) – de trouver en quelques clics leur chemin sur les millions de serveurs hébergeant des données sur la toile. A l’heure des « grandes oreilles » de la NSA, de l’espionnage d’hommes ou de femmes d’État, mais aussi d’entreprises innovantes, la menace est à prendre très au sérieux et les solutions alternatives toujours à privilégier. 2015 doit être l’année de « la création d’une organisation chargée de superviser tout ou partie des fonctions de gestion de la racine à la place du gouvernement américain »(11). A 84 ans, le lauréat du prix « Queen Elizabeth for Engineering » 2013(12), le Prix Nobel de l’ingénierie, n’entend donc pas laisser à d’autres cette opportunité. Il est aujourd’hui à l’origine d’une « start up », Open Root, qui se veut une solution alternative à celle de l’Icann puisque le sujet est d’actualité.

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Cela suscite comme toujours, la résistance des « titulaires de la rente », agrippés à leur pré-carré et les moqueries des suiveurs, ces « matons de panurge », selon la formule de Philippe Muray. Les mauvais choix français et de ce fait, européens, des années 1975 et suivantes sont lourds de conséquences. « Ce sont les rentes académiques (qui) induisent des rentes financières. » (13) et la baisse des crédits à la recherche fondamentale aboutit toujours à terme, à la régression et à l’obsolescence. « Innovation » comme le parcours de Louis Pouzin le rappelle, rime évidemment avec « coopération », car « Internet n’aurait pas été aussi mondial s’il n’avait pas été conçu et développé par une multiplicité d’équipes issues de divers domaines »(14). C’est l’un des credo de notre revue depuis 50 ans. « Pour faire changer les choses, pour inciter les scientifiques à réfléchir au système, il faut créer un journal, sinon la communauté scientifique n’existe pas. La presse scientifique a un rôle de connaissance sociale. Si vous voulez rendre le changement possible, il faut créer un journal. La science est un monde ouvert. Si vous êtes isolés des autres, ce n’est pas favorable au développement des innovations, de la créativité collective »(15). Il est toujours bon de le rappeler tant les vents contraires soufflent toujours de très mauvaises solutions. Nous appartenons à ceux qui « en France et à l’étranger… pensent qu’il y a des voies fécondes en dehors du mainstream américain. »(16) Les articles de ce numéro double de nouveau, tant il y avait matière à publier, s’articulent autour d’un cahier central et de deux dossiers thématiques. Nous avons confié à des chercheurs du jeune laboratoire LITEM(17) dont le cœur de la recherche est l’innovation, Sandrine Ansart, Stéphane Jaumier, Séverine Le Loarne et Virginie Monvoisin de Grenoble École de Management, le soin de sélectionner et d’ordonnancer un dossier sur les coopératives, à partir des travaux d’un workshop dont notre revue était partenaire en décembre 2012, à Grenoble. Comme nous aimons à le faire, cette réflexion, née des communications et des échanges au cours d’une journée de réflexion, a maturé pour aboutir à ce travail en six articles, qui est présenté ; finis coronat opus. Mon prédécesseur, Jean-Pierre Gravier, disparu il y a bientôt dix ans, et qu’en ce cinquantenaire de notre revue il convient plus particulièrement de ne pas oublier le rôle fondateur, avait coutume de dire qu’un article soumis à notre revue et qui ne peut attendre plus d’un an, n’est pas un article pour elle, car elle privilégie la solidité de la recherche à l’information immédiate qui s’apparente de plus en plus à la communication et son asservissement aux commanditaires. « La presse spécialisée s’inscrit dans la durée. C’est une presse qui va tranquillement, dans le bon sens du terme, vers la durabilité. »(18) Les « coopératives » sont enchâssées, si j’ose la métaphore, dans deux puissantes thématiques liées : « constructions et collaborations entrepreneuriales » qui réunit quatre contributions pluridisciplinaires et « comportements et responsabilité sociale » que nous avons ordonné autour de six approches territoriales ou sectorielles. Le Réseau des Pays du groupe de Vysegrad (PGV), partenaire de notre revue, célèbre le 20e anniversaire de sa création. Coopération de chercheurs et coopération de pays, il est à lui seul emblématique de ce numéro. L’article qui interroge « La cohésion européenne », proposé par son fondateur, Claude Martin qui, depuis 1977, accompagne notre revue de recherche, nous paraissait symbolique de l’esprit que nous entendions donner à ce numéro. Il l’introduit donc. « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun ; en s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant » est l’ambitieux programme, l’utopique programme que le Contrat social assigne, c’est celui à n’en pas douter des coopérations !

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  1. Julien Granata et Pierre Marquès (2014), Coopétition : s’allier à ses concurrents pour gagner, Pearson, 215 pages.
  2. Adam M. Brandenburger and Barry J. Nalebuff (1996), Co-opetition by, Currency/Doubleday, 290 pages.
  3. http://www.merkapt.com/entrepreneuriat/business_model/la-coopetitioncomme-strategie-dinnovation-de-sa-concurrence-4800.
  4. Romaric Servajean-Hilst, et Frédéric Le Roy, Alstom : la « coopétition », une alternative à la vente. Il faut arrêter l’hémorragie des savoir-faire français, Le Monde Editions, 20/06/2014.
  5. Courrier des lecteurs du Monde, en 1999 cité dans http://www.lemonde.fr/technologies/article/2006/08/04/louis-pouzin-l-homme-qui-n-a-pas-invente-internet_801052_651865.html#pf78Hgu3W14exuTv.99
  6. Richard D Lewis. (1996), When Cultures Collide : Managing Successfully Across Cultures; published by Nicholas Brealey, London, 2nd edition (2001).
  7. http://www.lemonde.fr/technologies/article/2006/08/04/louis-pouzin-l-homme-qui-n-a-pas-invente-internet_801052_651865.html
  8. http://www.silicon.fr/open-root-louis-pouzin-internet-gouvernance-79985html#IJFHoIdmcdy51xuT.99
  9. Association française pour le nommage Internet en coopération.
  10. http://www.journaldunet.com/ebusiness/le-net/le-nombre-d-internautesdans-le-monde-en-2015-1114.shtml
  11. Mathieu Weill (Afnic) : « Nous restons préoccupés par les dysfonctionnements de l’Icann », propos recueillis par Pascal Samama, 01net, 31 octobre 2014. http://www.01net.com/editorial/630234/mathieu-weill-afnic-nous-restonspreoccupes-par-les-dysfonctionnments-de-licann
  12. Le prix Queen Elizabeth for Engineering, en 2013 récompense cinq ingénieurs, créateurs d’Internet et du Web pour leur innovation qui a révolutionné la manière de communiquer et permis le développement de nouvelles industries. Ce sont : Louis Pouzin, Robert Kahn, Vinton Cerf, Tim Berners-Lee et Marc Andreesen.
  13. Jean-Claude Thoenig : Décider, gérer, réformer. Les voies de la gouvernance. Revue Sciences humaines, n° 44 (hors série), mars-avril-mai 2004.
  14. http://www.01net.com/editorial/589033/le-francais-louis-pouzin-recompense-par-le-prix-queen-elizabeth-for-engineering
  15. Prononcé par Marion Guillou, Polytechnicienne, Ingénieur Général des Ponts, eaux et Forêts et docteur en Sciences de l’aliment, Présidente d’Agreenium, établissement Public de Coopération pour l’enseignement et la recherche, en agriculture, alimentation et environnement, ancienne présidente de l’Inra, lors du 40e anniversaire de la FNPS, Paris, 25 novembre 2014.
  16. Michel Berry, (2003), Classement des revues : le CNRS va-t-il perdre son âme ? Lettre ouverte au CNRS.
  17. Laboratoire en Innovation, Technologie, Economie et Management, créé en juillet 2013.
  18. Prononcé par Thierry Jeantet, directeur Général d’Euresa (Groupement européen d’Intérêt économique rassemblant 14 mutuelles et coopératives d’assurance européennes rassemblant 23 millions de sociétaires). Il est Président de l’association des rencontres du Mont-Blanc-Forum International des dirigeants de l’économie Sociale depuis octobre 2005, lors du 40e anniversaire de la FNPS, Paris, 25 novembre 2014.