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n°323 – Assumer

Il y a bien longtemps que, comme nombre de nos compatriotes, je suis fasciné par l’utilisation d’un verbe par tout ce qui compte dans le personnel politique français : Un usage à tort et à travers d’« assumer ». Un peu benoîtement, ce mot avait pour moi un sens fort et concernait des situations plutôt cornéliennes. Dans les Mémoires de Guerre du « plus illustre des Français », on trouve ce qui est le véritable sens d’assumer dans son amplitude et sa réalité tragique : « en ce moment, le pire de notre histoire, c’était à moi d’assumer la France[1]. »

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Il y a bien longtemps que, comme nombre de nos compatriotes, je suis fasciné par l’utilisation d’un verbe par tout ce qui compte dans le personnel politique français : Un usage à tort et à travers d’« assumer ». Un peu benoîtement, ce mot avait pour moi un sens fort et concernait des situations plutôt cornéliennes. Dans les Mémoires de Guerre du « plus illustre des Français », on trouve ce qui est le véritable sens d’assumer dans son amplitude et sa réalité tragique : « en ce moment, le pire de notre histoire, c’était à moi d’assumer la France[1]. »

Hors, assumer est l’un des mots les plus employés par l’actuel Président français, successeur très lointain du Général, et par ses nombreux affidés. Utilisé à peu près pour tout et son contraire, on n’est pas certain que l’actuel locataire de l’Élysée ait bien compris le sens de ce mot et son implication pour lui. Quant à nous « le vide effrayant du renoncement général » nous saute immédiatement aux yeux avec la même évidence, mutatis mutandis, que ce décrivait Charles de Gaulle : « Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude[2] » a repris le pouvoir. Les « profiteurs d’abandon » et « les débrouillards de la décadence[3] », comme en 1948, tiennent de nouveau le haut du pavé !

Mais revenons à ce verbe si usuel dans le vocabulaire de nos politiciens. Assumer, c’est une double responsabilité. En effet, le préfixe (rare) latin « sum », dans l’esprit du grec « syn », « avec », est renforcé par le préfixe « ad » qui lui, indique la direction et vient parfaire le verbe « emere », prendre. Assumer, c’est donc, une action forte voire très forte, qui implique un engagement personnel par ces deux préfixes qui s’additionnent.

Assumer, c’est prendre sur soi tout le poids d’une situation et revêtir une sorte de tunique comme Nessus. Cela ne peut pas être évidemment imposer à d’autres les peines des décisions qu’on a prises !

On ne peut s’empêcher à ce niveau étymologique de se rappeler également qu’en latin courant le supin d’assumere, assumptum, est aussi devenu adsumentum, qui se traduit par « morceau de rapiéçage ». Voilà bien le sens figuré qu’il convient d’entendre chaque fois que ces doctes politiciens se targuent d’assumer à propos de tous les sujets.

Voilà bien le véritable sens de la politique assumée par ces gens-là !

Ainsi, assumer la réforme des retraites, c’est donc tout simplement dénaturer le sens même du verbe, le détourner, le torde jusqu’à le rendre méconnaissable. Ce n’est pas le Ministre du Travail, la Première-ministre ou le Président qui assument[4], mais l’ensemble des Français, hormis ceux qui, bien tranquilles, sont déjà à la retraite et souvent approuvent cette mesure pour les autres ! C’est l’ensemble des travailleurs qui vont attendre deux ans de plus pour avoir accès au repos.

En fait, assumer, qui signifie prendre pour soi la pénibilité de l’action, est devenu : « je vous fait mal, je vous enferme, je vous insulte mais rassurez-vous, je me fiche complètement de votre avis, de votre souffrance, de votre opposition, et si vous ne m’aimez pas, en fait, cela me va très bien, c’est cela que j’assume ! »

Je partage l’avis de mon confrère de Libération qui faisait justement remarquer, il y a peu, dans une tribune, sur France Inter, qu’« assumer » signifie aujourd’hui « se foutre complètement de toute morale[5] ! »

Déjà en 2017, toujours sur France Inter, Fréderic Seys, se moquant de l’emploi déjà fréquent de « j’assume », par le « nouveau monde » politique fraichement élu, constatait qu’« en français de l’ancien monde », « j’assume » se disait « circulez, il n’y a rien à voir[6] ».

Autrement dit, cette « nouvelle formule magique » vise à couper court à tout débat, toute interrogation mais aussi à toute recherche et à toute réflexion ! Nous ne sommes donc pas, loin de là, les seuls à nous en plaindre et à fustiger cet emploi excessif voire scandaleux. Rien d’original donc pourriez-vous dire !

Et bien, non ! Car constater le vide de la pensée politique et son immoralité ne nous semble pas suffisant. Le numéro que nous introduisons par cette dénonciation, se veut aussi jeu de mots : assumer, c’est donc « prendre en compte » les faits, les réalités et leurs conséquences.

Voilà pourquoi prendre en compte, inspire le premier dossier : Rôle de l’État : fiscalité et organisation comptable qui débute par un article qui décrit « les relations entre le niveau d’imposition et la gouvernance d’entreprise dans le contexte français » (page 11). Sur la même thématique, mais à partir de l’étude de 269 entreprises au Cameroun, nous nous interrogeons sur la promotion des investissements à l’aune des incitations fiscales et de son optimisation (page 25). Le dernier article de ce premier dossier s’illustre en Asie cette fois et en particulier au Viet Nam par une prise en compte de la perception par les professionnels des réformes comptables

voulues par l’État ! (page 35).

Poursuivant cheminement méthodologique de la prise en compte : La gestion comptable et les performances entrepreneuriales, déroule une étude sur la « qualité de l’information comptable et la performance d’entreprise » (page 53). Prenant source au Maroc, (page 67), les auteurs s’interrogent sur la création de richesse par la valeur ajoutée sur une longue durée (2004-2018) et en analysant 136 sociétés (68 firmes initiatrices et 68 entreprises de contrôle) ; Enfin, dans la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC), créée en 1994, et qui compte six pays, l’étude présentée ici (page 79), démontre « que la méconnaissance ou l’inadéquation de certains éléments clés de la flexibilité organisationnelle dans le management des Établissements de microfinance (EMF) serait à l’origine de leur disparition précoce ».

Ces six articles, inspirés d’exemples bien au-delà des frontières hexagonales ou des lieux géographiquement restreints, étudiés exclusivement par les auteurs du mainstream qui nous fait tant de mal, apportent une ouverture à tous les gestionnaires qui ne croient pas que la science se limite à copier médiocrement mais à se comparer, s’enrichir des autres et s’inspirer de modèles différents.

Nous sommes fidèles à notre conviction réaffirmée depuis près de 60 ans que la comparaison des différents modes de gestion selon les cultures, est la seule voie d’un progrès collectif : Diriger, c’est obtenir un résultat par d’autres que soi et c’est aussi être responsable de ce que d’autres ont fait[7], c’est à coup sûr cela assumer et nous assumons donc ces choix d’ouverture aux autres !


1. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, tome i, « l’Appel (1940-1942) », 1954, Paris, Plon, p. 73.

2. Charles de Gaulle, Discours prononcé au comité national français d’Égypte et diffusé par la radio de Londres, 18 juin 1941.

3. Charles de Gaulle, Discours prononcé au Vélodrome d’hiver, aux délégués des groupes d’entreprises du RPF, 14 décembre 1948.

4. Réforme des retraites : Emmanuel Macron assume son texte, 22 mars 2023, France Info.

5. Dov Alfon, directeur de la publication et de la rédaction du journal Libération, France Inter, lundi 10 octobre 2022.

6. 21 décembre 2017.

7. Octave Gélinier, 1963, Fonctions et tâches de direction générale.

n°211-212 La Revue des Sciences de Gestion – Editorial par Philippe Naszalyi – 40 ans…

40 ans…

par Philippe Naszályi,
Directeur de la rédaction et de la publication

Vous avez dit : « responsable… »

Nous avons choisi de consacrer ce 1er numéro de la 40e année à l’éthique de la responsabilité…

Le « management responsable » doit être étudié, analysé, mis en pratique, … avec tout ce qui caractérise nos propresconceptions de l’entreprise et de la société que nous vivons mais aussi que nous voulons.

Cela ne peut, cela ne doit pas être d’abord une pâle copie de ce que l’on pratique Outre Atlantique voire Outre Manche.

Non que ces méthodes soient condamnables en soi, mais bien parce qu’à la suite de Montesquieu, Aristote, Hippocrate, … nous pensons
qu’il existe réellement une théorie des climats, (1) que Max Weber a admirablement, et, à mon sens, fort bien décrite ce qui fait la particularité du capitalisme anglo-saxon (2) qui malgré tous les « thuriféraires de la décadence » n’est pas le nôtre !

Ce n’est pas critiquer les Américains, et l’actualité très récente le montre bien, que de considérer que le proverbe « right or wrong, my country » (3) continue d’avoir un sens pour eux, alors qu’il est incompréhensible pour un Français. C’est ce que l’on appelle tout simplement le management interculturel dans la lignée de Geert Hofstede. (4)

Les codes éthiques d’Enron, de Wordcom, les arrangements financiers de la justice californienne dans la fâcheuse affaire du Crédit
lyonnais et consorts sont là pour nous rappeler que justice, éthique, morale n’ont pas tout à fait le même sens des deux côtés de l’Atlantique !

Bon nombre de notations éthiques pour les « investissements responsables » qui y sont pratiquées, encore que la mode (c’est-à-dire le manque d’idées) nous  les apporte de plus en plus, n’ont normalement aucun sens pour nous : alcool, tabac, violence, sexe, …Ces notations, ces engagements sont souvent là pour satisfaire aux relations publiques et au marketing des groupes de pression internes plus qu’à un engagement réel des sociétés.

Il y a même souvent duplicité, tromperie, à mettre en place des politiques industrielles et commerciales qui ne visent qu’à contenter les puissants du moment, avec un management en fait totalement, « irresponsable » à moyen ou long terme. Cette pratique a déjà ses émules en France, depuis quelques années, aussi bien dans certaines grandes entreprises privées que dans le management directorial de certaines entreprises publiques ou semi publiques… les télécommunications naguère, les chemins de fer aujourd’hui. L’utilisation du  mot éthique dans les affaires, la pseudo recherche de satisfaction des « usagers/clients » masquent l’absence totale et réelle de morale de certains dirigeants  qui sacrifient de très belles entreprises à leurs soucis carriéristes.

Ce n’est évidemment pas cela que nous appelons le Management responsable et qui constitue un très complet et copieux dossier de ce
numéro double qui ouvre cette année anniversaire.

Ce dossier est le fruit d’une collaboration étroite entre notre rédaction et les organisateurs d’un colloque sur ce thème en 2004, à
Lyon, l’ESDES.

Comme le souligne Philippe de Woot dans un ouvrage récent et remarquable : « en matière d’éthique, l’évolution culturelle consiste à développer celle-ci comme une pensée qui imprègne les différents niveaux de l’entreprise et chacune de ses fonctions : finance, marketing, recherche, etc. » (5)

Dans cet esprit, nous avons sélectionné les meilleures contributions à ce Colloque et notre Comité scientifique de Lecture a effectué, comme à chaque fois, le choix final pour ne retenir que les articles que nous présentons ici.

La Revue de recherche… libre :

Permettez-moi de saluer ceux qui contribuent à faire de notre revue à la fois la référence académique dans la recherche managériale,
mais aussi à préserver son indépendance.

Qu’il me soit permis un mot particulier pour le Professeur Pierre Lassègue alors professeur à la faculté de Droit de Paris et Directeur de l’Institut d’administration des entreprises qui faisait parti du comité de patronage du premier numéro. Devenu depuis professeur émérite à l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne, il est à l’heure actuelle toujours  un éminent  et efficace membre du Comité Scientifique de Lecture présidé par Alexandre Baetche, lui aussi professeur à la Sorbonne, et qui ne compte jamais son temps et son action de directeur et d’âme du comité.  Il n’est pas possible de citer tous ceux qui furent du comité de patronage de la revue :

Universitaires, comme le Doyen Georges Vedel, le professeur Pierre Tabatoni de l’Université de Paris IX Dauphine, aujourd’hui membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, Jacques
Lesourne
qui présida ensuite aux destinées de notre confrère Le Monde ;

Grands commis de l’Etat, comme Pierre Massé, Commissaire au Plan, François Bloch- Lainé qui présida aussi aux destinées du Crédit lyonnais ou François Xavier Ortoli, qui fut également Ministre des Finances mais également président de la Commission européenne ou Olivier Giscard d’Estaing qui dirigea aussi le comité de perfectionnement de l’INSEAD ;

Grands patrons, comme Paul Huvelin, président du CNPF, Arnaud de Vogüe, Président de Saint-Gobain ; Gérard Chevalier, PDg de Cybel, mais aussi, et on leur réservera une attention particulière, Marcel Boiteux qui présida aux destinées d’EDF GDF après Pierre Massé, mais  avant, Pierre Gadonneix qui s’occupait alors de la rubrique stratégie et structure de la revue et qui est devenu depuis
président de GDF puis d’EDF…

Syndicalistes, comme G. Nasse  Secrétaire Général de la Confédération Générale des Cadres

Comme toutes les énumérations, celle-ci n’échappera pas à la règle des oublis que l’on ne me pardonnera pas… Citons pourtant encore
parmi les membres du comité de patronage ou du comité de rédaction : Michel Fitoussi, chargé des modèles économiques et dont on connaît la carrière…, Jean Bénassy, ingénieur général, qui avait en charge les questions de production et dont on retrouve des papiers recherche très récents, Henri Moingeon qui dirige la
recherche à HEC…

Rappelons bien que direction et gestion des entreprises est  née, en mars 1965,  de la volonté de Roger Labourier et de l’Institut de Contrôle de Gestion (ICG), devenu Institut Français de Gestion (IFG) et qu’elle a conquis son indépendance complète, depuis 1985, grâce à son rédacteur en chef d’alors, Jean-Pierre Gravier.

Nous n’appartenons de près ou de loin à aucun groupe financier, à aucun groupe d’entreprises, à aucune académie, aucune association,
aucune  fondation…

Nous n’avons aucune dépendance d’aucune école, université, groupe de pression ou coterie …

En un mot, et pour paraphraser le plus grand des Français du siècle dernier, nous n’appartenons à personne car nous
appartenons à tous
,… c’est-à-dire à  la Recherche managériale, riche, diversifiée, ouverte aussi bien aux  jeunes chercheurs qu’aux plus reconnus, aux hommes d’entreprise pour que la revue puisse « offrir à l’ensemble des Cadres de Direction, une publication qui fasse une synthèse utile également au spécialiste » comme Roger Labourier l’écrivait en 1965 (6) avec les obligations et les contrôles d’une véritable société de presse que nous sommes depuis l’origine.

Comme Michel Berry l’écrit,  nous appartenons à ceux qui «  en France et à l’étranger… pensent qu’il y a des voies fécondes en dehors du mainstream américain. » (7)

Généraliste, mais toujours référence dans chacun des domaines traités, la revue s’est étoffée, internationalisée. Elle est devenue la
référence francophone dans tous les domaines de la recherche et de la pratique managériales, tant pour les entreprises que pour les organisations au sens le plus vaste.

C’est sur le site de recherche universitaire et américain www.proquest.com de Abbi inform que nous comprenons toute la responsabilité  internationale qui est la nôtre.

C’est pour rendre cette action et cette présence internationales plus lisibles que nous sommes devenus La RSG, La Revue des Sciences de Gestion, en conservant bien entendu notre titre originel, direction et gestion des entreprises.

Publier la recherche managériale en français, c’est-à-dire les travaux de chercheurs qui pensent que la culture francophone et européenne a un sens, quel que soit le pays auxquels ils appartiennent ou dans lequel ils travaillent sont une vaste et difficile mission.

La gestion : instrument au service de la domination géopolitique.

Le mot n’est pas trop fort en effet, puisque, comme le montre si bien notre confrère Michel Berry, qui s’opposait à juste titre au classement surprenant et dénué de bon sens des revues, fait par une commission Théodule  du CNRS  faisant la part belle aux revues américaines et plaçant en 4e catégorie, les revues françaises pour autant qu’elles étaient nommées !

Citons encore,  le directeur de Gérer et Comprendre : « Comme beaucoup, j’ai été abasourdi par le classement des revues d’économie et de gestion publié récemment par la commission 37 du CNRS : comment peut-on à ce point nier l’identité du CNRS et est-ce vraiment le moment de s’aligner, en gestion, sur les nonnes dominantes américaines, alors même qu’elles sont l’objet de remises en cause aux USA ? » (8)

Comme nous ne recevons pas de subventions de ce comité, d’ailleurs composé essentiellement de personnes qui ne font pas de gestion…
notre revue n’est jamais classée…

Avec humour, ces doctes apôtres de la recherche publique se  retrouvent aux côtés de Libéraux de tout bord qui ont déjà admis, selon les mots de Léon Bloy, l’auteur impérissable du « Salut par les Juifs » (9)  que leur adversaire a raison et qu’il vaut mieux passer avec armes et bagages à l’anglo américain et à ses pratiques entrepreneuriales. (10)

Sans aller jusqu’à lancer l’anathème, rappelons-nous ce qu’écrivait déjà en 1927 Julien Benda ; « La loi du clerc est, quand l’univers entier s’agenouille devant l’injuste devenu maître du monde, de rester debout et de lui opposer la conscience humaine. »
(11)

« Le parti de l’Etranger » n’est jamais vraiment mort…

Que dire des gouvernements successifs : Qui du Ministère de la Culture et de la Communication arc-bouté sur les « arts » ou
le  Ministère de la Recherche, plus archaïque encore dans son positivisme scientiste, ne comprend pas que « Les Etats-Unis consolident leur domination à travers le savoir en science managériale », comme le rappelle si bien Jean-Claude Thoening qui ajoute : «  De même que leurs normes comptables s’imposent à ous les pays, la formation en gestion devient géopolitique. » (12)

Il existe bien une idéologie gestionnaire telle que la décrit pour la stigmatiser Vincent de Gauléjac  dans un très récent et très roboratif ouvrage. (13)

Sans partager toutes ses convictions, il faut être conscient que, dans une économie mondialisée, la recherche managériale est bien un
enjeu de domination  et que la première chose offerte par George W. Bush aux Irakiens consiste en  des bourses d’études en gestion aux Etats-Unis. (14)

Comme le rappelle encore Jean-Claude Thoenig : «  ce sont les rentes académiques (qui) induisent des rentes financières. » (15)

La Recherche en gestion : outil de management interculturel

Plus pragmatiquement, nous relevons ce que  souligne avec justesse Richard D. Lewis, « la question vitale est de savoir comment l’esprit est culturellement conditionné… » (16) aussi  pensons-nous que le management interculturel signifie d’abord qu’il existe une coexistence des cultures, y compris dans celui de la gestion des entreprises.

La langue est à l’évidence un des éléments déterminants, il est donc indispensable, que promoteur d’une pensée managériale
euro-méditerranéenne, La Revue des Sciences de Gestion,
bien que fondamentalement et intrinsèquement  francophone, cherche à
développer son audience auprès de publics toujours plus variés et souvent non francophones.

A partir de ce numéro, les articles sélectionnés et publiés seront précédés, non seulement de résumés en anglais comme cela était le
cas depuis fort longtemps, mais également dans la langue de Cervantès dont nous célébrons cette année aussi l’anniversaire.

Bâtir la recherche managériale euro méditerranéenne, non pas contre les autres cultures mais à côté et en collaboration avec elles, en
particulier l’anglo américaine, tout en demeurant certains de son droit à l’existence propre, originale  et autonome, est notre but depuis
1965.

Faire commencer cette année anniversaire par un dossier sur le management responsable  et ses implications, voilà qui me conduit à  laisser conclure Julien Benda : « il existe des hommes qui veulent unir les peuples, des hommes qui pensent à “faire l’Europe”. Je ne m’adresse pas à tous. Parmi ces hommes certains cherchent ce que l’Europe devra faire pour exister dans l’ordre politique, d’autres dans l’ordre économique, d’autres dans l’ordre juridique. Je n’ai point qualité pour retenir leur audience. D’autres pensent à la révolution qu’elle devra accomplir dans
l’ordre intellectuel et moral. C’est à ceux-là que je parle. »

« Bien entendu, je ne viens pas nier les graves transformations économiques que l’Europe devra réaliser pour se faire. Je dis que ces transformations ne lui seront vraiment acquises, ne pourront être tenues pour stables que lorsqu’elles seront liées à un changement profond de sa moralité, de ses évaluations morales. »

(1) Hafid – Martin (Nicole) : Evolution et critique de la théorie des climats à travers le XVIIIe siècle en France. Du déterminisme géographique à la liberté politique. Acura di Paolo Quintili – quintili@lettere.uniroma2.it (2001).

(2) Weber (Max) : L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Erfurt (1904-1905), traduction française, Gallimard (2003).

(3) cité par  Fèvre (Jean-Marie) : Manuel de gestion interculturel. Sarreguemines (2004).

(4) Hofstede (Geert) :Culture’s Consequences, Comparing Values,
Behaviors, Institutions, and Organizations Across Nations
Newbury Park, CA: Sage Publications (1980) ; 2nd Edition; (2003)- édition renouvelée et enrichie de l’édition de 1980, Culture’s Consequences : International differences in work-related
values
.

(5) Woot (Philippe de) : Responsabilité sociale de l’entreprise. Faut-il enchaîner Prométhée ?
Economica, Paris (2005).

(6) Labourier (Roger) : Direction et gestion des entreprises. N°1, mars-avil 1965

(7) (8) Berry (Michel) : Classement des revues : le CNRS va-t-il perdre son âme ? Lettre ouverte au CNRS.
(2003)

(9) Bloy (Léon) : Le Salut par les Juifs. Paris, Adrien Demay, 1892, iii-143 p. Édition nouvelle revue et corrigée par l’auteur, Paris, Victorion, 1906, vii-163 p.

(10)  voir la démission de Thomas Legrain,  PDg de Coach’ invest, de l’association des diplômés de l’ESSEC dont il était le vice-président.  A la suite de son article dans les Echos,  4 mars 2005 (Grandes écoles de gestion : oser le débat ! ).

(11) Benda (Julien) :La  Trahison des clercs, Paris (1927). Julien Benda dénonce la capitulation des intellectuels français.

(12) Thoenig (Jean-Claude) : Décider, gérer, réformer. Les voies de la gouvernance. Revue Sciences humaines, n° 44 (hors série), mars-avril-mai 2004.

(13) Gauléjac (Vincent de) : La société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social. Seuil, Paris (2005).

(14) Thoenig (Jean-Claude) : ibid.

(15) Thoenig (Jean-Claude) : ibid.

(16) Lewis  (Richard D.) When Cultures Collide : Managing Successfully Across Cultures; Published by Nicholas Brealey,
Londres (1996) 2ème édition ( 2001).

(17) Benda (Julien) : Discours à la nation européenne. Gallimard, Paris (1933)

n°229 La Revue des Sciences de Gestion – Editorial par Philippe Naszalyi – Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée

par Philippe NASZÁLYI, Directeur de la rédaction et de la publication

Qu’on ne s’y méprenne pas, ce n’est pas parce que ce 1ernuméro de 2008 est consacré au « marketing » que nous songeons à entrer dans un débat bien franco-français sur la popularité de telle ou telle personnalité.

Nous avons naguère rappelé, que faute d’idéal, de conviction ou de stratégie à long terme, une catégorie nouvelle de marketing était apparue : « le marketing politique » et que ce n’était sans doute pas le meilleur du genre. A l’heure où la France se prépare à élire ses conseils municipaux pour les 36 683 communes, après un septennat (la France cultive le paradoxe) de mandat de ses maires, et une partie des conseillers généraux qui vont gérer la centaine de départements qu’elle comprend, nous entendons nous tenir éloignés d’un combat qui n’est pas celui de notre revue, même si, comme le rappelle le premier article de ce numéro, l’art militaire a été transposé au marketing(1)…

La renommée qui nous intéresse ici, n’est donc pas celle éphémère et volatile que déversent jusqu’à satiété, les organismes de sondages, mais celle de la sagesse qui éloigne du clinquant et des apparences de la « ceinture dorée ». La « presse » lui donne aussi, ces temps derniers un terme qui y ajoute une idée de bruit ! Là encore nous ne souscrirons pas à ce tohu-bohu qui éloigne de l’essentiel…

Notre sujet est plus proche des étoiles, si l’on peut dire. En effet, s’il est une urgence à réaliser pour rénover la Recherche en France, c’est
bien celle de la sortir du copinage qui prévaut dans les notations les plus diverses. L’on me dira, que seuls les pairs peuvent se juger et se jauger. C’est le vieux privilège de l’exception judiciaire ecclésiastique qui remonte plus ou moins laïcisée du Moyen-âge pourtant si décrié (à tort), par nos modernes trissotins patentés. N’est-ce pas çà aussi la « Kakistocratie »(2) ?

Certaines commissions de quelques, oh ! combien prestigieux (naguère !), organismes, ne savent plus arbitrer entre leur tendance naturelle (et leur intérêt) à l’empathie corporatiste et l’analyse sérieuse et objective des réalités tangibles. On s’étoile entre soi comme nous l’avons démontré il y a peu, et ce n’est pas hélas, en France, l’apanage des universitaires. Il est vrai que là encore, le débat franco-français des SHS (sciences humaines et sociales) leur est mortel car elles se déconsidèrent quand ce n’est déjà fait, auprès des Pouvoirs publics (c’est-à-dire ceux qui décident de leur sort), de l’Etranger qui ne les comprend plus, et pas seulement parce qu’elles s’expriment en français ou dans un sabir proche de l’anglo-américain pour les auteurs qui ont choisi le renoncement de la « Collaboration », mais bien parce que de chapelles en copinages, de vessies en lanternes, de compromissions en plagiats, elles ont souvent perdu toute crédibilité parce que toute créativité.

Loin de tout cela, nous avons résolument choisi le « Grand large » c’est-à-dire, l’International dans sa diversité et l’Ethique dans son unicité, et cela depuis des dizaines années(3).

International, ne veux évidemment pas dire perdre son âme en épousant tout ce qui vient « d’Outre quelque chose » pour avoir l’air de penser. « A trop épouser la mode on est trop rapidement veuf » aiment à le répéter les historiens et nous les suivons dans cette boutade !

Nous croyons que la pensée en gestion ou management, puisque là est notre spécialité, est ouverte dans ses champs d’expérimentation et donc d’analyse, aux entreprises privées, bien sûr, mais aussi, n’en déplaise aux « gestionnaires étroits », aux organisations que sont les associations ou les organismes de l’économie sociale, aux établissements publics de taille et de statut, variés comme les collectivités, les hôpitaux ou les universités dont nous analysions la gouvernance dans notre numéro précédent(4).

C’est parce que toute se gère que le management doit s’étendre aux différentes formes de culture et qu’il n’est pas une pensée unique, même si souvent il existe une pensée dominante.

Certains « capitalistes monétaristes », je préfère cette appellation qui ne galvaude pas le beau mot de « libéral », au sens que Tocqueville lui donnait, ont ceci de commun avec les « communistes léninistes » qu’ils n’envisagent que l’extermination de leurs contradicteurs, par essence rabaissés au rang de « non-êtres » ou de « non-pensants ».

La France produit même, de temps en temps, des « rapporteurs » variés, aux multiples publications, aux livres nombreux, aux propositions définitives et impératives dont la vacuité rappelle à ceux qui s’en souviennent, les « savantes élucubrations constitutionnelles » de l’abbé Sieyès en 1799. Bonaparte enterra les propositions de celui qui lui, au moins, s’était tu, durant les dix ans qui venaient de s’écouler, et l’on n’entendit plus parler ni de l’abbé, ni de ses propositions…

Que nos lecteurs non hexagonaux, (ils représentent la moitié de notre lectorat) me pardonnent d’avoir succombé à cette actualité désolante et purement locale, alors que nous développions l’aspect quasi universel et en tout état de cause, varié et multiculturel de la gestion et de ses approches.

Le deuxième axe que nous voulons renforcer est celui de l’Éthique. Sur le blog de la Revue(5), en attendant le site qui devrait être définitivement ouvert à l’été prochain, comme dans nos éditoriaux, nous avons insisté sur notre détermination à combattre le plagiat si pratiqué par les revues de nos amis américains dont les meilleurs se battent pour l’expurger leurs publications(6).

Une Recherche originale, c’est aussi une recherche publiée par ses auteurs et non empruntée partiellement ou totalement au nom du malfaisant argument d’autorité.

Notre revue est déterminée à mettre en place, avec ceux qui le voudront, une labellisation éthique et de qualité qui balaie les critères des classements liés à la langue et/ou « purement postaux » des Américains du Nord et les copinages éhontés qu’on rencontre ici. Les étoiles qu’on distribue bien trop « curieusement » en France en
sont le signe. Rappelons à ceux qui les dispensent, que les sept dorées d’un Maréchal naguère, ne valaient sûrement pas les deux, fraîchement cousues d’un Général.

Le Comité Indépendant de Veille Internationale Stratégique (CIVIS) dont nous avions annoncé qu’il serait révélé dans ce 1ernuméro de 2008, est l’aboutissement et le commencement de ces deux fondements.

Pour rendre efficace cette conception et la structurer, nous avons à développer des liens étroits avec des correspondants internationaux — ou des groupes de personnes – qui sont des références dans chaque région du monde.

Ces interlocuteurs auront pour fonction d’identifier, rassembler, présélectionner, les meilleurs travaux parmi les plus avancés dans tous les domaines des sciences de gestion dans quelle que langue que ce soit, afin de permettre leur publication.

Cette pensée managériale peut être formulée par les jeunes chercheurs comme par les plus chenus ou les plus reconnus aussi bien que par des hommes d’entreprise ou d’organisation pourvu qu’elle soit éloignée des modèles lus et relus. Nous voulons continuer à faire sourdre un management original et aider à le faire connaître dans un cadre labellisé par l’Ethique.

Remercions les Professeurs Jean-Charles Chebat et Michelle Bergadaà qui ont accepté sans hésitation de nous apporter leur soutien, leur prestige, leur dimension internationale et éthique et cela, depuis longtemps. Nous sommes partie prenante de leurs combats.(7)

Avec les réseaux, dont ils sont les têtes de pont, les professeurs, Claude Albagli avec le CEDIMES, et Claude Martin avec le Groupe PGV, étendent la dimension internationale de notre revue tant pour sa diffusion que pour l’appel d’air que constitue la source de rédacteurs toujours plus nombreux.

Saïd Boumendjel (Algérie), Ion Stergaroiu (Roumanie) et Jean-François Verne (Liban) sont à titre individuel, représentants de pays dans lesquels notre culture est particulièrement présente malgré les difficultés du développement ou des crises violentes. Ils sont pour nous un modèle de travail à réaliser.

Nous espérons qu’ils seront rejoints pas d’autres personnalités, y compris, car c’est un des enjeux de notre démarche, hors de la zone francophone.

Charles Waldman qui enseigne dans une Ecole à culture anglo-américaine (INSEAD), à deux pas de Paris, est le signe que tout partenariat, parce qu’il est fondé sur le respect et l’écoute de chacun, est notre objectif.

Enfin, Ludovic François qui maîtrise les enjeux internationaux dans ses enseignements et ses responsabilités à HEC Paris, a accepté le lourd et ingrat travail du secrétariat-général, qu’il soit d’avance remercié.

« Bonne renommée vaut plus que ceinture dorée », la publication du CIVIS (nous ne pouvions résister à cet acronyme parlant) Comité Indépendant de Veille Internationale Stratégique 8en est l’application et prend tout son sens dans ce numéro spécial « Marketing ».


  1. La Revue des Sciences de Gestion, direction et gestion des entreprises, n° 230, pages 11 à 19.
  2. Nous nous permettons de renvoyer nos lecteurs au numéro 226-227 La Revue des Sciences de Gestion, direction et gestion des entreprises, page 8 notamment.
  3. Comme les précédents, ce numéro en apporte le témoignage.
  4. La Revue des Sciences de Gestion, direction et gestion des entreprises, n° 228, pages 23 à 32.janvier-février 2008.
  5. Nous renvoyons nos lecteurs à notre blog et à ce remarquable jeu de l’été sur le plagiat.
  6. Enders and Gary A. Hoover : « Whose Line Is It ? Plagiarism in Economics », Journal of Economic Literature, Vol. 42, No. 2 (June, 2004), pages 487-493.
  7. Madame la Professeure Michel Bergada à d’HEC Genève (http://responsable.unige.ch/index.php) anime le site : « Internet : Fraude et déontologie selon les acteurs universitaires » ; « Ce site est dédié à tous les professeurs, assistants et étudiants qui refusent de fermer les yeux sur la fraude pratiquée via Internet et le plagiat des mémoires et des thèses ».
  8. On trouve la liste complète du CIVIS avec les fonctions en page 2 de couverture de ce numéro.

n°257 Responsabilité et/ou culpabilité ?

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Editorial : Responsabilité et/ou culpabilité ?
Innovation et/ou prudence ?
ou agir « de manière créative et responsable[1] »

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe Naszalyi

Il y a vingt ans en prononçant, à la télévision, un ministre (on ne disait pas alors une ministre) cette reconnaissance sous cette forme elliptique : « responsable, mais pas coupable » posait avant bien d’autres, les cruels dilemmes de la responsabilité ou de la culpabilité, qui sont aussi devenus avec le « principe constitutionnel de précaution », ceux de l’innovation ou de la prudence. « Agir avec prudence », disait Benoit XVI, pour la journée mondiale de la paix « ne signifie pas ne pas prendre en main ses responsabilités et renvoyer à plus tard les décisions; cela veut plutôt dire s’engager à prendre ensemble ces décisions, non sans avoir au préalable examiné, de manière responsable, la voie à emprunter, dans le but de renforcer l’alliance entre l’être humain et l’environnement». Sans doute à méditer ! Car cela concerne désormais tout autant les « politiques » que les fonctionnaires ou les hommes et femmes d’entreprise. La laïcisation de l’Europe, et de la France en particulier, en faisant quasiment disparaître la notion de péché a, sous l’influence des pratiques judiciaires de l’empire dominant, créé des fautes à l’égard de la société et de collectifs plus ou moins répertoriés et représentants des communautés plus que la Nation. Si la faute pénale qui, en France était jusque -là toute proche du « péché mortel » catholique a évolué, elle est devenue « un objet juridique non identifié » que les Tribunaux essaient tant bien que mal, de définir en navigant entre la jurisprudence européenne souvent inspirée des pratiques totalement opposées de la « Common law » et le commode lynchage médiatique de la société de l’émotion.

La Responsabilité sociale ou sociétale de l’entreprise est une notion qui nécessite en permanence une réflexion et souvent une analyse critique. On est étonné de constater que sans vergogne, ceux qui s’y réfèrent ou la prônent, sont souvent ceux qui la bafouent. Ainsi semble en être l’analyse initiale d’Alain Finet et Romina Giuliano auteurs du cahier qui ouvre ce numéro : La RSE, l’amiante et Eternit. Ils constatent qu’Eternit, au passé trouble en matière d’amiante, veut apparaître, au milieu des années 1990, « comme le précurseur du mouvement managérial mettant en évidence la notion de Responsabilité Sociétale des Entreprises ».

RSE : réalité ou pharisaïsme ?

Sans aller jusqu’en Belgique, on ne peut que s’amuser, certains s’en attrister, qu’on trouve aussi ces comportement chez ceux-là même, qui se sont fixés pour but le « Développement de l’Enseignement et de la Recherche sur la Responsabilité Sociale de l’Entreprise ». La forme d’association « académique » du moins en ce qui concerne la tête, ne protège pas des dérives en tartufferie. Et pourtant, nous avions salué cette création et soutenu, à leur demande, l’effort des initiateurs en officialisant leurs premières publications. Le Professeur Yvon Pesqueux indiquait en introduction du numéro 205 de notre revue, les enjeux et les perspectives de la RSE en France, en publiant les textes qui avaient servi de base aux travaux de ce « 1er congrès de l’ADERSE », tenu le 14 juin 2003.Une fois de plus, notre revue était au service de cette recherche nouvelle, puisque c’est sa marque de fabrique et son « credo » éditorial. Les initiateurs avaient ainsi permis que Michel Capron, Jean-Paul Gond, Astrid Mullenbach-Servayre, Marie Nigon ou François Beaujolin, qui font autorité, soient retenus pour ce dossier spécial du numéro 205. Le présent de la « gouvernance » de cette association si prometteuse en 2003, -et ce qui étonnamment ne semble gêner personne dans les instances de la Gestion en France !-, rend très actuelle la problématique de nos deux auteurs s’interrogeant sur Eternit : « Au-delà, nous nous posons la question de savoir si la Responsabilité Sociétale des Entreprises constitue réellement une avancée dans la manière de concevoir l’entreprise en permettant de satisfaire aux attentes des diverses parties prenantes ou alors s’il ne s’agit que d’un simple avatar managérial correspondant à des attentes sociologiques plus larges. »

En laissant à nos lecteurs le soin de trouver la réponse pour Eternit dans les trois articles du cahier spécial, nous avons, quant à nous, la réponse à notre propre questionnement sur la situation présente de ce qui a été une belle initiative de François Lépineux, d’Arnaud Pelissier-Tanon (voir page 48) et bien sûr d’Yvon Pesqueux. C’était il y a dix ans déjà et tout a changé. En revanche, ce qui est resté dans sa brutalité très actuelle, c’est la triste réalité présente qu’une une formule vieille de 2 000 ans caractérise toujours, avec son acuité : « au dehors vous offrez aux yeux des hommes l’apparence de justes, mais au dedans vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité » (Mt 23:28). Il serait bon que ceux qui le doivent, en prissent conscience avant qu’il ne soit trop tard. Il est vrai qu’après une condamnation par la justice, l’appellation forte, de « sépulcres blanchis » (Mt 23:27) rend bien compte de ce qui est ! A bon entendeur, Salut !

Responsabilité d’un système ?

Le problème environnemental toutefois, ne résume pas à lui seul, loin de là, la RSE. Il n’est pas seulement prégnant, outre Quiévrain ! Plusieurs dizaines de hauts fonctionnaires français, les responsables publics des secteurs de la santé ou du travail des années 1970 à 1990, ont été convoqués depuis 2009, par la juge d’instruction Marie-Odile Bertella-Geffroy. La convocation et la mise en examen, en octobre 2012, de Martine Aubry a remis sous la lumière des projecteurs le « drame de l’amiante ».L’Europe plus prompte à se préoccuper de concurrence et de transparence des marchés que de protéger les vies et la santé des travailleurs, n’a en effet, interdit l’amiante qu’en 1999 La période transitoire de 5 ans ne s’est achevée que le 1er janvier 2005 ! La France pourtant a interdit l’amiante au 1er janvier 1997 comme la Belgique alors que la Grande-Bretagne avait légiféré dès 1931 ! C’était pourtant bien trop tard ! Dès le 1er juin 2000, le tribunal administratif de Marseille avait estimé que l’Etat est
responsable des conséquences de la mort de quatre personnes contaminées sur leur lieu de travail. La juridiction phocéenne, dans sa décision rejetait également le motif d’ignorance des risques « au moins pendant la période de septembre 1983 au 27 mars 1987 » ! De quoi enlever prétexte aux « responsables non coupables ».

Si l’on pense comme Marcel Goldberg que « l’indépendance de l’expertise est une donnée fondamentale, mais (qu’) il s’agit d’une utopie »,
il reste donc le facteur économique. La connivence, pour ne pas parler de la complicité passive et active, le mélange entre experts et laboratoires, dirigeants d’entreprise, issus des mêmes écoles et formations que les politiciens, le pantouflage ou les allers-retours incestueux, la lâcheté intellectuelle ou la conversion contre-nature, on appelait cela jadis « Collaboration » et plus tôt « trahison des clercs » sont parmi les raisons qui expliquent, dans le domaine de l’amiante, comme dans d’autres cet enchaînement mortifère qu’on découvre toujours trop tard. Les premières prévisions de mortalités ont été établies en 1995, par un épidémiologiste anglais, d’origine hongroise, Julian Peto. On parle désormais de 100 000
morts d’ici 2030…

C’est donc bien l’idéologie économique dominante qui est la cause première. Cela n’absout pas les hommes et les femmes qui sont coupables et responsables, mais il faut rejeter cette commodité du sacrifice des victimes expiatoires, aux dieux médiatiques aux larmes de crocodile. En effet, « à l’échelle mondiale, deux logiques économiques s’affrontent : la logique du profit et celle de la distribution équitable des biens, ….» poursuit, en appelant à une « conversion économique », Benoît XVI dont nous avons trouvé que la pensée, donnait un sens et une direction originale à cette réflexion à propos de la responsabilité sociétale.

Responsabilité et Innovation ?

Il y a donc tout lieu comme on vient de le voir de :

  • « Repenser le socle théorique » comme deux chercheurs parisiens Valérie Paone et Damien Forterre s’y essaient ;
  • poser « l’hypothèse des régulations syndicales »… « entre logiques marchandes et non marchandes publiques » selon les concepts posés par Marc Morin, spécialiste tout à la fois des organisations et de l’économie ;
  • considérer, comme on l’a fait au long de cet éditorial, « les croyances sur la diversité et leurs rôles dans le management, avec Martine Brasseur, dont nous sommes heureux d’encourager les efforts de recherche et de publication, naguère avec notre consoeur « Humanisme et entreprise » et maintenant à l’ARIMHE, qui vient de réaliser une belle manifestation à l’Université Paris V ;
  • considérer, comme on l’a fait au long de cet éditorial, « les croyances sur la diversité et leurs rôles dans le management, avec Martine Brasseur, dont nous sommes toujours heureux de saluer et d’encourager par ailleurs, les efforts de recherche et de publication à l’ARIMHE, association qui vient de réaliser une belle manifestation à l’Université Paris V ;
  • mettre en perspective cette responsabilité dans le cadre de « l’Innovation dans les services » : en comparant comme le fait, Thierry Burger-Helmchen, « les entreprises de mécanique françaises et allemandes » ;
  • s’attarder, pour en comprendre ce lien : Le management : responsabilité et innovation :

– « les singularités managériales », sur l’entrepreneuriat en réseau de franchise, dans le cadre extensif de « gérer autrement » avec Délila Allam ;
– la « nouvelle nécessité » pour les PME et groupements, avec Martine Boutary, Marie-Christine Monnoyer et Raphaëlle Faure, chercheuses à Toulouse ;
– « la théorie de la SDL (Service-DominantLogic) appliquée à la distribution », comme l’étudie Annie Munos, d’Euromed.

Par delà les responsables, les coupables, l’innovation ou la prudence, c’est bien la terre qui nous est donnée à tous « pour que nous habitions de manière créative et responsable » !

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Benoît XVI, ibid,

La Revue des Sciences de Gestion, n°205, janvier-février 2004, pp. 63-142

Marcel Goldberg, « Le hasard et la nécessité : le cas de l’amiante », La revue pour l’histoire du CNRS [En ligne], 16 | 2007, mis en ligne le 26 mars 2009, consulté le 19 décembre 2012. URL : http://histoire-cnrs.revues.org/1568

Peto J., Hodgson J. T., Matthews F. E., Jones J. R. Continuing increase in mesothelioma mortality in Britain. Lancet, 1995, 345(8949): 535-9.

Angelus du 23 septembre 2007, http://www.zenit.org/

n°261-262 Marketing et Cultures

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Editorial : Marketing et Culture

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe Naszalyi

Poursuivant le thème de l’année 2013, mais n’est-il pas au fond celui qui depuis bientôt 50 ans est celui de notre revue : diversité des formes, des pratiques, des langages, des cultures, ce numéro du cœur de l’été est consacré au « marketing » et aux cultures.

Fervents partisans de la francophonie, nous avons sacrifié au vocabulaire dominant, plutôt que celui que nous conseille la Commission de terminologie du Ministère français des finances ou siégeaient a l’origine, excusez du peu, Jean Fourastié et François Perroux !

Petit acte d’indépendance de la science de gestion, face à deux penseurs de l’économie et au Ministère éponyme.
Nous aurions pu préférer à l’usuel « marketing », la saveur du « marchéage » ou le plus officiel « mercatique ». Tous ces mots renvoient au « marché qui nous vient des Italiens et par eux du « mercatus » latin. Ce « mercato » qui, en rétablissant la foire aux esclaves et aux gladiateurs, ternit chaque année, sans que les « grandes âmes » s’en émeuvent, le football. Ce « prix de l’homme » qui, pour élevé voire très élevé qu’il est pour un footballeur, n’en est pas moins la suprême barbarie, au même titre que l’était, le « wergeld ».
Alors mêler ce marché-là au mot « cultures » et aux richesses que sa diversité contient, nous gênait au point que le « marketing », banal et vide, au fond de sa substance uniquement mercantile, nous a paru plus adapté à ce que nous avons voulu présenter dans ce deuxième numéro double de l’année.

Daniel Pink, auteur à succès américain, résume notre humanité à la vente : « to sell is human », une sorte de « to be or not to be[1] ». Question existentielle dont le deuxième volet du titre nous donne la clé, du moins celle que nous avons choisie de tourner, « The Surprising Truth About Moving Others ».

Faire bouger les autres, les convaincre, c’est aussi ce que le « marketing » englobe désormais en dépassant la « mercatique » et le mercantilisme. Il y a un « marketing politique » qui ne se réduit pas à la « communication », n’en déplaise à ces protagonistes, journalistes stipendiés, communicants qui se croient infaillibles.

Les exemples abondent de ces hommes ou femmes politiques, qui, avec les mêmes communicants ont gagné ou perdu. Comme le soulignait l’ancien président tchèque Vaclav Havel[2] « Je connais des politiciens qui ont appris à se voir uniquement comme les voient les cameras de télévision. La télévision les a vidés de leur personnalité et les a transformés en sorte de fantôme télévisuel de ce qu’ils étaient vraiment ».

Sans le fond, le discours et la communication n’aboutissent à rien de durable.

Jean Tulard, de l’Institut, le meilleur spécialiste mondial de Napoléon, qui fut notre Professeur, fait de Bonaparte l’un des premiers, sinon le premier, dans la lignée de la Révolution, pratiquant le « marketing politique ». Le peintre et régicide David, avec le « Sacre » ou Gros représentant le « pont d’Arcole », sont sans conteste, des acteurs de la « geste » consulaire puis impériale !

Plus loin encore de nous, que dire de « la Guerre des Gaules » ?

Est-ce le rapport au Sénat d’un proconsul romain ou l’une des plus habiles œuvres de « propagande » politique pour permettre à César de revenir diriger Rome ?
Citons juste cet exemple éclairant : si les Belges, de tous les Gaulois sont les plus courageux (Horum omnium fortissimi sunt Belgae), c’est bien parce que dans le livre II, César, anticipant leur attaque en secourant les « Rèmes », va les vaincre. Parce qu’il a obtenu ces victoires contre les plus vaillants, il n’en est donc que plus glorieux ! La soumission des autres Gaulois à Rome et la paix en découleront… On lit César, avec admiration pour son style, mais on ne peut manquer de voir le « politique » derrière le général. Il termine ainsi le livre II qui narre ses victoires sur les Belges et les autres : « En raison de ces événements, on décréta, à la suite du rapport de César, quinze jours de supplication, ce qui n’était encore arrivé à personne » (Ob easque res ex litteris Caesaris dierum XV supplicatio decreta est, quod ante id tempus accidit nulli). La République put désormais en appeler à Cesar (même si les Gaulois le firent un peu attendre et mentir).
Deux mille ans après, le Président d’une autre république en appela « au plus illustre des Français ». Comme César, l’auteur des « Mémoires de Guerre », se place en spectateur et acteur de l’action politique qui devient par eux, Histoire. « C’est pourquoi, si le retour du Général de Gaulle à la tête des affaires de la France ne saurait ressembler à l’intronisation des ministères du régime expirant[3]…» comme les ennemis dans la Marseillaise :

(Que tes ennemis expirants Voient ton triomphe et notre gloire)

Rien n’est laissé au hasard des mots !

« Marketing politique » ? Assurément oui. Ce n’est ni bas, ni vulgaire car il y a derrière cette mise en scène, en mots, en idées et en images, un fond politique et une volonté d’action qui n’est certainement pas celle « d’occuper des places », mais bien d’exercer le pouvoir parce que l’on en est digne plus qu’un autre !

Sans fond, il n’y a que communication. La plupart des « successeurs » ne savent que faire cela. L’un des exemples est sans conteste l’échec en France comme aux Pays-Bas, des référendums de 2005. La communication des partisans du « oui » ne put l’emporter sur le « marketing » de ceux qui avaient quelque chose à dire. Le discours binaire des premiers, sans argument, mais moralisateur a démontré la réalité et l’inanité « des interactions entre le pouvoir intello-médiatique et le monde politique, ultime configuration de la Terreur, dont les effets sont amplifiés par la dynamique de la culpabilisation collective pratiquée par les médiocrates-intellectuels, journalistes et communicants[4] ».

C’est ce mauvais « marketing », de ceux qui « se perçoivent eux-mêmes comme des clercs, les successeurs de l’homme d’Eglise, en tant que celui-ci est un moraliste au sens théologique : un homme qui dit le vrai, décrétant le moral et l’immoral, l’action bonne et l’action mauvaise, la pensée droite et la pensée torve ». Ils sont devenus « l’intellectueur qui seul peut sacrer César[5] » ou du moins le croient !)

Voué, le plus souvent à l’échec, ce « marketing politique » n’incarne
pas cette volonté de « moving others » « faire bouger autrui ou bouger autrui[6] », décrite par Daniel Pink, qui implique, elle, un message cohérent et construit : « le fond » et le respect de ceux qu’il faut convaincre.

On est ainsi bien loin du marché et de la vente basique.

L’entrée dans le choix des dirigeants par élection, à Athènes ou à
Rome jadis, ou dans les démocraties modernes, requiert la conquête de l’opinion publique, facteurs-clés de l’action politique. Si la « mercatique », dans sa traduction terme à terme est définie comme « l’ensemble des actions ayant pour objectif de prévoir ou de constater, et le cas échéant, de stimuler, susciter ou renouveler les besoins du consommateur, en telle catégorie de produits et de services, et de réaliser l’adaptation continue de l’appareil productif et de l’appareil commercial d’une entreprise aux besoins ainsi déterminés[7] », alors notre utilisation du terme « marketing » s’ouvre bien à d’autres champs.

Les puristes pourraient pourtant s’étonner de l’utilisation d’un terme que ni César, ni Bonaparte, ni de Gaulle n’ont, ou connu ou utilisé. Ils auraient grand tort de penser ainsi. Notre vocabulaire évolue sans que l’on puisse parler d’anachronisme.

Le propre de la langue est de s’enrichir de termes nouveaux : plus de 20 000 mots en plus, si l’on en croit Michel Serres, entre l’actuelle et la précédente version du Dictionnaire de l’Académie. Ces mots désignent d’abord des techniques et des objets inconnus jusque-là, mais aussi des concepts qui pour être nouveaux dans leur appellation, n’en sont pas moins d’autres façons de nommer ce qui est, a été ou sera.

La propagande, surtout depuis son utilisation par Staline et l’un de ses plus fameux théoriciens, Goebbels, a pris une acception péjorative malgré l’usage qu’en fit le démocrate Roosevelt[8]. Nonobstant l’effort de certains communicants, le marketing politique n’en est pas encore là.

Il n’est pas neutre que la « propaganda Fide », congrégation de la « propagation de la Foi » ait vu son appellation changée par Jean-Paul II en 1982 pour le terme moins connoté de « congrégation pour l’évangélisation des peuples ». Les JMJ qui se tiennent cet été au Brésil, laissent une large porte au développement et à la manifestation du « marketing religieux ».

L’archevêque de Rio de Janeiro, Mgr Orani Tempesti, un cistercien pourtant, qui accueille le pape François, mais qui a été nommé par Benoît XVI et qui devait le recevoir, préside depuis 2010 aux destinées de l’« Instituto Brasileiro de Marketing Catolico » (IBMC)[9]. Cet organisme procure ses services aux 120 diocèses de la plus grande nation catholique du monde et a « pour objet de promouvoir, diffuser et encourager l’utilisation des techniques modernes de marketing et de communication dans les institutions catholiques » (de objetivo de promover, difundir e incentivar a utilizacao das modernas tecnicas de Marketing e Comunicacao entre as instituicoes catolicas).

« O marketing aplicado a Igreja catolica » (Le marketing appliqué à
l’Eglise catholique), est l’un des ouvrages majeurs de son principal référent, Kater Filho, qui proclame : « O marketing nao e uma arma diabolica do capitalismo. Nos dias de hoje, e uma ferramenta indispensavel para a reaproximacao com os fieis[10] » que nous traduirions ainsi : « Le marketing n’est pas une arme diabolique du capitalisme. Il est aujourd’hui, un outil indispensable pour toucher (se réapproprier ?) de nouveau, les fidèles ».

Le rôle de ce marketing religieux est de fournir des techniques à ces leaders d’opinion que sont ces « prêtres médiatiques », issus des mouvements charismatiques, aux paroles, aux chants ou aux gestes adaptés au contexte de « reconquête » ou de « re-évangélisation
» de populations qui ne réagissent plus aux stimuli du passé. Si les « Rumeurs » sont « le plus vieux média du monde », selon l’ouvrage célèbre de Jean-Noel Kapferer[11], il y a fort à parier que le marketing des idées se pratique en fait, depuis bien des lustres, sans que le terme, de facture contemporaine, n’ait été utilisé.

Dépasser les barrières psychologiques qui freinent la décision
d’achat est l’objet du premier article de ce numéro tandis que le deuxième entend étudier « des concepts purement cognitifs (croyances, associations) » sur le même sujet de la perception du prix.
Emballage ou « complexité du facing du packaging sur les processus d’allocation d’attention », lancinante question : « Existe-t-il vraiment un profil spécifique pour la femme ordinaire ? », « Représentations mentales de la consommation et des pratiques alimentaires », « le lancement des produits nouveaux », comment fidéliser « la femme orientale devenue une véritable consommatrice effrénée de produits cosmétiques », résument la problématique internationale des 7 articles du premier des trois dossiers de notre numéro d’été.

• I. « Le consommateur », est pris ici au sens de sa relation économique, mais avec des outils, des analyses ou des réactions qui peuvent comme on l’a vu plus haut ouvrir à d’autres champs. On
comprend mieux aux côtés d’Etienne Thil pourquoi le consommateur est parfois rebelle. « Rebelle aux modes fabriquées, rebelle à la logique des grands stratèges du monde du marketing, de la
communication, impulsant finalement ses propres diktats aux enseignes. Il n’avait pourtant pas son pareil pour jouer les dompteurs[12]! »

• II. « L’utilisation du rapprochement entre mères et filles dans le plan d’action contribue à transposer dans la marque l’attachement que les individus de la dyade éprouvent l’un pour l’autre », dans le domaine des cosmétiques est l’objet de l’analyse de Joël Gouteron. Victor Tsapi, pour sa deuxième contribution dans ce numéro (cette fois-ci avec Darius Djomba), se préoccupe de la « nouveauté des produits » et plus précisément ici « sur le comportement d’adoption du consommateur individuel », toujours au Cameroun, et dans le domaine des cosmétiques, fort prises par les auteurs de ce numéro. Les deux articles qui suivent, portent sur le vêtement : conflits parents/adolescent et influence de la tradition au Sénégal. Ces quatre contributions expliquent que ce deuxième dossier envisage le consommateur pour « ses parures ».

• III. Le cheminement de notre réflexion aboutit enfin à la forme la plus extérieure à ce consommateur : ses lieux d’achat(s).

Pris au sens le plus générique, grâce aux analyses outre-atlantiques
autant qu’outre-méditerranéennes ou hexagonales, ils sont abordés par huit articles qui constituent le troisième dossier. Oui, « vendre, (…) est plus indispensable, plus important et, à son aimable manière, plus beau qu’on ne le pense » est le credo de Daniel Pink, à la fin de la préface de la traduction française de l’ouvrage que nous citions plus haut et qui vient de paraître.

Et puisque, nous avons commencé avec celui qui fut la plume d’Al Gore, terminons aussi en lui empruntant cette conclusion : « La capacité de faire bouger les autres pour échanger ce qu’ils ont contre ce que nous avons est essentielle à notre survie et à notre bonheur. Elle a aide notre espèce à évoluer, à élever son niveau de vie, à améliorer sa vie quotidienne. Elle fait partie de notre être… »

Certains de mes amis chefs d’entreprise, trouvent parfois un peu
compliqués mes éditoriaux, j’espère qu’avec Daniel Pink, je pourrai dire « je vous ai convaincu de poursuivre votre lecture », car si « la vente est foncièrement humaine[13] »le marketing est riche de toutes les diversités culturelles qu’il aborde…

Qui mieux que Terence ici, peut conclure avec nous par ce vers qui
figure en exergue du bien nommé, Institut de Formation à la Médiation et à la Négociation de Paris[14] et qui illustre à l’envie notre propos : « Homo sum ; humani nihil a me alienum puto » : « Je suis un homme et rien de ce qui est humain, je crois, ne m’est étranger[15] ».

Illustration hors éditorial
provocator

Représentation du provocator.

“On vainc sans gloire quand on vainc sans péril” Sénèque

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1. Daniel H. Pink, « To Sell is Human: The Surprising Truth About Moving Others ».
2. Cite par J. Fallows, Breaking the News: How the Media Undermine American Democracy, New-York, 1996, Pantheon Books, 337 pages., p. 52.
3. Charles de Gaulle, Mémoires d’Espoir », tome 1 : « Le Renouveau, 1958-1962 », page 32, Plon, Paris 1969.
4. Eric Delbecque, L’Europe puissance ou rêve français ; chronique de la guerre des mondes, Paris, Editions des Syrtes, 286 pages, pp. 101-102 (2006).
5. Eric Delbecque, L’Europe puissance ou rêve français; chronique de la guerre des mondes, Paris, Editions des Syrtes, 286 pages, p. 102 (2006).
6. Traduction de Michel Le Seac’h, de l’ouvrage de Daniel Pink, page 3, « Vous êtes vendeur, le saviez-vous ?, L’étonnante vérité sur notre capacité d’influence », Pearson, 280 pages, Paris 2013.
7. Journal Officiel de la République française, 2 avril 1987.
8. Marc Ferro, « Trois conceptions de la propagande : Staline, Goebbels, Roosevelt », Académie des sciences morales et politiques, séance du 12 mai 2003.
9. http://www.ibmc.com.br/
10. www.katerfilho.com.br/artigos.asp/.
11. Jean-Noel Kapferer, « Rumeurs, le plus vieux média du monde », Seuil, 320 p., Paris 1987.
12. Yves Soulabail, « Carrefour Un combat pour la liberté », Le Loup Hurlant Editions, p. 12, 2010.
13. Les citations françaises sont extraites de l’ouvrage de Daniel Pink « Vous êtes vendeur, le saviez-vous ?, L’étonnante vérité sur notre capacité d’influence », Pearson, 280 pages, Paris 2013.
14. http://www.icp.fr/fr/Organismes/IFOMENE/Institut-de-Formation-a-la-Mediation-et-a-la-Negociation-IFOMENE.
15. L’Heautontimoroumenos, v. 77.

n°255-256

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Editorial : « Ein Mann bezwingt die Not »* ou « Car j’ai eu faim… »**

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe NaszalyiC’est par le titre allemand de la biographie du père du mutualisme que fut Frédéric-Guillaume Raiffeisen « Un homme triomphe de la misère », traduit par ces premiers mots de l’Évangile de saint Matthieu, dans l’édition française du récit de sa vie : « Car j’ai eu faim… » que l’on peut prendre conscience que les mêmes causes amènent les mêmes conséquences. Les chercheurs comme les praticiens, les plus innovants, devant cette crise systémique, proposent une fois encore, une alternative ou des alternatives à un système totalitaire qui se meurt devant nous, pour les mêmes raisons, que mourut, il y a plus de 20 ans le communisme : injustice et finalement inefficacité réelle.

En effet, le système économico-politique dominant, comme le communisme naguère, est un système « totalitaire ». Ses thuriféraires se situent à gauche comme à droite, de Pascal Lamy à Michel Camdessus en passant par Jacques Delors et l’Ecole de Vienne, pour ne pas citer les lilliputiens hexagonaux à la mode sur les plateaux de télévision ou chroniqueurs à ce grand magazine que fut, jadis, l’Express. Bien entendu, ce n’est pas par la similitude de l’organisation avec le bloc soviétique, que ce système quasi religieux de la Mondialisation est totalitaire. C’est notamment parce qu’il se croit un phénomène indépassable ou inéluctable et, selon l’excellent mot (une fois n’est pas coutume !) de Bernard-Henri Lévy, parce que « la vérité y est enchaînée » !

Le processus depuis la fin des années 1970, n’a qu’un but, celui de nier d’autres formes d’organisation que ce qui découle de l’esprit du « Compromis de Washington » de 19921. Largement inspirée d’Ayn Rand, cette conception libérale, voire « libertarianiste », se fonde sur un rationalisme du mérite individuel, bâti sur « l’égoïsme rationnel ». Cette idéologie conduit a faire de la possession du capital un droit absolu qui l’emporte même comme on le verra par la suite, sur la démocratie. Le gouvernement des entreprises, ne devenant que « le simple usage du droit de propriété » dans cette « idéologie actionnariale »2. On n’est pas loin du suffrage censitaire. Sieyès, son père dans la constitution de 1791, estimait que seuls les citoyens riches qui contribuent à la bonne marche de l’économie nationale, ont le droit de voter. Tout le libéralisme économique est né à cette époque et en a bien conservé les stigmates.

En est-on si loin, lorsque l’on constate l’absentéisme populaire aux élections au Parlement européen ou plus récemment, aux élections législatives françaises ?

En est-on si loin, lorsque l’on considère que cette idéologie entend définir le gouvernement des Etats, et la primauté de l’économique sur le politique ? « Cela a l’avantage de la simplicité et des dehors d’évidence.

Mais c’est faux ! », le dit encore Jean-Philippe Robé, comme le sont tous les sophismes ou les mythes fondateurs.

Ce choix n’est donc bien qu’adhésion à une théorie économique parmi d’autres et rien de plus, car il y en a d’autres.

Cela est notablement imposé, tant par les « régulateurs » internationaux que par les organismes européens. Parmi ceux-là, le comité de Bâle en particulier, dans la droite ligne du G20 de Pittsburgh, ignore les spécificités de ce qui n’est pas une société de capital.

refonder une alternative à ce système qui n’en peut plus, est désormais cohérent. Selon Alan Greenspan lui-même, « la crise actuelle est sans doute la plus grave depuis un siècle.

Cette gravité de la situation a conduit certains (dont nous sommes) à penser que nous pourrions bien assister à un changement radical de système économique3 ». C’est de ce bouillonnement des idées et de la confrontation avec les réalités de la misère que sont les premières
expériences alternatives en finance. Les questions se posent toujours, particulièrement dans la conception contemporaine de la finance islamique, du microcrédit, de la refondation nécessaire, du moins en France, des banques coopératives et mutualistes ou des monnaies alternatives dont les « Banques du temps » sont notamment l’exemple. Une plongée dans l’Histoire est toujours instructive, car seuls les imbéciles ou les ignares pensent que le monde commence avec eux. Dès 1846, Proudhon, créateur de l’éphémère, mais si instructive Banque du Peuple prônait la nationalisation de la Banque de France qui devait être « déclarée d’utilité publique4» . Ne devrait-on pas y réfléchir pour la BCE ?

Au même moment, en Prusse, Frédéric Guillaume Raiffeisen institue la notion d’association mutuelle et se rend compte très vite, que le crédit est la source de la plupart des appauvrissements et de la misère. « Tous les membres s’engagent égalitairement mais solidairement sur leur fortune à l’égard des obligations et garanties assumées par l’Association ». Le principe de la mutualisation des risques naît immédiatement, il précède une deuxième phase qui propose la rémunération sur les dépôts et « l’intérêt du capital… modéré et honnête » suivant les principes de Calvin.

Bel enseignement à retenir et plus que les principes de Bâle III, il assure une véritable sécurité. La solidarité entraîne automatiquement l’égalité de décision : « un homme : une voix », le principe démocratique est consubstantiel à la naissance des établissements mutualistes.

Or c’est justement cette démocratie qui génère seule la responsabilité que les tenants de la mondialisation financière ont bafoué et bafouent depuis plus de 30 ans, ne serait-ce que par l’organisation de l’Europe telle qu’elle est. Le « néoconstitutionalisme5 », idéologie internationale dont Jürgen Habermas est l’une des figures de proue, s’incarne dans la Commission ou la Cour de Justice européennes notamment. Ces organes, mais pas eux seulement, soumettent la volonté des peuples,
exprimée par les lois à des principes qui lui seraient supérieurs, les règles constitutionnelles. Dans la lignée de Benjamin Constant ou de Guizot, cette conception s’inscrit bien dans le principe de la constitution libérale bourgeoise qui est d’ignorer le souverain, même devenu peuple, au nom de la liberté de chaque individu. Le Conseil constitutionnel français, depuis la réforme de sa saisine, imposée par Valéry Giscard d’Estaing, qui voulait faire de la France une « société libérale avancée » et fut le principal auteur de la « constitution européenne », obéit à cette logique et consacre que la loi (donc votée par les représentants du peuple) « n’exprime la volonté générale que dans le respect de la Constitution6 ». Le traité de Lisbonne n’est qu’une illustration de la mise en pratique grossière de cette conception qui nie au fond, la souveraineté populaire.

Pourquoi les « Libéraux » de tous côtés de l’échiquier politique, ont-ils si peur du peuple ? Parce qu’ils y ont intérêt semble répondre notre collègue, Aquilino Morelle, dans un remarquable papier. Il y confirme bien aussi l’« oubli » qu’ils font de la démocratie : « Financière, la mondialisation, au gré des accords successifs de libre-échange imposés aux peuples à leur insu par cette élite agissante de la gauche libérale, est devenue aussi la mise en concurrence des économies, des salaires, des fiscalités, des protections sociales, des peuples, des hommes, de leurs vies.7»

Dans le Financial Times du 9 juillet 2012, on lit avec plaisir que le commissaire européen au marché intérieur, Michel Barnier, devrait proposer des modifications à la directive et au règlement sur les abus de marché dans les semaines à venir.

Au même moment, on entend Andreas Dombret, un membre du directoire de la Bundesbank, déclarer qu’il n’a « jamais cru à l’autoréglementation pour un bien public ! »8. Verrait-on un retour à la sagesse ?

Assister ou aider à l’émergence ?

Dans la pure tradition aristotélicienne et thomiste, nous pensons que sans retour à la conception fondamentale que l’argent demeure stérile et ne peut être « frugifère ! », il n’est pas de solution à ce système. Le point de rencontre indéniable de cette « utopie nécessaire », selon le mot de Benoît XVI, réside dans cette conviction profonde que l’homme doit s’affranchir de l’avoir, pour exercer son destin, et que cela s’exprime en un seul mot : « démocratie ». Il faut innover pour « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun en s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant » est l’ambitieux programme, l’utopique programme que le Contrat social assigne .

Les 3 dossiers de ce numéro double de l’été 2012 obéissent à cette logique complexe qui, venue du refus de la croyance en une voix économique unique, offre un aperçu des expériences et des pratiques dans le monde entier.

• « L’entrepreneuriat social » a été confié à la responsabilité d’une équipe conduite depuis l’ESG de Paris
;

• La question « Financer autrement ? » a été posée par Fedj Jawadi, aux auteurs d’une journée internationale de Recherche à l’Université d’Evry-Val-d’Esssonne dont il coordonne la publication des travaux en finance ;

• Les « concepts et pratiques alternatives » enfin, s’interrogent non seulement sur la finance, comme le précédent dossier, mais allient aussi la réflexion en marketing des associations et s’achèvent sur l’influence de la religion qui traverse soit directement soit implicitement presque chacune des contributions, renvoyées à une morale en pensée ou en action.

Comme toujours, La RSG est internationale et ouverte sur les différences culturelles. Souhaitons, pour conclure, qu’à l’instar du Groupe des XX, dont Oscar Mauss fut le secrétaire et inspirateur de ces artistes d’avant-garde, les 20 articles de ce numéro démontrent que la Recherche, est ici, création permanente !

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* Franz Braumann : « Ein Mann bezwingt die Not » (un homme triomphe de la misère) : Lebensroman Friedrich Wilhelm Raiffeisens, (la vie de F.-G. Raiffeisen), 3e édition, Ed. Neuwied am Rhein : Verlag der Raiffeisendruckerei, 1961, 254 pages.
** Titre de la traduction française par Charles Lehmann de l’ouvrage de Franz. Brauman sur F.-G. Raiffeisen, reprenant l’Évangile selon Mt 25 – 35, Ed. COPRUR, Strasbourg 1966, 234 pages.

1. Texte signé le 20 novembre 1992 entre les États-Unis et la CEE, dans le cadre des accords du GATT et souvent appelé « traid not aid
».
2. Jean-Philippe Robé, « À qui appartiennent les entreprises ? », Le débat, mai-août 2009, n° 155, page 33.
3. Cité par Moulaye Abdelkader Ould Moulaye Ismail et Joël Jallais, « L’éthique du client face à l’offre bancaire islamique en France », », La Revue des Sciences de Gestion, Direction et Gestion n° 249-250, mai-août 2011, page 65.
4. Pierre-Joseph Proudhon, Proposition relative à un
emprunt national et à la réunion de la Banque de France au Domaine public, 22 août 1846, art. II.
5. Pierre Brunet “ Remarques critiques sur le constitutionalisme contemporain” in Droit et Economie. Interférences et interactions, Mélanges en l’honneur de Michel Bazex, Lexis-Nexis, 2009, p. 51-64.
6. Décision n° 85-197 DC du 23 août 1985.
7. Aquilino Morelle, “La démondisalisation inquiète les partisans d’un libéralisme aux abois”, Le Monde.fr 07.09.2011.
8. Euractiv.com, 9 juillet 2012.

n°307-308 – Excidere

Excidere

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

Puisque tous ceux qui se pensent importants, utilisent le « globish », cette langue grégaire, née dans les bas-fonds des boutiquiers, poursuivons notre retour au latin. Excidere, c’est-à-dire « tomber » est le thème dominant de ce premier numéro de 2021. Toute la richesse des problématiques traitées, découle de ce mot qui désigne tout à la fois ce qui vient du sort et du hasard, de l’action malencontreuse comme de la volonté, de la faute morale comme du fruit des circonstances ou de l’environnement… en résumé, en provenance des hommes et des dieux !

Échéances si chères aux financiers comme aux politiciens et déchéances plus propres aux moralistes et aux juristes sont les filles d’échoir, venu du latin populaire excadere, tout comme du classique excidere : tomber !

Comprendre les échecs, qui ne sont pas qu’un jeu d’attention et de logique, est bien un thème fondamental en sciences de gestion. « Loin d’être un événement rare qui n’arrive qu’aux autres, la défaillance et sa forme la plus extrême, la faillite, touche toutes les organisations. L’échec affecte non seulement les conditions de vie des salariés mais aussi les économies de villes et de régions entières et leur tissu social » écrivent avec raison Xavier Brédart et Éric Séverin dans l’introduction au dossier dont ils ont accepté d’être les « éditeurs associés » (page 11).

Ces années COVID, car on peut désormais les appeler ainsi, n’ont pas encore apporté leurs lots de défaillances et de faillites qui devraient découler de cet arrêt ou de cette décélération brutale des économies, en proie à la pandémie.

Beaucoup de gouvernements dont, et ce n’est pas le moindre, celui d’Allemagne, ont jeté aux orties une partie des dogmes malthusiens issus du monétarisme qui sévissait depuis M. Thatcher et R. Reagan. On ne sait toutefois pas comment se produira cet « après-covid » qui tarde à venir : retour aux mesures drastiques, terme venu de la pharmacopée purgative et si cher aux néolibéraux ou « nouveau monde » au contour encore plus incertain qu’il n’est souvent qu’un eldorado de la dette infinie ou une utopie !

Laissons aux économistes le soin de proposer des solutions pour « l’après », d’autant que les français se sont dotés depuis octobre 2020 d’un Comité de Datation des Cycles de l’Économie Française (CDCEF)[1] qui, de l’analyse du passé pourrait permettre de mieux appréhender l’avenir.

Nous y reviendrons dans un numéro prochain. Il est désormais permis de rêver qu’empruntant enfin à l’histoire sa sagesse, comme le font depuis longtemps les bons gestionnaires, les économistes puissent apporter des propositions voire une méthode, plutôt que les certitudes dogmatiques.

Celles qu’ils nous ont assénées depuis des lustres, notamment celles des prétendus Nobel, sectateurs sectaires du mainstream, en inspirant les politiques publiques, ont conduit régulièrement dans des culs-de-sac avec leur lot de pauvreté, d’inégalités et de régression !

Pour ce qui concerne la France, nous ne redirons jamais assez[2] combien la LOLF (loi organique relative aux lois de finances) de 2001, et, mais pas seulement, la désastreuse révision générale des politiques publiques (RGPP) appliquée de 2007 à 2012, sont mortifères pour nos services publics notamment ceux de la santé, mais aussi de la recherche.

Citons à l’appui une parole d’expert, en l’occurrence une experte, Suzanne Maury qui sur le site même de Vie publique déclare : « La démarche d’évaluation des politiques publiques mise en place par la LOLF apparaît comme simpliste et la “culture de la performance” censée en résulter est peu à peu devenue une simple formule, d’autant que la LOLF s’est traduite pour les services déconcentrés par la nécessité d’alimenter un système d’information lourd et peu utilisé[3] ». On ne saurait mieux qualifier ce que nous appelons un pays sous administré par une bureaucratie pléthorique, tentaculaire et d’autant plus arbitraire qu’elle ne sait à peu près rien des réalités sur lesquelles elle exerce son autorité.

Même en coupant le cou à l’une des innombrables fausses études que véhiculent sans les vérifier, hommes et femmes politiques pour apparaître experts et « journalistes » qui ont oublié leur manuel de déontologie en ne vérifiant pas leurs sources, on ne peut, comme le remarque fort justement, Serge Besanger[4], que constater qu’ « il y a donc à la fois trop de postes administratifs, déclarés ou non en tant que tels et trop de tâches administratives déléguées au personnel soignant et coûtant trop cher » dans les hôpitaux français, lorsqu’un médecin comme au CHRU de Nancy, consacre plus de 30 % de sa journée de travail à des tâches administratives[5] !

Effectivement, « Le bilan de la LOLF est décevant » poursuit encore Suzanne Maury, et c’est même la Cour des comptes, « pourtant très favorable à ses choix de principe », (et pour cause puisque le Président de cette dernière, le socialiste Didier Migaud, est l’un des deux pères de cette réforme) qui l’écrit dès 2011[6] !

À aucun moment, ces tenants du NPM[7], n’ont compris que c’est leur mauvaise gestion, c’est-à-dire cette logique du « tout budgétaire » que dénonce même « France Stratégie », qui en est la cause[8].

À aucun moment, puisqu’ils n’ont rien appris d’autre dans leur formatage idéologique que cette économie de la « concurrence libre et non faussée », « gagner toujours plus en exploitant toujours plus n’importe où ! », le nec plus ultra de la pensée bruxelloise est la cause unique de cette déréliction sanitaire, si l’on ose cet emprunt littéraire ! Neuf mois avant la pandémie, Le Figaro qui ne passe pas pour un journal antilibéral, alertait sur les graves problèmes de pénurie de médicaments du fait des délocalisations, en indiquant que « 80 % des principes actifs sont fabriqués hors d’Europe, contre 20% il y a trente ans[9] ».

Effectivement comment évaluer le mérite des chercheurs, des enseignants, des soignants… Le nombre de publications ou de brevets est un bien piètre indice quantitatif qui favorise la bibliométrie et non la recherche et la qualité. Ces derniers mois nous l’ont amplement démontré par des publications erronées et non vérifiées. Bien plus, selon une enquête de Nature auprès de 4 300 chercheurs : « Avez-vous déjà ressenti la pression de vos pairs examinateurs pour citer des études apparemment superflues dans votre travail ? ». La réponse est « oui » pour 62 % d’entre eux[10]… Le paiement à l’acte à l’hôpital institué par la loi Bachelot (2009) comme ailleurs est une impasse et les innombrables réformes de notre système éducatif à chaque ministre, ne masquent même plus les mauvais résultats de notre pays, classé 23e sur les 79 évalués par l’OCDE en 2019 par le « Programme international pour le suivi des acquis des élèves » (PISA), même si l’on pourrait en dire bien des choses !

« Je ne sais ni lire, ni écrire » pourrait bien être les maîtres mots de nos modernes béotiens au pouvoir ! Ils ont découvert avec stupeur que nous n’avions plus ni producteurs de produits sanitaires, ni fabricants de médicaments, ni chercheurs pour inventer un vaccin alors que l’ARN messager est étudié depuis plus de quinze ans dans des laboratoires publics français soumis aux monstrueuses contraintes budgétaires qui privilégient l’immédiat à l’avenir comme l’expliquait récemment sur France Culture, Chantal Pichon[11]. Il est vrai que cette molécule a été découverte par deux Français, Jacques Monod et François Jacob, devenus Prix Nobel de Médecine. Nous étions en 1961, « l’âge d’or de la recherche en France[12] » où le Général de Gaulle souhaitait en la matière que « n’interviennent que ceux qui y comprennent quelque chose[13] ». On est bien loin des contrôles des boutiquiers, baptisés « évaluateurs », de la RGPP et de la MAP[14] qui lui a succédé sous le quinquennat suivant et qui précède le non moins pompeux « Programme Action publique 2022 », lancé en 2017… Avec 2,2% de PIB destiné à la Recherche, le pays de Pasteur comme on aime à le dire ces derniers temps, est bien pâlichon, comparé à ses voisins et concurrents ! « Apprenez de vos erreurs » était notre conclusion du dernier numéro de 2020 !

Regards croisés sur l’échec et la défaillance en sept articles aussi variés que l’activité humaine.

Indices boursiers, fraudes et résultats apportent un complément nécessaire car si l’on peut apprendre de son échec, encore faut-il accepter de se remettre en cause car « c’est en poussant tes pièces d’échecs dans le sérieux des conventions du jeu d’échecs, c’est en rougissant de colère si ton adversaire triche avec la règle, que tu prépares en toi l’illumination du vainqueur d’échecs[15] ».


1. AFSE, association française de science économique, https://www.afse.fr/fr/cycles-eco-500215.

2. Naszályi Philippe, « Homo sum et humani nihil a me alienum puto ! », La Revue des Sciences de Gestion, 2020/6 (N° 306), p. 1-3. URL : https://www.cairn.info/revue-des-sciences-de-gestion-2020-6-page-1.htm.

3. Suzanne Maury, La réforme de l’État, https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/269764-la-reforme-de-letat-politique-publique, 22 août 2018.

4. Fact check : Y-a-t-il trop de postes administratifs dans les hôpitaux ? https://theconversation.com/fact-check-y-a-t-il-trop-de-postes-administratifs-dans-les-hopitaux-137615, 6 mai 2020.

5. Alice Vitard, Pour réduire les tâches administratives, l’hôpital de Nancy mise sur la reconnaissance vocale , https://www.usine-digitale.fr/article/pour-reduire-lestaches-administratives-l-hopital-de-nancy-mise-sur-la-reconnaissance-vocale-de-nuance.N919454 , 14 janvier 2020, cité par S. Besanger.

6. Rapport public, La mise en œuvre de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) : un bilan pour de nouvelles perspectives, La Documentation française, 7 novembre 2011.

7. New Public Management.

8. « Bilan de la RGPP et de la MAP en matière de modalité d’accompagnement et de bonne appropriation pour les agents”, http://www.fo-prefectures.com/documents/2219-2-pdf-action-publique-2022-documents-presentes-lors-du-comite-de-suivi-du-5-mars-2018.html, mars 2018, page 17.

9. Keren Lentschner : « Les délocalisations à l’origine de la pénurie de médicaments en France », https://www.lefigaro.fr/conjoncture/les-delocalisations-a-l-originede-la-penurie-de-medicaments-en-france-20190811, 11 août 2019.

10. Dalmeet Singh Chawla , « Two-thirds of researchers report ‘pressure to cite’ in Nature poll », Nature, https://www.nature.com/articles/d41586-019-02922-9, 1st october 2019.

11. https://www.franceculture.fr/emissions/comme-personne/chantal-pichon-heraut-de-larn-messager, 28 mai 2021.

12. Pierre Lelong, « Le général de Gaulle et la recherche en France », in Dossier : « Le CNRS au temps de Charles de Gaulle 1958-1969 », La Revue pour l’Histoire du CNRS, 1999, https://doi.org/10.4000/histoire-cnrs.481.

13. Pierre Lelong, « L’action à l’égard de la recherche scientifique et technique » in Institut Charles de Gaulle, De Gaulle et le service de l’État, Plon, 1977.

14. Modernisation de l’action publique.

15. Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, 1944, p. 937.

n°275-276 Stratégies et innovations

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Stratégies et innovations

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

C’est un titre à la fois simple et programmatique qui clôture l’année du cinquantenaire de la revue. Il est à la fois le titre du cahier central tout entier consacré à la « relation client » et l’annonce du numéro qui ouvrira 2016 pour publier les travaux du colloque que nous avons organisé le 26 mars 2015, pour célébrer le cinquantenaire de notre revue.

N’anticipons pas sur cette publication, mais rappelons-nous que l’innovation dans tous les domaines qui intéressent La RSG, est bien l’objet d’une stratégie réfléchie, voulue et mise en pratique.

Ce numéro n’épuise donc pas tous les programmes que nous avons mis en chantier, supportes (au sens de leur apporter notre soutien), diriges ou encourages.

Je l’ai dit, au cours des parutions de 2015, notre petite équipe de « permanents », s’était assignée une tâche que nos procédures de qualité et de contrôle, que nos exigences de forme et de fond, que l’engagement volontaire de tous, rendaient difficiles à réaliser dans les 365 jours de 2015 !

Tant pis pour ceux qui ronchonnent, véritables victimes, parfois involontaires, de ce système fou qui oblige en permanence à remplir toujours très vite, des dossiers qu’une administration plus bureaucratique et tatillonne que jamais, regardera, si elle les regarde, dans des délais toujours plus longs.

Festina lente, ai-je appris jadis, avant qu’une marque suisse ne s’inspire de cet adage. Se hâter lentement, non pas, par indélicatesse ou paresse, non pas par égoïsme ou mépris, mais bien, parce que, sans nous élever au rang de l’Art poétique, nous pensons comme Nicolas Boileau que le travail de publication ne peut se faire qu’avec la réflexion et la vérification qu’il sied à une revue internationale comme la nôtre, de maintenir pour le bien de ses lecteurs et donc de ses auteurs :

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Polissez-le sans cesse et le repolissez[1].

Nous avons tous appris ces vers, et propulsés que nous sommes, dans une société de l’immédiateté, nous devons en permanence lutter pour nous ressouvenir de mettre en application cette vérité que, dit-on, l’empereur Auguste lui-même, avait fait sienne : σπεῦδε βραδέως et qui est la devise de l’université de Salamanque !

Ces références antiques ne sont peut-être plus du goût de nos modernes « Trissotins » !

En cette année de la Miséricorde, vertu fondamentale du vivre ensemble, et de ce fait si martyrisée, vilipendée et méprisée, à l’heure de la compétition effrénée et en ces temps ou des populations les plus diverses, comme les Érinyes, crient vengeance a tout propos, au nom d’un psychanalytique deuil à faire !, nous prônons avec humour, qu’on leur pardonne leur ignorance !

Elles demeurent en effet, pour nous, gage d’excellence, puisque ce mot au moins, a l’heur de leur plaire.

Nous n’entrerons pas ici, dans une réflexion sur ce qu’il faut entendre par ce concept, mis à toutes les sauces dans les différents challenges que les politiques (français) qui, parce qu’ils n’y ont pratiquement jamais étudié, ont asservi les universités dont ils se méfient tant.

Pour disqualifier toute recherche féconde, infantiliser les chercheurs en les plaçant en permanence dans une compétition stérile et favoriser cette caste de pseudo gestionnaires, déjà développée dans les hôpitaux et l’enseignement secondaire, ils ont inventé cette nouvelle « excellence » !

A l’école primaire, lors des Trente glorieuses, elle était simplement un prix que l’on me remettait sous forme d’un livre, chaque année !

Le goût de la revanche sur ceux qui enseignent ou cherchent, a conduit cette caste administrative qui a jeté aux orties même les apparences des missions  fondamentales du service public, a en inventer une nouvelle. Cette « nouvelle » excellence-la, se place résolument sous les fourches caudines des calculs les plus minimalistes et les moins ambitieux pour s’inféoder en « collaboration » avec le système économique dont le seul souvenir du mot résume la finalité. C’est un mélange de la réalité d’ « Au bon beurre[2] » dans laquelle Marcel Déat et dans une moindre mesure, Jacques Doriot, auraient introduit leurs lumineuses idéologies pour inspirer leurs (pas si) lointains successeurs.

« Propos amers » diront certains, « excessifs » pour d’autres, voire « injustes », peut-être, sans doute aussi, mais qui par leur outrance même, rappellent que la caricature est toujours empreinte d’une vérité profonde qui, à défaut de faire agir, pourrait au moins faire sortir de leur torpeur, tous ceux, trop nombreux, qui sont gagnés par le découragement devant cette machine bureaucratique que même Weber n’aurait pas envisagée si totalitaire !

L’on s’éloigne, mais si peu en fait, de ce qu’une revue de gestion, académique au sens français du terme, doit présenter. L’iconoclasme dans le domaine de la pensée n’est pas une finalité, mais il nous semble un passage obligé, pour rendre fertile toute contribution élaborée : « Se situant selon les cas, sur des thématiques émergentes pour lesquelles les champs institutionnels n’étaient pas encore constitués, à la frontière de plusieurs disciplines, ou faisant entendre des voies dissidentes par rapport aux théories bien établies, La RSG a su accueillir des recherches par essence novatrice, et par la même occasion, des (jeunes) chercheurs qui y ont, pour la plupart, poursuivi une trajectoire de recherche féconde. » Ces mots empruntés à Aude d’Andria, par anticipation, – privilège de celui qui lit tout par avance -, a son remarquable éditorial à venir, du numéro du cinquantenaire[3], illustrent notre constance.

Entrepreneuriat et gouvernance, premier dossier de ce numéro 275-276, s’ouvre sur l’un des points saillants, développé par les représentants des entreprises en France, notamment et très récemment le Président de la CGPME, François Ainselin, sur le nécessaire apprentissage entrepreneurial des étudiants » (page 13).

Deux économistes rappellent ensuite fort justement, l’un des paradigmes en débat : celui du passage de la société salariale à la société entrepreneuriale où la création d’entreprises au secours de l’emploi » (page 23). Vaste programme qui ne devrait pas faire l’économie de la vérification que c’est peut-être le système même qui est en cause, et non quelque remuement à effectuer sur quelque code plus ou moins abscons.

L’article qui suit s’inscrit ainsi fort à propos, dans la logique de l’analyse des systèmes nationaux de gouvernance (page 33), qui induit une réflexion forcement globale.

Enfin suivant le vieil adage, et toujours si actuel de Bodin qu’il n’est de richesse que d’homme, deux contributions abordent le thème très actuel des ressources humaines :

  1. le capital humain (page 41) – rappelons que nous soutenons un colloque sur ce thème, à Bordeaux en juin 20164- et,
  2. la diffusion de la logique compétence au sein des structures d’insertion (page 49) qui prolonge le très innovant dossier du numéro 273-274 sur la Déconstruction créatrice du travail[5].

– Le cahier qui suit, prolonge un colloque scientifique : Relation Client : stratégies et innovations, organise par l’ICD Business School, les 8 et 9 juin 2015. Il ne s’agit pas ici de la publication des actes du colloque, mais d’une sélection des meilleures communications comme le rappelle son rédacteur en chef invite, le Professeur Tawhid Chtioui (page 65).

Nous l’avons composé de huit articles « dans des approches disciplinaires et méthodologiques diverses comme : la co-innovation entreprise/client, l’estime de soi pour mieux penser la relation client, l’évaluation des performances des téléopérateurs, la relation client comme facteur de développement, de la résilience des PME, l’expérience de consommation d’un espace urbain de consommation festive et enfin le contrôle dans les réseaux de franchise… »

– Enfin, il nous a paru cohérent de faire suivre cette réflexion, d’un dossier constitue d’éclairages mettant en parallèle ou en discussion « Valeurs et comportements », toujours dans le champ du marketing en y incluant l’innovation comme la problématique de la captation et de (la) conservation des publics au sein des industries créatives numérisées, (page 153), de la « création de valeur pour le client dans la distribution des produits pharmaceutiques, (page 173) ou des stratégies permettant de gérer la sensation de foule (page 183) sans en oublier d’y insérer, la stratégie que l’article consacre aux alliances asymétriques (page 165) illustre en son cœur.

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  1. Art poetique, I, 171-173.
  2. Jean Dutourd (1952), « Au Bon Beurre ou Dix ans de la vie d’un crémier », Éditions Gallimard, 277 pages, Prix Interallie 1952. Le livre qui est situé, à Paris 17e arrondissement, sous l’occupation allemande, rapporte la vie des propriétaires de la crèmerie « Au bon beurre » qui s’enrichissent grâce à la misère des autres et sans aucune morale et pensent ainsi devenir riches et respectable, a été repris par le téléfilm du même nom, d’Édouard Molinaro (1981) avec l’interprétation par Roger Hanin et Andrea Ferréol du couple d’épicier, les Poissonard. «  Or, à mesure que, ces jours-ci j’avançais dans le livre, j’éprouvais un sentiment de délivrance : Enfin me disais-je, tout de même, cela aura été dit. Ce couple a qui, plus ou moins, nous aurons eu tous affaire, pendant quatre ans, le voilà dénoncé, expose sur un pilori qui désormais dominera l’histoire de ces noires années. Que l’auteur de ce beau livre soit un homme courageux, il faudrait pour le nier ne rien connaitre de la lâcheté qui, aujourd’hui, incite tant de paupières à se baisser opportunément, scelle tant de lèvres. ≫ François Mauriac.
  3. Aude d’Andria, (2016), « La RSG : 50 ans de publications », La Revue des Sciences de Gestion, n°277, pp. 1-3.
    « De la théorie a la pratique, quels enjeux aujourd’hui pour le management et le reporting du capital humain ? », IAE de Bordeaux, 23 et 24 juin 2016. Voir page 60. https://www.larsg.fr/la-revue-des-sciences-de-gestion/capital-humainquels-enjeux-pour-le-management-et-le-reporting.
  4. Jean-Luc Moriceau, Géraldine Guerillot, Isabela Paes, Julien Billion, (2015), « La déconstruction créatrice du travail : Innovations, opportunités et pièges ≫, La revue des Sciences de Gestion, n° 273-274, pp.107-156 ; http://www.cairn.info/revue-des-sciences-de-gestion.htm.

n°309-310 – 56

Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

Voilà bien un titre court et énigmatique pour l’éditorial du deuxième numéro de 2021, numéro double de nouveau pour réunir en un seul numéro une matière dense et riche sur le thème du numérique justement !

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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56, ce n’est ni pour expliquer ce qu’est un nombre tétraédrique ou nombre pyramidal triangulaire[1].

ni a fortiori en référence au nombre de signataires de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis, même si l’on compte parmi eux, l’illustre Benjamin Franklin.

56, c’est tout simplement l’âge de notre revue en cette année 2021.

Ordinairement, on ne fête pas spécialement cet âge-là qui n’est ni 50, ni 60, ni même 55 ! Mais, nos lecteurs fidèles et attentifs auront peut-être remarqué que, troublés par la crise Covid, notre composeur et donc nous-mêmes, avons continué en 2020 à numéroter notre revue comme en 2019 : 54e année !

Ainsi, passons-nous directement de 54 à 56, comme si 2020 avait été mise entre parenthèses, une sorte d’an 0, comme pour notre ère qui passe de moins 1 avant J.-C. à plus 1 après J.-C.

Redevenons sérieux !

2021 est pour notre revue une année de réflexion sur ce que nous sommes ! Le précèdent numéro avait été confié comme vous l’avez vu, a deux éminents universitaires, éditeurs[2]. Le Comité éditorial a confié celui-ci à un spécialiste de La gestion des organisations à l’ère numérique[3]. C’est lui qui a rédigé l’éditorial et dirige ce numéro ! Le prochain comprendra un fort dossier composé par des auteurs internationaux et introduit par un article validé par d’éminents spécialistes de la « chose internationale » !

Notre revue a choisi depuis 1965, un chemin fondé sur l’originalité, la qualité et l’ouverture, toutes choses qui ne vont pas avec l’académisme ambiant et le confort du conformisme à la mode !

Nos structures découlent de ces choix, voilà pourquoi nous invitons nos lecteurs à se reporter à la page 2 de couverture qui a changé dès le 1er numéro de 2021 et qui présente ce que nous sommes et quelles sont nos particularités dans la presse de recherche.

Même en ce domaine, nous nous devons d’assurer notre mission de pédagogues tant sont inconnues ou méconnues les obligations qui découlent de notre statut d’entreprise de presse, tant sont inconnus ou méconnus nos choix quant à la qualité des sources et des références, tant est inconnue ou méconnue notre implication dans une recherche originale et internationale qui valorise la francophonie sans ignorer la dimension multiculturelle des sciences de gestion.

Pour évaluer et apprécier, il faut au moins avoir les compétences, c’est-à-dire les connaissances du monde de l’édition de presse et être au moins du même niveau de qualité !

Car évidemment notre souci de l’intérêt général est bien d’éviter qu’ils aient « des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas[4] ! »


1. Selon Wikipédia, il s’agit d’un nombre figuré qui peut être représenté par une pyramide de base triangulaire, c’est-à-dire un tétraèdre, dont chaque couche représente un nombre triangulaire !

2. Brédart Xavier, Séverin Éric, « Regards croisés sur l’échec et la défaillance », La Revue des Sciences de Gestion, 2021/1 (n° 307), p. 11-13. URL : https://www.cairn.info/revue-des-sciences-de-gestion-2021-1-page-11.htm.

3. Olivier Mamavi est Directeur des données en charge des challenges numériques chez Management & Data Science. Mamavi, Olivier, et al. « Chapitre 17. Data science et sciences de gestion : enjeux méthodologiques et pratiques », Soufyane Frimousse éd., Produire du savoir et de l’action. Le vade-mecum du dirigeant chercheur. EMS Éditions, 2020, pp. 197-207. […]

4. Jérémie 5:21.

n°269-270 Coopérations

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Editorial : « Coopérations »

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe Naszalyi

Le titre de ce numéro de fin 2014, n’est pas seulement dû à la présence du cahier central consacré aux coopératives. La rédaction a entendu privilégier, en marketing ou en RSE, en finance ou en ressources humaines, en stratégie ou en organisation, des contributions qui démontrent que co-construction, collaborations, compromis même, des coopérations donc, sont un élément constitutif fondateur de l’entreprise telle que nous la concevons.

Deux jeunes auteurs, Julien Granata et Pierre Marquès(1), viennent d’ailleurs de faire connaitre au public francophone, le néologisme que constitue le mot « coopétition ». Le mot est issu de la théorie des jeux. Il entend mettre en évidence ces situations, ignorées par les théoriciens de la compétition hélas à la mode, comme Porter, mais qu’on rencontre souvent. J’entends celles où le résultat de la collaboration entre deux joueurs en compétition sera supérieur à celui qu’ils auraient pu obtenir par une pratique classique de concurrence. Il s’agit de remplacer les attitudes de type « gagnant-perdant » (l’un remporte tout et l’autre rien) par des attitudes « gagnant-gagnant » (tous les adversaires devenus ainsi partenaires, gagnent quelque chose). C’est un paradigme, né comme il se doit en gestion de la pratique, celle du P-DG de Novell, Raymond Noorda qui le premier utilise le terme « co-opetion » en 1992. Adam M. Brandenburger d’Harvard et Barry J. Nalebuff de Yale en offrent, en 1996, un développement théorique(2).

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Le réseau de valeur : source : Julien Granata et Pierre Marquès, page 10.

La coopétition, stratégie opportuniste ou machiavélique au sens littéral et non péjoratif, offre des voies d’application qu’il ne sera pas inutile de travailler en sciences de gestion. Les « cartes d’infidélité » que l’on rencontre aux États-Unis ou dans certains pays européens, procèdent de cette idée. En effet, pour écarter un consommateur de Starbucks, quoi de mieux que de l’habituer à fréquenter des établissements similaires au sien, certes concurrents, mais finalement dans le même esprit de qualité du café et lui offrir pour le fidéliser un dixième café gratuit. Cela crée un niveau de concurrence acceptable, celle que l’on ne peut éradiquer et amène à une union face à un géant qui lui, est mortel pour tous les « petits » cafés. C’est une véritable coopétition(3).

Dans un tout autre secteur, Romaric Servajean-Hilst et Frédéric Le Roy, dans un article du Monde, consacré à Alstom la prônent avec conviction. Les deux chercheurs en gestion y voient même l’alternative à la braderie de ce fleuron industriel hexagonal et le moyen « d’arrêter l’hémorragie des savoir-faire français ». «Les exemples de réussite » écrivent-ils « de projets industriels basés sur la coopétition sont légions. Les programmes Airbus, Eurocopter ou Ariane sont tous, à l’origine, fondés sur la coopération entre concurrents. Sans le recours à la coopétition, aucune des entreprises européennes impliquées dans ces projets n’avait la taille suffisante pour affronter les marchés mondiaux. (4) ». Louis Pouzin, ingénieur, polytechnicien, Président d’honneur de la société française de l’Internet ne dit pas autre chose. Cet homme méconnu en France, est considéré par les Anglo-américains comme l’un des pères d’Internet. Il a inventé le « datagramme », ces sortes de petits paquets d’informations circulant librement et indépendamment sur un réseau, avant d’être recomposés en bout de course. Ses travaux ont été repris par Vinton Cerf pour créer le protocole de transmission TCP/IP. S’inspirant d’arpanet, il a développé en Europe, le réseau « Cyclades » à partir de 1971. On doit évidemment au successeur de Georges Pompidou d’avoir mis un terme à cette expérience de coopération, jugée « trop universitaire » et pas assez « industrielle ». On sacrifia la recherche fondamentale comme on continue de le faire bien souvent, au profit du gain, certes important, mais immédiat et limité qu’était le minitel. « Nous aurions pu être parmi les pionniers du monde Internet (…), écrit Maurice Allègre, « nous n’en sommes que des utilisateurs, fort distants des lieux où s’élabore le futur »(5). » On sait en revanche ce qu’en ont fait les Américains. Ce projet européen, tué dans l’œuf par le « libéralisme avancé » et la cabale des ingénieurs des télécoms, était pourtant un bel exemple de coopération. Poussées par le désir gaullien d’indépendance face à l’Amérique, les firmes européennes s’unissaient en un consortium C2I. Olivetti, Philips, Siemens ou l’anglais Place s’alliaient à un CII, renforcé de Bull pour faire bonne mesure ; déjà une coopétition innovante.

À l’instar de Richard D. Lewis qui pense que « la question vitale est de savoir comment l’esprit est culturellement conditionné…(6)», Louis Pouzin préside le conseil d’administration du Native Language Internet Consortium (NLIC) dont l’objectif est de promouvoir des technologies de gestion multilingue du Réseau. L’ingénieur français estime ainsi que « s’attaquer au monolinguisme d’Internet, c’est s’attaquer à l’hégémonie américaine sur Internet. Voilà encore quelques années », poursuit-il, « les Américains légitimaient par un baratin technique la nécessité de faire fonctionner le système d’adresses du Réseau (le Domain Name System, ou DNS) avec des caractères latins non accentués. Il n’y a aucune nécessité technique à cet état de fait » (7). Le réseau est de fait, sous le contrôle de l’Icann (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), une organisation de droit californien qui est chargée depuis 1996, de relier les noms de domaine (assigned names) et les adresses IP (numbers). « L’Icann, monopole autoproclamé, prétend qu’il n’y a qu’une seule racine, dont Verisign assure le fonctionnement, par contrat avec le département du commerce (DOC) étasunien. Toute modification de cette racine doit être approuvée d’abord par l’Icann, puis par le DOC. En réalité, il existe de nombreuses racines créées par d’autres organismes, pour permettre aux internautes d’utiliser des sites dont, pour diverses raisons, les TLD (Top Level Domain) n’existent pas dans la racine Icann » explique encore Louis Pouzin(8). L’Icann a assoupli sa position en 2014. Toutefois, il a longtemps imposé un alphabet américain (l’ASCII), inaccessible à des milliards d’êtres humains utilisant d’autres alphabets (russes, chinois, arabes, indiens, etc.) ainsi qu’un modèle économique qui reste très contestable : la location des noms de domaine. C’est à l’évidence, un sérieux avantage qui permet au Gouvernement étatsunien de disposer de la capacité technique d’espionner la toile mondiale. L’Icann et ses correspondants comme l’Afnic(9) en France, contrôlent les serveurs racines d’Internet. Cela permet aux internautes – 3,07 milliards en 2015, soit 42,4% de la population mondiale (10) – de trouver en quelques clics leur chemin sur les millions de serveurs hébergeant des données sur la toile. A l’heure des « grandes oreilles » de la NSA, de l’espionnage d’hommes ou de femmes d’État, mais aussi d’entreprises innovantes, la menace est à prendre très au sérieux et les solutions alternatives toujours à privilégier. 2015 doit être l’année de « la création d’une organisation chargée de superviser tout ou partie des fonctions de gestion de la racine à la place du gouvernement américain »(11). A 84 ans, le lauréat du prix « Queen Elizabeth for Engineering » 2013(12), le Prix Nobel de l’ingénierie, n’entend donc pas laisser à d’autres cette opportunité. Il est aujourd’hui à l’origine d’une « start up », Open Root, qui se veut une solution alternative à celle de l’Icann puisque le sujet est d’actualité.

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Cela suscite comme toujours, la résistance des « titulaires de la rente », agrippés à leur pré-carré et les moqueries des suiveurs, ces « matons de panurge », selon la formule de Philippe Muray. Les mauvais choix français et de ce fait, européens, des années 1975 et suivantes sont lourds de conséquences. « Ce sont les rentes académiques (qui) induisent des rentes financières. » (13) et la baisse des crédits à la recherche fondamentale aboutit toujours à terme, à la régression et à l’obsolescence. « Innovation » comme le parcours de Louis Pouzin le rappelle, rime évidemment avec « coopération », car « Internet n’aurait pas été aussi mondial s’il n’avait pas été conçu et développé par une multiplicité d’équipes issues de divers domaines »(14). C’est l’un des credo de notre revue depuis 50 ans. « Pour faire changer les choses, pour inciter les scientifiques à réfléchir au système, il faut créer un journal, sinon la communauté scientifique n’existe pas. La presse scientifique a un rôle de connaissance sociale. Si vous voulez rendre le changement possible, il faut créer un journal. La science est un monde ouvert. Si vous êtes isolés des autres, ce n’est pas favorable au développement des innovations, de la créativité collective »(15). Il est toujours bon de le rappeler tant les vents contraires soufflent toujours de très mauvaises solutions. Nous appartenons à ceux qui « en France et à l’étranger… pensent qu’il y a des voies fécondes en dehors du mainstream américain. »(16) Les articles de ce numéro double de nouveau, tant il y avait matière à publier, s’articulent autour d’un cahier central et de deux dossiers thématiques. Nous avons confié à des chercheurs du jeune laboratoire LITEM(17) dont le cœur de la recherche est l’innovation, Sandrine Ansart, Stéphane Jaumier, Séverine Le Loarne et Virginie Monvoisin de Grenoble École de Management, le soin de sélectionner et d’ordonnancer un dossier sur les coopératives, à partir des travaux d’un workshop dont notre revue était partenaire en décembre 2012, à Grenoble. Comme nous aimons à le faire, cette réflexion, née des communications et des échanges au cours d’une journée de réflexion, a maturé pour aboutir à ce travail en six articles, qui est présenté ; finis coronat opus. Mon prédécesseur, Jean-Pierre Gravier, disparu il y a bientôt dix ans, et qu’en ce cinquantenaire de notre revue il convient plus particulièrement de ne pas oublier le rôle fondateur, avait coutume de dire qu’un article soumis à notre revue et qui ne peut attendre plus d’un an, n’est pas un article pour elle, car elle privilégie la solidité de la recherche à l’information immédiate qui s’apparente de plus en plus à la communication et son asservissement aux commanditaires. « La presse spécialisée s’inscrit dans la durée. C’est une presse qui va tranquillement, dans le bon sens du terme, vers la durabilité. »(18) Les « coopératives » sont enchâssées, si j’ose la métaphore, dans deux puissantes thématiques liées : « constructions et collaborations entrepreneuriales » qui réunit quatre contributions pluridisciplinaires et « comportements et responsabilité sociale » que nous avons ordonné autour de six approches territoriales ou sectorielles. Le Réseau des Pays du groupe de Vysegrad (PGV), partenaire de notre revue, célèbre le 20e anniversaire de sa création. Coopération de chercheurs et coopération de pays, il est à lui seul emblématique de ce numéro. L’article qui interroge « La cohésion européenne », proposé par son fondateur, Claude Martin qui, depuis 1977, accompagne notre revue de recherche, nous paraissait symbolique de l’esprit que nous entendions donner à ce numéro. Il l’introduit donc. « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun ; en s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant » est l’ambitieux programme, l’utopique programme que le Contrat social assigne, c’est celui à n’en pas douter des coopérations !

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  1. Julien Granata et Pierre Marquès (2014), Coopétition : s’allier à ses concurrents pour gagner, Pearson, 215 pages.
  2. Adam M. Brandenburger and Barry J. Nalebuff (1996), Co-opetition by, Currency/Doubleday, 290 pages.
  3. http://www.merkapt.com/entrepreneuriat/business_model/la-coopetitioncomme-strategie-dinnovation-de-sa-concurrence-4800.
  4. Romaric Servajean-Hilst, et Frédéric Le Roy, Alstom : la « coopétition », une alternative à la vente. Il faut arrêter l’hémorragie des savoir-faire français, Le Monde Editions, 20/06/2014.
  5. Courrier des lecteurs du Monde, en 1999 cité dans http://www.lemonde.fr/technologies/article/2006/08/04/louis-pouzin-l-homme-qui-n-a-pas-invente-internet_801052_651865.html#pf78Hgu3W14exuTv.99
  6. Richard D Lewis. (1996), When Cultures Collide : Managing Successfully Across Cultures; published by Nicholas Brealey, London, 2nd edition (2001).
  7. http://www.lemonde.fr/technologies/article/2006/08/04/louis-pouzin-l-homme-qui-n-a-pas-invente-internet_801052_651865.html
  8. http://www.silicon.fr/open-root-louis-pouzin-internet-gouvernance-79985html#IJFHoIdmcdy51xuT.99
  9. Association française pour le nommage Internet en coopération.
  10. http://www.journaldunet.com/ebusiness/le-net/le-nombre-d-internautesdans-le-monde-en-2015-1114.shtml
  11. Mathieu Weill (Afnic) : « Nous restons préoccupés par les dysfonctionnements de l’Icann », propos recueillis par Pascal Samama, 01net, 31 octobre 2014. http://www.01net.com/editorial/630234/mathieu-weill-afnic-nous-restonspreoccupes-par-les-dysfonctionnments-de-licann
  12. Le prix Queen Elizabeth for Engineering, en 2013 récompense cinq ingénieurs, créateurs d’Internet et du Web pour leur innovation qui a révolutionné la manière de communiquer et permis le développement de nouvelles industries. Ce sont : Louis Pouzin, Robert Kahn, Vinton Cerf, Tim Berners-Lee et Marc Andreesen.
  13. Jean-Claude Thoenig : Décider, gérer, réformer. Les voies de la gouvernance. Revue Sciences humaines, n° 44 (hors série), mars-avril-mai 2004.
  14. http://www.01net.com/editorial/589033/le-francais-louis-pouzin-recompense-par-le-prix-queen-elizabeth-for-engineering
  15. Prononcé par Marion Guillou, Polytechnicienne, Ingénieur Général des Ponts, eaux et Forêts et docteur en Sciences de l’aliment, Présidente d’Agreenium, établissement Public de Coopération pour l’enseignement et la recherche, en agriculture, alimentation et environnement, ancienne présidente de l’Inra, lors du 40e anniversaire de la FNPS, Paris, 25 novembre 2014.
  16. Michel Berry, (2003), Classement des revues : le CNRS va-t-il perdre son âme ? Lettre ouverte au CNRS.
  17. Laboratoire en Innovation, Technologie, Economie et Management, créé en juillet 2013.
  18. Prononcé par Thierry Jeantet, directeur Général d’Euresa (Groupement européen d’Intérêt économique rassemblant 14 mutuelles et coopératives d’assurance européennes rassemblant 23 millions de sociétaires). Il est Président de l’association des rencontres du Mont-Blanc-Forum International des dirigeants de l’économie Sociale depuis octobre 2005, lors du 40e anniversaire de la FNPS, Paris, 25 novembre 2014.

n°273-274 « Tenir toujours fortement comme les deux bouts de la chaîne »

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« Tenir toujours fortement comme les deux bouts de la chaîne »

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

Philippe Naszalyi LaRSG

Ce numéro double du cœur de l’année du cinquantenaire et qui paraît avec retard, est symbolique de ce que notre revue depuis sa création en 1965, a toujours essayé de faire : Produire une recherche et non pas des publications.

C’est une lourde de tâche que de « tenir toujours fortement comme les deux bouts de la chaîne quoiqu’on ne voit pas toujours par où l’enchaînement se continue » pour reprendre la formule célèbre de Bossuet[1].

Telle est la tâche de la rédaction, et notamment de sa rédactrice en chef qui, après trois ans pleins de travail bénévole, est appelée à nous quitter, pour de nouvelles fonctions au sein de son université[2]. Remercions Aude d’Andria qui a bâti les numéros de cette année 2015 qui s’égrène devant nous.

Mais que sont donc ces « deux bouts de la chaîne » ?

La réponse est simple et masque le travail à accomplir. En cette année du cinquantenaire, la revue a souhaité démontrer qu’elle est toujours, la première revue francophone de management.

De par la date de sa création, elle l’est par l’âge. Mais ce n’est pas seulement par l’ancienneté qu’elle entend le rester.

Lorsque « le meilleur économiste de France », Raymond Barre, alors Premier ministre, lui a décerné ce titre, c’était parce qu’elle se distinguait de ces consœurs, par une originalité, une liberté de ton et un choix de faire de la gestion une matière vivante en phase avec les évolutions des entreprises – rappelons qu’elle s’appelait alors : direction et gestion des entreprises.

Depuis 1989, je veille à tenir ces « deux bouts de la chaîne » qui en font parfois crisser certains, mais nous maintiennent dans le peloton de tête des revues à l’étranger.

Cette année particulière, la Rédaction a entendu que chacun des numéros qui paraissent à partir du cœur de l’année, celui-ci est donc le premier, comporte à la fois les articles sélectionnés par trois évaluateurs, dont un étranger, et un cahier, issu d’un colloque.

Il ne s’agit pas ici de la publication de colloques comme certains le font, par manque de matières, mais bien d’une volonté de s’inscrire dans la meilleure part de la production vive que donne un lieu où s’expose et se débat la recherche en action, mais avec les filtres que nous imposons à tout article avant sa publication.

Nous avons un peu, présumé de nos forces, car ce long travail d’évaluation, ne permet pas le respect des dates précises de publication. Nous présentons pour cela nos excuses aux auteurs et à vous, lecteurs !

Nous sommes toutefois rassérénés de faire en conscience, un travail qui ne se fait nulle part ailleurs.

En effet, pour assurer la qualité de la production, aux trois évaluateurs, nous ajoutons deux réviseurs. Ils vérifient et contrôlent chacune des références bibliographiques de chaque article.

Nos auteurs publiés le savent bien, lorsqu’ils reçoivent un courriel assez impératif de ma part, pour valider et vérifier les remarques des réviseurs !

La qualité que nous vous devons, ne l’est pas au nom de normes ou de procédés d’évaluation externes, mais bien au nom du respect que l’on doit à celui qui nous fait confiance, qu’il soit auteur ou lecteur.

Nous ne sommes toutefois pas à l’abri de quelques mystifications ou indélicatesses ! Grâce à des lecteurs attentifs, venus de Tunisie, nous venons de faire supprimer de la base de Cairn, deux articles qui avaient considéré des masters d’étudiants, comme pouvant être empruntés partiellement, mais sans citation des auteurs réels.

C’est une chose particulièrement lâche et écœurante que de s’approprier le travail d’autrui, surtout lorsqu’il est en position de dépendance comme l’est un étudiant face à un enseignant. Nous laissons ainsi à de « grands penseurs », Alain M… ou Jacques A….., « conseillers des princes » qui nous gouvernent, le redoutable écueil moral du plagiat !

Ce numéro 273-274 présente donc en troisième partie, un cahier de recherche, fruit d’un colloque. Nous le devons à une collaboration entre un laboratoire universitaire jeune, le Litem, ici sa branche Tem, conduite par Jean-Luc Moriceau et Isabela Paes et un laboratoire privé, Umalis sous la conduite de Julien Billion et de Géraldine Guérillot. Il traite de La déconstruction créatrice du travail : Innovations, opportunités et pièges. Les six articles sélectionnés, émanent de jeunes chercheurs, et sont à bien des égards, décoiffants. Ils apportent une réflexion pluridisciplinaire que nous ne cessons d’appeler de nos vœux pour sortir de la « scolastique » éculée, néo-libérale ou néo-marxiste.

L’on peut même ajouter qu’on y trouve dans ce cahier et chez un jeune auteur, ce qui ne peut que ravir « un amateur de cabinet de curiosités » cette suprême délectation de l’académicien, ou ce plaisir indicible de sentir un fumet raffiné. En un mot, ce goût du travail bien fait qui sait interroger « la racine noble : ἔργον », avec son accentuation grecque, et qui ne réduit sûrement pas à la moderne « ergonomie », ou qui se plonge dans la « racine sombre : tripalium » qui ne peut se résumer à des délices recherchés par les sectateurs du divin marquis !

En un mot, un travail profond et éclairant, encore possible, mais pour si peu de temps, puisque nous n’avons pas encore été complètement inféodés à l’inculture que les programmes qui vont être imposés aux collégiens, nous promettent. En privant, les jeunes « têtes blondes », de ce qui fut l’honneur de l’école de République, on coupe un enracinement classique, réellement démocratisé puisqu’il était offert à toutes et à tous !

Quand on invoque tant ces valeurs, il vaut mieux ne pas en détruire les assises, si l’on veut rester crédible !

Clin d’œil également, car ces articles innovants, se placent à la fin d’un numéro dont le premier dossier, est justement consacré aux normes et mesures. Aucune contradiction dans ce choix, mais l’application des « deux bouts de la chaîne ». Cinq forts articles charpentent cette réflexion où « normes et mesures » valident ou non, la performance dans le cadre multipolaire des économies régionales du monde.

Le lien entre les « deux bouts de la chaîne », que sont le dossier initial et le cahier final, est naturellement constitué par une transition sur l’entreprise. Entreprendre et environnement turbulent est un petit bijou enchâssé. Les trois articles que l’on doit à des auteurs éprouvés, traitent successivement de l’entrepreneuriat dans son concept, de problèmes de finance notamment dans ce qui constitue la base de l’entrepreneuriat que sont les TPE, et « finis coronat opus », assure la transition avec le cahier final, par une remarquable analyse de discours…pour les plans dits de sauvegarde de l’emploi. L’initiative créatrice, les moyens et les hommes pour la mettre en action, c’est bien l’entreprise !

Deux autres cahiers de recherche suivront. Mais d’ores et déjà, nous vous confions ces « deux bouts de la chaîne » !

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[1] Jacques Bénigne Bossuet, « du Libre arbitre », chapitre IV, Paris 1677.

[2] Aude d’Andria a été nommée « chargée de mission entrepreneuriat » à l’Université d’Evry-val d’Essonne et notamment dans le cadre de l’entrée de cette université dans l’Université Paris-Saclay.

n°289-290 – « Objets inanimé, avez-vous donc une âme »

« Objets inanimé, avez-vous donc une âme », ou Psyché en sciences de gestion

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

Faire cohabiter Lamartine avec John Venn est en quelque sorte le pari de ce numéro qui inaugure 2018. Il y a bien longtemps que les sciences de gestion utilisent le diagramme que ce mathématicien britannique mit au point et publia en 1881 [1]. Pour mémoire, et sans aucun rapport apparent, c’est cette même année que le Législateur français instituait enfin, la liberté de la presse.

Il y a malgré tout plus d’un lien entre les deux. D’abord, La RSG est, depuis sa création en 1965, ce qui en fait la plus ancienne revue académique francophone de gestion, un organe de presse. Cela en fait une rareté au milieu du paysage des autres publications.

Certains évaluateurs ont tendance à ne pas prendre en considération cette particularité lorsqu’ils s’avisent de classer les revues. C’est à coup sûr une grave méconnaissance des réalités ou plus grave, une volonté de les ignorer. Respecter depuis 52 ans les obligations qu’on exige, et de plus en plus, de la presse, est un facteur qui garantit déontologie et indépendance. Nous ne sommes pas l’excroissance plus ou moins cachée d’une quelconque institution, si honorable soit-elle. Si nous devons notre naissance en partie à l’Institut de contrôle de gestion (ICG), devenu Institut français de gestion (IFG), nous en sommes séparés depuis 1985 et sommes, fait encore plus rarissime, une société et non une association, une entreprise donc qui remplit là aussi les obligations de transparence que l’on exige d’elle.

Connaître la gestion de l’intérieur et répondre au cahier des charges de la Commission paritaire des publications et agence de presse (CPPAP) qui tous les 5 ans vérifie que La RSG est bien organe de presse, est bien notre caractère propre.

C’est cette indépendance qui amène nombre d’auteurs à nous soumettre par priorité leurs papiers pour que nos TROIS évaluateurs, dont l’un est hors de l’Hexagone, valident leur recherche. Qui d’autres ?

C’est cette volonté de qualité que nous avons imposée à toute contribution acceptée, d’être l’objet d’une double relecture pour que toutes les sources citées soient vérifiées. Qui d’autres ?

Publier à La RSG, est donc un long chemin, plus long que chez nombre de nos consœurs, et en tout cas plus difficile aussi que chez plusieurs revues anglo-américaines, dont le seul fait d’être publié en anglais, est considéré comme un critère qualifiant, alors qu’il n’est qu’un aveu de veulerie de ces classeurs. « La trahison des Clercs » n’est plus celle que J. Benda dénonçait en 1927, mais elle est toujours la tentation devant l’apparent plus puissant devant lequel s’agenouille toujours le colonisé en esprit.

C’est cette indépendance qu’en France ou hors de France, ceux qui entendent se tourner vers une recherche originale ou innovante, que demandent les institutions qui sollicitent notre partenariat pour organiser un colloque ou des journées d’études. Nous sommes parcimonieux et c’est gage de qualité pour nos lecteurs.

Nous sommes heureux et fiers, par exemple d’avoir compris avant bien d’autres, l’importance de la RSE et d’avoir été les seuls à ouvrir nos colonnes à l’ADERSE pour publier les actes de son premier congrès[2].

Indépendance et qualité sont donc congénitalement notre marque de fabrique. C’est pour cela que nous sommes toujours inquiets que l’on cherche à restreindre cette liberté de la presse déjà pas mal entamée depuis 30 ans sous des prétextes plus spécieux les uns que les autres !

Indépendance et qualité sont aussi un challenge qu’il faut relever à chacune de nos parutions et sont les épreuves qu’à l’instar de Psyché, mais sans l’aide d’Aphrodite, de l’aigle de Zeus ou de Perséphone, nous devons accomplir.

Cette parution qui ouvre 2018, placé sous le signe de Psyché, le « principe pensant » pour Aristote, confronte les sciences de gestion avec les horizons des manifestations conscientes et inconscientes de la personnalité. Ouvert par le travail sur le contrat psychologique, fondamental en RH, de François Renon et d’Anne Goujon-Belghit, chercheurs à la Chaire de Capital Humain et de Performance Globale de l’Université de Bordeaux, ce numéro présente deux dossiers thématiques : Psyché et la consommation et Psyché et la gouvernance.

Le poids des seniors grandissant en économie touristique qu’étudient Amélie Clauzel et Caroline Riché, les tensions identitaires et les stratégies de résolution des consommateurs responsables confrontés à leur comportement réel d’achat, analysées par Naouel Makaoui et Ludovic Taphanel, la mesure de l’insatisfaction des consommateurs des prestataires de formation que présente Bruno Samba, et la peur de mourir face aux médicaments contrefaits des populations à faible revenu, décrite, par Bertrand Sogbossi Bocco, sont les quatre chapitres de ce dossier constitué d’études de terrain.

La gouvernance est d’abord un terme qui nous vient de la finance. À partir d’un échantillon international de 730 banques entre 2008 et 2012, Renald Guiselin et Jérôme Maati, étudient l’influence des mécanismes de gouvernance d’entreprise confrontée aux normes de la transparence de l’information comptable. Cette compatibilité en juste valeur pourrait bien être court-termiste, c’est la question que posent Samira Demaria et Sandra Rigot. Janus, autre référence mythologique, est évoqué par Tawhid Chtioui et Stéphanie Thiéry Dubuisson, pour démontrer, à travers une revue exhaustive de la littérature, que maîtriser une organisation ne peut se limiter aux aspects formels du contrôle (hard controls). Mettre à mal la « théorie de l’agence », est le résultat d’une étude sur 300 entreprises familiales (Chypre, Égypte, Jordanie, Liban, Turquie), que présentent Catherine Mercier-Suissa, Laura Salloum et Charbel Salloum, Nous ne pouvons que nous en réjouir. Nejib Fattam et Gilles Paché à partir dans études de 47 entreprises, définissent 3 modèles d’affaires dans le cadre d’une étude des services 4PL, enfin, véritable intégration de parties prenantes logistiques. Très rare est l’analyse que fait Simon Wangani sur ces PME que sont les cabinets médicaux libéraux confrontés à la problématique de la mise en place d’un système de contrôle de gestion stratégique.

Rationalité selon J. Venn, notamment et variétés des cultures, ici symbolisés par les alphabets grecs, latins et cyrilliques, et si loin du main stream sclérosant, nous semblent résumer psyché et ses nombreuses déclinaisons en sciences de gestion.

Tout n’est-il pas symbole ?

Diagramme de Venn


[1] Venn, John (1881), Symbolic Logic, London, Macmillan and Company. ISBN 1-4212-6044-1.

[2] La Revue des Sciences de Gestion, n°205, janvier-février 2004, pages 59-142.

n°281-282 – Innovation(s)

Innovation(s)

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

L’innovation est au cœur de la vie des entreprises comme des sociétés. Elle n’en demeure pas moins fort difficile à définir comme le souligne notamment Claude Rochet (2013) en présentant les derniers développements en théorie de l’innovation à partir du programme canadien de recherche Management of Innovation in the New Economy (MINE) dirigé par le professeur Roger Miller[1].

Ce numéro situe les exemples d’innovation présentés dans un écosystème où la puissance publique est loin d’être absente. En cette période où la France, entre dans une période électorale de première importance, il nous a paru logique de nous faire l’écho des questionnements légitimes qu’entrepreneurs, chercheurs, enseignants posent au monde politique. Ainsi, et en premier lieu, j’ai limité cet éditorial introductif pour laisser place (page 2) et ainsi montrer ma solidarité à l’appel que fait l’AFEP (Association Française d’Économie Politique) pour qu’(enfin) en France, on reconnaisse le pluralisme en économie !

Notre revue depuis son origine et plus encore sous mon impulsion, a toujours pensé que les doxa quelles qu’elles soient, ne sont que des vérités temporelles car en recherche et surtout en science humaine, il n’y a pas de vérité intangible ! Il ne peut non plus y avoir de progrès et donc d’innovation sans une remise en cause permanente des concepts admis. Cela a été vrai du modèle communiste, cela est vrai aussi du modèle « néo-libéral » dominant. Voir un certain nobélisé (avec les limites qu’on connaît à ce pseudo prix Nobel) s’ériger en « Grand Inquisiteur », et qui pis est, être écouté des Gouvernants actuels, pour pourfendre les doctrines économiques hétérodoxes, montre à tous que le péril est grand et l’obscurantisme toujours devant nous. Rappelons que la science n’est pas affaire de majorité, sinon Galilée comme Pasteur auraient eu tort !

Toujours cohérents avec ce pluralisme que nous revendiquons, nous offrons (pages 73-74) au Président-fondateur du cercle Turgot, une tribune libre pour le président attendu… Enfin, et particulièrement liés à notre sujet dominant, nous relayons (page 22) l’appel à candidature du RRI (réseau de recherche en Innovation) et (pages 75-76) les « 7 questions fondamentales sur l’Innovation aux candidats à l’élection présidentielle » posées par le très nouveau et considérable « Collectif innovation 2017 ». Laissons au Général de Gaulle, « un homme qui n’appartient à personne et qui appartient à tout le monde[2] », le soin de conclure sur les enjeux de notre époque : « Culture, science, progrès.

Voilà ce qui, à notre époque au lieu des rêves de conquête et de domination d’antan, appelle et justifie les ambitions nationales. Voilà sur quoi doivent se rencontrer les peuples d’où procède la civilisation moderne ». C’était en 1966, à l’Université de Moscou[3], et cela, est toujours d’actualité !

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[1] Claude Rochet (2013), L’innovation dans l’innovation : De Schumpeter 1.0 à Schumpeter 3.0, Conférence à IONIS Business School, 16 avril 2013.

[2] Conférence de presse du 19 mai 1958, Palais d’Orsay.

[3] Discours à l’Université de Moscou, 22 juin 1966.

 

n°305 – Lyssenko est de retour !

Lyssenko est de retour !

par Philippe Naszályi – Directeur de La RSG

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Philippe Naszalyi LaRSG Stratégies et innovations

Il n’est pas certain que ce retour-là, contrairement au retour de Michaël, tant attendu dans la chanson de la regrettée Rika Zaraï, nous incite à chanter « alléluia[1] » ! Ceux qui lisent nos éditoriaux depuis quelques années, savent que nous ne manquons jamais de mettre en parallèle, la logique qui inspirait les régimes de derrière le « rideau de fer » et celle qui porte le néolibéralisme, plus ou moins monétariste, qui prend son inspiration en Ayn Rand (1905-1982). Le même matérialisme fondateur, tient pour rien l’Homme et ses aspirations spirituelles !

Ces derniers temps, le scientisme dont nous évoquions le retour[2] a tendance à profiter de la crise pandémique pour s’épanouir dans la caste « Mba-isée » que fustigeait H. Mintzberg et qui tient les rênes des différents états. Il faut ne rien connaître à rien pour s’étonner ou s’émerveiller qu’ils appliquent, sauf très rares exceptions, les mêmes politiques autoritaires, inspirées par la peur et la certitude d’appartenir aux « élus » puisqu’ils sont formés sur ce même modèle désincarné ! Ils se sont adjoint, depuis la pandémie, une coterie de Diafoirus, plus ou moins galonnés, parfois au passé prestigieux, mais « la vieillesse est un naufrage[3] », disait déjà le Général ! Quelques carriéristes, et ce mot est aussi bien féminin que masculin, quelques chevaux de retour, quelques « utilités » du moins pour elles-mêmes, et l’on vous bâtit un « conseil scientifique » qui va à peu près, tout dire et son contraire, depuis mars 2020, avec la docte suffisance que garantit la méconnaissance des choses et des gens !

Lyssenko est bien de retour !

Car rappelons-le, le biologiste soviétique qui inspira les théories les plus absurdes ne détruisit pas seulement la génétique soviétique et celle des malheureux pays satellites, mais il fut considéré comme un maître par nombre de sommités scientifiques en Europe de l’Ouest et tout particulièrement en France[4] ! Notre malheureux pays est donc doté d’une prédisposition naturelle à considérer que l’idéologie est plus importante que les faits ! Imposer la science prolétarienne à la science bourgeoise, c’était une belle victoire y compris au CNRS dans les années 1950. La biologie « progressiste et matérialiste », pouvait enfin triompher de la « réactionnaire », idéaliste et mystique ! Car évidemment, s’il y a victoire, il y a donc vainqueurs et vaincus ! Depuis mars 2020, nous avons tous assisté à ces débats, ces combats, ces invectives, ces condamnations définitives voire ces mises-à-mort de celui qui ne pense pas comme la meute, de ceux que l’ « on » a appelés les « experts » ! Les populations ébahies, ont ainsi découvert que le monde de la science n’est pas un long fleuve tranquille, que les « médecins » dont ils pensaient que leur premier but était de les guérir ou du moins de les soigner, ne connaissant pas ce nouveau mal, prenaient des positions très personnelles, et pour le moins, dominantes et autoritaires voire pire sur les contemporains qui les écoutaient avec stupéfaction, étonnement ou effroi. Parfois, si l’on croit les vaticinations de ces nouvelles Pythies que sont ces instituts de sondage, c’est même la soumission qui a répondu : « Punissez-moi plus, et surtout punissez plus mon voisin indocile que je vous dénonce, pour que nous soyons sauvés de ce mal » ! Encore que l’on ne soit même pas sûr que c’est « nous », mais bien plutôt « je » sois sauvé, qu’il faudrait écrire tant « la vertu d’égoïsme[5] » ou « l’égoïsme rationnel » contre « l’altruisme », qui fonde la thèse néolibérale, a façonné les modes de comportements individualisés à l’extrême par la segmentation marketing qui nous a même valu le vainqueur de la dernière élection présidentielle française. Imposer à l’autre le silence est bien ce qui prévaut et a, prévalu depuis quelques mois. La nouveauté est que cela se passe c oram populo et non plus seulement dans le silence des « labos » et le secret des salles de conseil plus ou moins feutrées des universités et institutions de recherche, où le poignard dans le dos et l’ostracisme sont depuis longtemps un jeu quotidien entre « chers collègues » ! Pour corser le tout, et pour bien ressusciter les pratiques de Lyssenko, le pouvoir politique s’est bien engagé dans cette opération où le traditionnel « caviardage » de la presse, habituel en temps de guerre, est remplacé par un matraquage gouvernemental destiné à décrédibiliser toute voix discordante ! Qui n’a pas entendu, la Porte-parole du Gouvernement ou le ministre de la Santé, user de l’argument de l’autorité sanitaire pour fustiger les porteurs de masque, qui n’a pas entendu le Directeur Général de la santé déclarer devant le Sénat que le masque en extérieur ne sert à rien, n’a pas compris combien a été instrumentalisée la connaissance scientifique pour justifier des politiques insanes. Bien plus, à l’injure verbale contre tous ceux qui estimaient qu’il existe une autre voie, s’est doublée, non pas de la conduite au Goulag, mais de l’interdiction de prescrire voire d’exercer sa responsabilité hospitalière car les laquais administratifs sont souvent plus cruels que les maîtres. Jamais, on n’avait vu un ministre s’emparer d’un article qu’il n’avait certainement pas lu, pour ordonner au Haut Conseil en Santé publique de proposer « sous 48 heures une révision des règles dérogatoires de prescription » de divers traitements comme l’hydroxychloroquine quelqu’opinion qu’on puisse avoir sur l’efficacité de ce traitement[6] ! Faire taire un confrère plus brillant que soi en se fondant sur ce qui est apparu comme une farce scientifique, aurait dû conduire le même ministre et ses affidés à la démission honteuse, mais pas si l’on comprend ce qu’est l’esprit lyssenkiste qui prévaut désormais avec le scientisme ambiant dans notre pays qui n’a rien à envier aux tentatives d’encadrer la recherche médicale qu’on a vu se développer sous Trump. La même idéologie scientiste et répressive produit toujours les mêmes politiques qui imposent au nom d’idéologies politiques, économiques et parfois religieuses, un embrigadement de la recherche, une persécution des « dissidents » et au final une forme d’arriération mentale qui ne favorise ni l’innovation, ni la science, ni le progrès humain. « Le phénomène Lyssenko est un exemple extrême de la perversion de la science par l’idéologie, souvent avec l’assentiment de la communauté scientifique. Est-il aussi certain que ce type d’événement ne puisse arriver aujourd’hui ? » est la question que posait en 2005 Michel Garbarz[7]. À l’évidence, 2020 vient de lui apporter une réponse dans le champ d’expertise qui est le sien et qui gère désormais nos vies, et même parfois nos pensées : le secteur sanitaire !

La gestion sous influence des règles et normes sanitaires, voilà bien ce qui est nouveau et devrait susciter nombre de recherches. Pour le moment, nous marquons notre résistance à la pensée serve et affirmons notre conviction que la recherche doit être libre, en consacrant le dossier liminaire qui invite à « Repenser l’organisation » et en dédiant un cahier spécial à « l’entreprise libérée ».

Repenser l’organisation avant, deviendra plus qu’un objectif à l’issue de la Crise de la Covid-19.  « Changement organisationnel innovant et institution publique » ouvre notre réflexion grâce à Laurie Marrauld, Claude Sicotte de l’EHESP et Stéphane Bourez de l’Institut Curie, et traite évidemment des systèmes de santé publique. La crownd delivery est un enjeu déterminant de l’organisation de ce dernier kilomètre avant le client final. Le confinement a rendu plus actuel encore de s’interroger sur la livraison. Cette innovation à développer, est traitée dans l’article qu’Oumalma Belhaj et Gille Paché consacrent à « une lecture collaborative de la logistique ». Repenser l’enseignement du management : 10 ans après sa publication, les Français vont-ils (enfin) lire le rapport Carnegie ? est la question que pose à juste titre Yoann Bazin aux institutions d’enseignement afin d’engager des réformes solides et d’avenir !

Remercions enfin, les professeurs Annabelle Jaouen et Sylvie Sammut de l’Université de Montpellier d’avoir animé et dirigé la publication du cahier sur « l’entreprise libérée » ! Comme elles, nous pensons que « l’adoption de l’entreprise libérée exige une transformation majeure des pratiques traditionnelles de l’entreprise » et qu’il nous faut trouver « comment l’on peut éveiller, dès les bancs de l’université ou des business schools, les futurs managers à devenir des leaders libérateurs ».

Voilà sans doute l’un des moyens d’éviter, du moins dans notre domaine, le retour de Lyssenko !


1. « Michaël », paroles et musique de Jacques Plante (1963), chanson interprétée par Rika Zaraï, (1938-2020) https://www.youtube.com/watch?v=gUYDrVzKU8k

2. Naszályi Philippe, « Au secours le « scientisme » est de retour ! », La Revue des Sciences de Gestion , 2019/2 (n° 296), p. 1-2. DOI : 10.3917/rsg.296.0001. URL : https://www.cairn.info/revue-des-sciences-de-gestion-2019-2-page-1.htm

3. Charles de Gaulle (1890-1970), Mémoires de guerre , tome I, L’Appel , 1940-1942 (1954).

4. Walter Gratzer, The Lysenko affair : the eclipse of reason, Medecine sciences : M/S 21(2):203-6, march 2005,

5. The Virtue of Selfishness: A New Concept of Egoism, 19 essais de Ayn Rand et Nathanaël Branden, 1964.

6. Tweet d’Olivier Véran : « Suite à la publication dans The Lancet d’une étude alertant sur l’inefficacité et les risques de certains traitements du Covid-19 dont l’hydroxychloroquine, j’ai saisi le HCSP pour qu’il l’analyse et me propose sous 48 heures une révision des règles dérogatoires de prescription » 23 mai 2020.

7. L’affaire Lyssenko, une éclipse de la raison, traduit par Michel Garbarz, https://www.erudit.org/fr/revues/ms/2005-v21-n2-ms870/010555ar/